Carrefour des psychothérapies 2010
« Je tu(e) il »
2010
464 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804115685
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AuteurMichel Cautaerts du même auteur

Michel Cautaerts est médecin psychiatre, psychanalyste et membre didacticien de la Société belge de psychologie analytique dont il a été président. Chercheur, clinicien et conférencier, il propose dans cet ouvrage trente ans d’expérience de psychanalyse, de thérapies de couple, de rencontres avec les familles et les groupes de lectures ou de pratiques des arts. Il organise régulièrement des formations à la psychanalyse et aux théories de C.G. Jung. Il a publié, en 1999, Couples des dieux, couples des hommes aux éditions De Boeck Université.

Aujourd’hui très médiatisée, notamment à travers les récentes affaires de pédophilie ou la loi sur le harcèlement moral, la perversion provoque d’autant une indéniable fascination. Le nombre de vocables qui s’y trouvent associés va croissant – manipulation, manipulateur, pervers, perversité, sexe, plaisir, folie, narcissisme, psychopathe, délinquance sexuelle, pédophilie, sadisme, masochisme, transsexualisme, zoophilie, mobbing, dénigrement, dévalorisation, harceleur, victime, etc., révélant ainsi sa dimension sociologique : individus, couples, groupes et institutions en sont touchés. Un flou s’installe du même coup quant à sa réelle signification. Aborder ce thème nécessite alors, bien entendu, des clarifications sur ce qui relève du pathologique, de la négation de l’autre et du goût de lui faire mal. C’est un des objectifs de ce livre dans lequel le terme « perversion » désigne l’ensemble des activités perverses. Les catégories particulières se voient qualifiées d’un adjectif, comme sexuelle ou encore narcissique.

2 Même si le présent ouvrage s’adresse en priorité aux professionnels de la santé mentale, le lecteur moins aguerri devrait y trouver un éclairage utile pour mieux comprendre tant la souffrance et la détresse du pervers que celles de sa victime. Il devrait aussi appréhender davantage les difficultés vécues dans sa propre relation précoce avec ses parents. Personne, en effet, n’en sort totalement indemne et ne peut se prévaloir de pouvoir échapper définitivement à la perversion ou à la manipulation.

3 En résumé, de la pathologie la plus lourde à la plus accessible, la psychiatrie distingue cinq structures de base de la personnalité : psychose, états limite (borderline), perversion (narcissique ou sexuelle), névrose et état normal. Ces structures se différencient par la manière dont la séparation entre soi et l’autre est vécue. Le psychotique vit dans la symbiose, la fusion, un monde à deux dimensions, sans perspective, et un temps éternel. Le pervers est à demi séparé, n’a pas accès au plaisir et ne peut donc se rabattre que sur une excitation, laquelle exige le plus souvent une escalade des moyens de l’obtenir. Il vit l’espace dans un cercle vicieux et le temps dans l’obligation de répétitions. Ainsi, le pervers sexuel reproduit compulsivement des scénarios, tandis que le pervers narcissique – dont les manipulateurs –, en quête du sentiment de puissance, recommence des agirs qui visent à abîmer ou à détruire la vie des autres. Avec eux, il entretient une relation dite anaclitique. Victime d’un traumatisme affectif très précoce, le borderline possède un moi séparé mais menacé sans cesse de dissociation. À l’aide d’un faux self – mis en place à l’origine pour protéger son vrai soi autrefois menacé –, il développe une double attitude. La première, normale, le relie à la réalité, alors que la seconde recherche en permanence l’appui des « grands », révélant la fragilité de son identité et la faible estime de lui-même. Il vit dans un monde où les espaces et le temps sont « élastiques », variables. Le névrosé sépare soi et l’autre, mais au prix de rigidités et de lourdes défenses. Il vit dans un monde à trois dimensions et un temps linéaire, comme la personne dont l’état est normal. Cette dernière a conscience des différences entre elle et les autres ; elle peut user de défenses souples, modifier ses comportements en fonction de la réalité et s’adapter aux changements.

4 Les diverses positions théoriques sur la perversion comprennent bien des divergences. Loin de les opposer, cet ouvrage préfère au contraire essayer de les conjuguer en espérant, certes non sans embûches, aider à lever le brouillard qui entoure le pervers et celui qu’il produit lui-même. Problématiques prégénitale et œdipienne, notamment, vont de pair. Avec l’une et l’autre étapes mal réalisées, le sujet ne peut accéder, totalement ou partiellement, à une identité propre, à la conscience du Moi. Il se trouve dès lors dans l’incapacité de supporter les différences, qu’il s’agisse de celle entre les individus, de celle entre les sexes ou encore de celle entre les générations.

5 Parce que l’identité n’a pas pu s’établir de manière stable chez le pervers, ce livre débute tout naturellement par le chapitre un consacré à la formation de la structure perverse dans le développement du psychisme, en particulier à travers la relation du petit avec ses parents. La théorie la plus admise est celle de Donald Woods Winnicott. Subdivisée en trois sous-chapitres, elle brosse les différents aspects de cette relation : mère-bébé, mère-père, bébé-parental. Cette première partie évoque à chaque étape les mythes correspondants sans toutefois les détailler. L’étude du père sera reprise dans un chapitre à part (ch. 2). Afin d’offrir un premier repérage entre ontogenèse et phylogenèse, cette vision classique du développement est confrontée aux thèses de Carl Gustav Jung et de Pierre Solié, avec une analyse, détaillée cette fois, des mythes. La nécessité de situer la place des perversions par rapport aux psychoses, aux borderline (états-limite) et à la psychopathie mène à étudier les systèmes de Otto Kernberg, Margaret Mahler, Edith Jacobson et J. Reid Meloy.

