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Journalistes précaires, journalistes au quotidien

2007

  • Pages : 896
  • ISBN : 9782748900644
  • DOI : 10.3917/agon.accar.2007.01.0009
  • Éditeur : Agone

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Le présent volume constitue la réédition d’un ouvrage qui comportait originellement deux tomes distincts, intitulés Journalistes au quotidien et Journalistes précaires, respectivement publiés au Mascaret (Bordeaux) en 1995 et en 1998. On y trouvait exposés les résultats d’une enquête approfondie, dont le premier volet était consacré à certains aspects significatifs du travail journalistique ordinaire dans les rédactions tandis que le second s’intéressait essentiellement aux effets de la précarisation croissante du personnel journalistique. Nous avons pris le parti, pour cette réédition, de ne conserver du premier volet de notre enquête que le document intitulé « Journal d’un JRI ». Celui-ci en effet nous a paru pouvoir être associé sans disparate sensible au contenu du second volet, c’est-à-dire à l’ensemble des témoignages émanant des journalistes en situation de précarité – même si l’auteur de ce document n’avait pas lui-même, à l’époque où il tenait son journal de travail, un statut précaire.

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Nos lecteurs trouveront dans les introductions toutes les informations nécessaires sur la nature de notre enquête, ses motivations, les conditions dans lesquelles elle s’est déroulée, son cadre théorique, sa méthode et sa bibliographie.

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Ce que nous tenons à souligner ici – et c’est là la justification principale de sa réédition –, c’est que notre ouvrage a conservé toute son actualité. Le constat de carence et de crise du monde journalistique que notre enquête, entreprise il y a plus de dix ans, nous avait conduits à dresser, demeure pour l’essentiel valable aujourd’hui. Il convient même, en toute rigueur, de dire que la situation s’est encore détériorée, vu que l’aggravation des causes ne peut qu’entraîner celle de leurs effets. Aujourd’hui plus encore que précédemment, les médias sont une industrie soumise à toutes les contraintes et tous les impératifs de l’économie libérale. L’hégémonie de l’audiovisuel, et singulièrement de la télévision, a renforcé, par l’intermédiaire de la publicité, la soumission au mercantilisme des industriels, des banquiers et des autres grands investisseurs qui détiennent désormais la propriété de la presque totalité des médias d’information et de communication. En marge de ces « empires de presse » dominateurs, de modestes artisans se battent avec courage et abnégation pour faire subsister une presse (le plus souvent écrite) indépendante et critique, qui a beaucoup de peine à se maintenir malgré les incontestables talents qui s’y déploient. Certaines d’entre elles et certains d’entre eux, qui ont fait précédemment, à l’intérieur de quelque grande rédaction, l’expérience de la condition précaire décrite dans ce livre par nos témoins, ont finalement préféré les difficultés matérielles et les aléas liés à la liberté de penser plutôt que l’asservissement de l’esprit qu’on voulait leur imposer. Ce sont tous ces journalistes-là qui mériteraient d’être encensé(e)s et qualifié(e)s de « grand(e)s professionnel(le)s », et non celles et ceux qui, par irresponsabilité, conviction ou cynisme, ont fait fructueusement carrière au service des puissants et qui plastronnent vaniteusement aujourd’hui dans la vitrine des médias en proclamant que, désormais, ce sont eux qui « créent l’événement », autre façon d’afficher leurs prétentions au pouvoir.

