À l’Aube de la vie 2003
L'allaitement maternel : une dynamique à bien comprendre
2003
304 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749207773
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Sevrage

Vous consultezSevrage physique, sevrage psychique

AuteurDominique Blin[*][*] Dominique Blin, psychologue, psychanalyste, Institut de...
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« La période exacte du sevrage varie suivant les modalités culturelles, mais pour moi, le temps du sevrage est celui où l’enfant devient capable de jouer à laisser tomber des objets. »
D. W. Winnicott

Trier, mettre à part, mettre une distance, éloigner et s’éloigner, former une limite ou encore s’interposer sont autant de mots, d’expressions qui marquent les subtiles nuances de sens contenu dans le mot sevrage, ce mot qui dès le xiiie siècle signifie en français séparation – du verbe séparer dont l’origine vient du latin separere. À partir de ces différents sens se saisissent les trois principales dimensions mises en jeu dans le processus même du sevrage, se profilent trois directions qui se tournent vers les trois intéressés en la situation : l’enfant, la mère, le père.

2 Si l’allaitement au sein se vit essentiellement entre mère et enfant, le sevrage implique forcément le père. Sevrage, dans son sens de mettre à part ou de mettre une distance, éloigner et s’éloigner, former une limite, s’envisage dans une double dimension, celle de l’objet et du sujet. En revanche, dans son sens d’interposer, il en installe une troisième ou un troisième, un autre qui s’entremet, pose une limite, ordonne la censure, c’est-à-dire un tiers séparant-séparateur investi de cette fonction. L’enfant grandit, il ne se contente plus seulement des soins maternants, il invite le père à changer de place et, d’un père auprès de la mère et de l’enfant, le père vient se poser entre mère et enfant, mouvement progressif dans l’histoire de l’évolution de la triade père-mère-bébé.

3 Le terme sevrage comporte des nuances et s’entend différemment. Si l’idée générale du mot représente l’arrêt de l’allaitement au sein du bébé, c’est-à-dire ce temps où la mère nourrice, soutenue, pressée ou délaissée par un entourage vise à rendre effectif le désir ou l’obligation de mettre un terme au corps à corps de l’allaitement maternel, l’usage du mot sevrage peut s’étendre à la cessation de l’alimentation purement lactée et liquide du petit. La décision d’arrêter l’allaitement se précède le plus souvent d’un long travail d’anticipation, qui doit commencer très tôt, quelques fois au moment même du choix d’allaiter ou non : penser nourrir son bébé s’envisage dans son ensemble, donc avec un début et une fin. Dès la résolution prise, un processus plus ou moins long se met en place. Sous diverses formes commence l’introduction dans l’alimentation du petit d’un corps solide tel que le bout de pain, ou encore liquide, donné par l’entremise d’un ustensile comme le biberon, la cuillère. Certaines mères vont opter dans cette période sensible pour une introduction graduelle du nouveau, c’est-à-dire d’un corps étranger dans la bouche de l’enfant en y introduisant du familier. Elles peuvent, par exemple, recueillir leur lait (le familier) à l’aide du tire-lait et le donner au bébé dans un biberon (l’étranger), un élément non-mère se glisse alors dans la bouche de l’enfant. Cette introduction se continue et s’augmente plus ou moins rapidement, elle vient remplacer de lait maternel et conduit à l’arrêt complet et définitif pour cet enfant-là du lait et du sein maternels, du corps à corps, du joue contre sein, du mamelon dans la bouche. C’est l’arrêt du temps de l’intrication des corps de la mère et de l’enfant ; le tout confondu se transforme peu à peu en deux corps qui s’individualise pour devenir deux corps scindés ; le sein change de valeur, de statut, il n’est plus dans le psychisme du bébé un morceau de lui, et lui, le bébé, une partie du corps de la mère. « Le sein n’est plus une partie de moi », c’est-à-dire : moi, l’enfant, ici passe de l’être (le sein) à l’avoir (le sein) – « l’avoir est, dit Freud, la relation ultérieure […] je l’ai, c’est-à-dire, je ne le suis pas » (Freud, 1938a). C’est grâce à la séparation, la privation du sein que l’enfant va pouvoir apprendre l’avoir. Passer de l’être à l’avoir marque une évolution dans le développement, une maturation psychique. Le bébé peut alors ressentir la perte, il fait connaissance avec la frustration, et pourtant, même malheureux, l’enfant continue d’exister et, surtout, de se sentir exister ; il garde son intégrité car, en principe, il n’y a pas arrachement d’une partie de lui-même, pas d’amputation.

4 Le sevrage, c’est le passage de l’être à l’avoir, le passage de l’union à la relation, et passer de l’union à la relation implique la séparation, et rendre possible la séparation requiert tout un travail psychique progressif tant du coté de l’enfant que du coté de la mère, travail qui nécessite le soutien de tiers (le père).

5 Temps de régression et d’identification au bébé, au cours de ce temps particulièrement sensible du sevrage, la mère se sent touchée dans son être, blessée, châtrée, tout comme son enfant. Elle peut se sentir privée et souffrir de ce manque, de devoir renoncer à ces temps de tétées. La capacité à vivre ce moment, à contenir la souffrance ainsi que celle du bébé dépend de la sensibilité personnelle de la femme, de son niveau d’élaboration psychique. Le moment du sevrage est un temps de crise que mère et enfant vivent tout à la fois ensemble et séparément, plus ou moins soutenus par le père et l’entourage.

6 La mère dans son travail de sevrage se désunit de son bébé, elle renonce aussi à son sein nourricier, à son sein-organe excréteur et producteur de lait, ce liquide qui jusque-là s’écoulait fièrement de son mamelon, de son sein transformé par l’allaitement ainsi doté d’une puissance phallique : « Le sein phallique est aussi celui de l’allaitement comblant d’une femme qui y retrouve la complétude de la grossesse et pare son sein nourricier de la valeur phallique que possédait pour elle le fœtus » (Parat, 1999). Le sevrage vient vider le sein de cette valeur particulièrement investie.
Angoisse d’amputation, de castration, de séparation envahissent plus ou moins mère et enfant au moment du sevrage, une mère identifiée à l’enfant. Chaque mère à sa manière s’en accommode ou s’en défend, mais l’évitement pur et simple de l’allaitement voile parfois une forme de lutte contre ces frayeurs. Dans un mouvement inverse, le sevrage ne peut s’envisager, mère et bébé paraissant installés dans un allaitement illimité, dans un temps de fusion infini, tout passage de l’être vers l’avoir apparaît difficile ou inaccessible. Ni détachement ni interposition de l’autre ne semble pouvoir s’actualiser.
Le sevrage est un travail de perte, de séparation, un travail de deuil, il met fin à un mode de maternage, un charme se rompt, les gestes, les postures évoluent, les corps s’éloignent, l’arrivée du langage se prépare, l’échange prend place. C’est un véritable travail de transformation physique et psychique qui s’opère.

 

Notes

[ *] Dominique Blin, psychologue, psychanalyste, Institut de puériculture et de périnatalogie de Paris.Retour

L'Allaitement maternel : une dynamique à bien comprendre

POUR CITER CET ARTICLE

Dominique Blin « Sevrage physique, sevrage psychique », in L'allaitement maternel : une dynamique à bien comprendre, ERES, 2003, p. 281-283.
URL :
www.cairn.info/l-allaitement-maternel-une-dynamique--9782749207773-page-281.htm.