6 En raison de l’importance du père dans les perversions, le chapitre deux lui est consacré. On y décrit la confrontation au père et à la fonction paternelle, illustrée par les mythes grecs d’Œdipe et d’Oreste. La Bible offre les histoires de Jacob, illustration de la parole perdue, et de David, une transgression féconde et ses conséquences. Le chapitre se termine sur le rapport entre le sujet et la famille. Enfin sont envisagées les différences entre les filles et les garçons face au corps et aux discours.

7 Le chapitre trois présente la catégorisation des pathologies. Partant des théories classiques, il s’ouvre sur la perversion narcissique, notion centrale qui doit être décrite afin de la distinguer de la paranoïa. Une brève description des paraphilies et des néosexualités ferme la première partie. Un deuxième niveau de lecture montre les mythes à l’œuvre à l’arrière-plan des pathologies : Nyx, Narcisse, Pandore, Persée et Thésée sont tour à tour résumés et analysés. Outre la clinique, c’est-à-dire l’observation de ce qui se passe dans la vie d’un individu, il s’agit en effet aussi de replacer le développement psychique dans le contexte archétypal et culturel transmis à l’enfant par ses parents et plus largement par son milieu. Ces dernières décennies, de nouvelles approches centrées sur les transmissions transgénérationnelles et les systèmes qui conditionnent les interactions à l’intérieur des familles et des groupes ont notamment permis de montrer qu’une schizophrénie se fabrique sur trois générations. Il en faut au moins deux pour former une perversion. Au-delà, la forte présence du phénomène de la perversion dans notre société conduit également à s’interroger sur l’évolution de celle-ci. Qu’en est-il, aujourd’hui, de la conscience collective confrontée au problème du mal ?

8 Le chapitre quatre aborde d’emblée, lui aussi, la relation archaïque comme lieu de formation des fragilités chez la future victime, à travers ses divers aspects d’attaque de la symbolisation, de la capacité de penser, de dépersonnalisation. Les attaques du pervers mettent en cause la base même de l’identité de la victime et raniment en elle le vécu premier ; elle en souffre d’autant plus qu’elle n’en saisit pas le sens : il est enfoui dans l’inconscient. Cette souffrance à caractère masochiste requiert elle aussi une grande patience d’approche, car elle s’avère à la fois psychologique : doutes, impuissances, pertes d’estime de soi et physique : somatisations, addictions, boulimie et anorexie. À nouveau il est fait appel aux mythes pour éclairer les peurs et les progressions de l’humain au cours de son histoire. Hermaphrodite et Salmacis précèdent l’histoire de Déméter. La figure de Dionysos dans les Bacchantes clôt ce chapitre.

9 En miroir, le travail conjoint de l’analyste et de la victime vers le processus créateur de la confiance nouvelle en soi fait l’objet du chapitre cinq. Ensemble, le patient et l’analyste se trouvent confrontés à l’immense difficulté liée à la partie la plus sombre de l’âme humaine. Empêché dans sa capacité de symbolisation, le patient répond régulièrement à ce besoin impérieux d’entretenir les illusions qui lui ont gardé un minimum d’accès au plaisir mais surtout qui ont assuré sa survie. Mensonge, paradoxe, déni, clivage, collusion ou encore collapsus transitionnel s’installent aussi dans la relation thérapeutique comme ils le firent dans la psyché du patient. La pensée du thérapeute, comme celle de toute victime de pervers, subit des blocages. Pour l’un comme pour l’autre, aller à la découverte des racines mêmes de l’identité entraîne à revivre blessure, angoisse et malaise de la première séparation, celle d’avec la mère. Ce travail lent et éprouvant, qui s’attache à une souffrance oscillant entre psychose, état limite et névrose, gagne à prendre en compte l’expérience de l’analyste. En interaction permanente avec le patient durant la séance, il se place sur les mêmes tonalités affectives et lui propose des préconceptions auxquelles celui-ci peut réagir dans l’instant. Ensemble, dans un processus d’individuation du patient, les protagonistes pratiquent l’amplification et l’imagination active. Dans un but de clarté, la description du travail analytique est divisée en cinq phases. Elle se termine avec l’évocation de la perversion affective et de la formation de l’analyste. Un bref rappel des premières étapes de développement de la capacité de symbolisation et du concept de médium malléable tel que René Roussillon l’a élaboré à partir de Winnicott clôt le chapitre. Une annexe décrit brièvement la formule de la perversion narcissique telle qu’on peut l’élaborer à partir des travaux de Léopold Szondi.

10 Enfin le chapitre six commence par les réflexions personnelles de l’auteur et s’élargit à la vaste question du Mal. C.G. Jung puis Edward Ferdinand Edinger ont analysé le Livre de Job, l’un du point de vue collectif, l’autre plus proche du processus d’individuation. M.-L. von Franz offre quelques remarques sur le mal dans les contes. Plusieurs récits bibliques sont revus à la lumière des exégèses modernes proposées par Marie Balmary et André Wénin : Adam et Ève, Caïn et Abel, Abraham et Isaac. Moïse et Pharaon sont confrontés au récit de Gilgamesh et Enkidu.

11 La conclusion rend sa place au Féminin, avec les hautes figures de la Grande Déesse, de Mélusine et de Marie-Madeleine. Le Chant des Chants (Cantique des cantiques) renvoie à la figure de la Sagesse immémoriale. Et le texte se termine sur un poème de Clarissa Pinkola-Estès.

 
« Je tu(e) il »

POUR CITER CET ARTICLE

Michel Cautaerts « Introduction », in « Je tu(e) il », De Boeck Supérieur, 2010, p. 13-16.
URL :
www.cairn.info/je-tu-e-il--9782804115685-page-13.htm.