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Au cours de ces dernières décennies, les raisons et les enjeux des luttes sociales se sont d’une certaine façon clarifiés. Pour les nouvelles générations en particulier, dont l’entendement n’est plus obnubilé par les affrontements de la guerre froide qui ont si longtemps pesé sur tout combat politique et social, il devient toujours plus évident que la seule alternative sérieuse qui s’offre à l’humanité actuelle, c’est l’acceptation ou le refus de la mondialisation capitaliste en marche. On peut désormais, sans craindre de passer pour un bolchevik sanguinaire et borné, dénoncer dans la soif insatiable de profits du capitalisme la source sinon exclusive, du moins principale, des iniquités et des souffrances de notre temps, et se battre pour y mettre fin. Nous sommes désormais à la croisée des chemins et un nombre croissant d’individus et de groupes choisissent de rejoindre le combat anticapitaliste. Ce n’est pas le cas des journalistes, dont la corporation, en dépit d’opposants internes courageux mais non organisés et très minoritaires, s’est depuis longtemps rangée massivement dans le camp des défenseurs de l’ordre établi. Se proclamant, de façon purement rhétorique et rituelle, « amis de la Vérité et de la Justice », ils sont en fait l’un des plus solides piliers d’un ordre qui se soutient par le mensonge et l’injustice. Dans les strictes limites assignées à leur activité par la logique objective de la défense et de la reproduction des rapports de domination capitalistes, ils entretiennent avec les autres fractions (politique, intellectuelle, artistique, sportive, etc.) de l’establishment un ensemble de rapports complexes et contradictoires, à la fois d’alliance obséquieuse et de concurrence envieuse, à travers d’incessants échanges de services, de révérences, de perfidies, d’idées et d’idylles.

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Le grand public ne connaît généralement du journalisme que sa vitrine la plus clinquante. Il ignore, ou en tout cas sous-estime gravement à quel degré de médiocrité intellectuelle et d’imposture morale est parvenue, sous la conduite de ses « élites » autoproclamées, cette corporation où une minorité privilégiée, parfois brillante et talentueuse, mais pas toujours, loin s’en faut, régente avec arrogance et sans compassion excessive une masse de jeunes hommes et de jeunes femmes auxquel(le)s quelques années d’études post-baccalauréat sans véritable substance et le passage par les écoles de journalisme et/ou les instituts d’études politiques (IEP) ont permis d’atteindre ce niveau officiellement certifié d’inculture branchée et culottée, bavarde et narcissique, que les métiers de la communication, de la relation et de la présentation semblent apprécier et favoriser. Les cadres supérieurs des rédactions et des directions trouvent d’ailleurs dans les insuffisances de formation (tant professionnelle que générale), hypocritement déplorées, de leurs jeunes collègues un argument supplémentaire pour justifier le peu de prix accordé à leur travail et le peu de considération accordé à leur personne. Jamais sans doute cette caste dirigeante n’a mérité autant qu’aujourd’hui l’appellation de « journaille » que lui donnait Karl Kraus [1][1]  Sur Karl Kraus, lire « Les guerres de Karl Krau »,.... Adhérant sans le moindre recul à l’idéologie des managers capitalistes et partageant sans réserve la philosophie patronale, ces journalistes ont réussi à faire des entreprises de presse des entreprises « comme les autres », c’est-à-dire des affaires de gros sous, gouvernées par une logique gestionnaire néo-libérale, où le travail est exploité toujours davantage et où les travailleurs ne sont plus qu’une « variable d’ajustement ». Le secteur de la presse, en particulier dans les radios et les chaînes de télé, est certainement l’un de ceux où la précarisation des petits salariés est la plus galopante. La corporation, pourtant truffée de grandes consciences toujours prêtes à délivrer des leçons d’humanisme sans frontières, ne s’émeut guère de la condition galérienne qui est faite, jusque dans son sein, à des milliers de jeunes gens et de jeunes filles, complaisamment livré(e)s à l’arbitraire des employeurs par les écoles de journalisme et leur enseignement de la soumission [2][2]  Lire en particulier François Ruffin, Les Petits Soldats....

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Ceux-là mêmes qui sont les victimes de cette forme de paupérisation du tertiaire entraînée par la précarisation du travail de production symbolique et des tâches intellectuelles n’ont pas d’autre choix que de se soumettre ou de s’en aller. Mais le plus souvent, ils ne s’en vont que s’ils y sont contraints, pour cette raison – entre autres – que l’illusion d’appartenir à un corps prestigieux et puissant (le fameux « quatrième pouvoir ») compense en partie les avanies qu’ils y subissent du fait de leur position inférieure. Le recrutement bourgeois et petit-bourgeois largement majoritaire de la population journalistique entraîne que les journalistes non seulement répugnent à s’engager dans des luttes sociales et sont hostiles à l’action syndicale, mais encore qu’ils sont incapables de percevoir le bien-fondé de ces luttes quand elles sont le fait d’autres salariés, ce qui se ressent clairement dans la couverture médiatique des mouvements sociaux [3][3]  On en trouvera des exemples édifiants dans les dossiers....

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D’une façon plus générale, on peut dire que la représentation médiatique du monde, telle qu’elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu’est effectivement la réalité mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu’elle est, souhaitent qu’elle soit ou redoutent qu’elle devienne. Autrement dit, les médias et leurs personnels ne sont plus que les instruments de propagande, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie. Comme tels, ces instruments doivent être démontés et combattus avec vigueur et sans relâche – ce que ne font malheureusement pas les organisations de la gauche institutionnelle, qui ont renoncé à la critique de classe et sont toujours prêtes à pactiser avec l’ennemi au nom de la bienséance républicaine, du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement.

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Peut-être objectera-t-on qu’il serait injuste de traiter en ennemis de classe tous les journalistes sans exception, puisque beaucoup d’entre eux sont des victimes de la perversion du système médiatique et ne font qu’obéir aux ordres. Il serait facile de répondre, d’un point de vue sociologique, que l’établissement, le maintien et la reproduction des dominations sociales exigent un énorme travail collectif impliquant des myriades d’individus ; que le propre de toutes les institutions sociales, c’est d’embrigader tout le monde dans leur fonctionnement, dominants et dominés confondus, et qu’il serait peut-être temps, dans une société chargée d’histoire comme la nôtre, où l’on a appris depuis longtemps à rationaliser l’injustice et à planifier l’ignominie, que des citoyens se prétendant instruits, lucides et responsables réfléchissent sur leur participation au maintien du désordre régnant, à la façon dont leur tâche parcellaire s’inscrit dans un processus global, et donc qu’ils s’interrogent sur les ordres qu’ils reçoivent, sur ceux qui les donnent, et sur toutes les conséquences que leur exécution peut entraîner. Quand la monstruosité du système que l’on sert est devenue évidente, l’excuse consistant à dire qu’on ne savait pas ou qu’on ne pouvait pas faire autrement n’est plus acceptable. Certaines et certains journalistes ont l’intelligence de le comprendre et le courage de se battre [4][4]  Pour une liste d’entreprises de presse écrite ou audiovisuelle.... Honneur à elles et à eux. Il appartient aux autres de suivre leur exemple.

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Septembre 2006

Notes

[1]

Sur Karl Kraus, lire « Les guerres de Karl Krau », Agone, n° 35/36, 2006 ; Jacques Bouveresse, Les Voix de Karl Kraus, satiriste et prophète, Agone, 2007 [nde]

[2]

Lire en particulier François Ruffin, Les Petits Soldats du journalisme, Les Arènes, 2003.

[3]

On en trouvera des exemples édifiants dans les dossiers sociaux du Plan B <www.leplanb.org>.

[4]

Pour une liste d’entreprises de presse écrite ou audiovisuelle alternatives, lire l’ouvrage très informé d’Olivier Cyran et Mehdi Ba, Almanach critique des médias, Les Arènes, 2005, p. 354 sq.

Pour citer ce chapitre

Accardo Alain, « Préface », Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Marseille, Agone, « Éléments », 2007, p. 9-15.

URL : http://www.cairn.info/journalistes-precaires-journalistes-au-quotidien--9782748900644-page-9.htm
DOI : 10.3917/agon.accar.2007.01.0009


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