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AuteurJean Brichaux
Il y a quelques années, dans une publication consacrée au métier d’éducateur, j’avais écrit, non sans y avoir mûrement réfléchi, qu’il appartenait « aux praticiens eux-mêmes de construire leur identité » (1991a, p. 12). Dans une autre revue, je surenchérissais en affirmant que les travailleurs sociaux, y compris les éducateurs, devaient avoir la volonté « d’affirmer leur identité en ne laissant plus aux autres l’occasion d’exploiter leur propre pratique » (1991b, p. 7). Et, comme pour attester la persistance de cette conviction, je récidivais plus récemment en voyant dans l’éducateur autre chose que cet « acteur de second plan s’appropriant le texte des vedettes qui le dominent institutionnellement (psychiatres, psychologues, sociologues…) » (1997, p. 221). Au-delà des mots et de la forme, il me semblait nécessaire de rappeler aux membres d’une activité professionnelle émergente que la construction de leur identité socioprofessionnelle ne peut être que le fruit d’un débat, voire d’un combat, qu’ils décideront de mener eux-mêmes. Même si l’apparition d’une activité est souvent redevable à l’action de représentants d’activités établies, force est de constater que ses chances de survie et de développement relèvent, quant à elles, de l’action des acteurs qui s’y sont engagés.
2 Tout dans les propos tenus jusqu’ici pourrait laisser penser qu’ils sont le fait d’un représentant de cet univers professionnel particulier ; que celui qui tient la plume doit nécessairement faire partie de cette minorité d’éducateurs militants soucieux d’améliorer le statut symbolique et matériel de leur activité professionnelle. Au risque de décevoir le lecteur, je ne suis pas éducateur, je ne suis pas un de ces hommes de terrain qui aurait comme c’est heureusement de plus en plus le cas troqué pour un temps la « serpillière » pour la plume. Mais les hasards d’une vie professionnelle commencée comme psychologue en institutions m’ont conduit à m’intéresser à cette « tribu » bien singulière.
3 Pour schématiser, mon approche du métier d’éducateur s’est faite en deux temps. En tant que psychologue en milieu psychiatrique et en institut médico-psychologique, j’ai été amené à fréquenter un personnel d’encadrement dont j’ignorais tout, si ce n’est la réputation peu flatteuse dont le grand public l’entourait. Il est exact que, dans les années soixante, et plus particulièrement dans la période postsoixante-huitarde, l’image de l’éducateur se confondait avec celle d’un doux rêveur, vaguement écologiste, se prenant la barbe dans le klaxon de sa deuche !
4 Ma première approche fut de la sorte bien involontairement quasi ethnographique puisque, après tout, à l’instar de l’ethnographe qui tente de comprendre une tribu en observant avec la discrétion voulue ses habitudes et ses rites, je tentai de décrypter les us et coutumes qui prévalaient dans ce groupe professionnel. Mais, à la différence de la scrutation du « bon sauvage » qui ne sait trop ce que cet observateur lui veut (au demeurant, il s’arrange pour que celui-ci ne le découvre pas trop vite !), mon approche du monde éducateur tourna court, sapée par les problèmes de positionnement institutionnel rendant difficile le développement d’une collégialité sans heurts. Je fus, en fait, l’acteur d’un remake bien connu : l’arroseur arrosé. D’observateur, je devins bientôt l’observé, celui dont on décide d’interroger l’identité, le savoir et la compétence professionnelle, non sans arrière-pensées. Mon inexpérience et l’étiquette de « théoricien loin des réalités éducatives » eurent rapidement raison de mes velléités ethnographiques.
5 Ayant quitté le milieu socio-éducatif pour le secteur de la formation des maîtres, ma curiosité à l’égard du monde des éducateurs s’estompa au profit d’une analyse de l’institution scolaire. C’était sans compter avec l’existence d’un personnel socio-éducatif au sein même de l’école. Et de la sorte, par une espèce de boucle récursive, de la formation des maîtres, je passai à la formation des éducateurs spécialisés. L’approche du métier fut cette fois toute différente.
6 Il ne s’agissait plus seulement de cerner l’identité professionnelle de ces travailleurs mais de trouver, en tant que psychologue, une place et un discours qui puissent favoriser leur socialisation professionnelle.
7 Du statut de simple observateur à celui de formateur, il y a un pas qu’il est bien difficile de franchir. Au demeurant, je ne suis pas sûr qu’après quinze années de rencontres et de discours partagés, il me soit possible d’énumérer avec quelque pertinence les compétences que doit absolument maîtriser l’impétrant.
8 Que ce détour biographique me soit pardonné. Il a pour seul intérêt de montrer la place que l’éducateur a occupée tout au long de ma vie professionnelle. Des esprits chagrins pourraient néanmoins me reprocher les propos du début : tenir sur les éducateurs un discours extérieur, alors que j’insiste sur la nécessité d’une réappropriation de la parole par les éducateurs eux-mêmes ! Je reconnais que ma situation est ambiguë. Elle ne l’est qu’en apparence, dans la mesure où le propos de ce livre n’est pas de confisquer la parole de l’éducateur mais de l’inviter à la prendre, de l’encourager à maîtriser l’argumentation professionnelle en vue de la fondre dans une rhétorique identitaire qu’il est le seul à pouvoir développer.
9 L’intention de ce livre est modeste. Je me défends d’appartenir à cette race de « sachants » race en voie de prolifération galopante qui pensent peu mais s’agitent beaucoup et qui feignent ainsi de connaître ce qu’ils ne connaissent pas. Plutôt que de proclamer du haut des sciences humaines et sociales ce qui doit être, je me propose de fournir quelques arguments et quelques balises, dans l’espoir d’accélérer le processus de professionnalisation de l’activité socio-éducative.
10 Car enfin, il faut bien admettre qu’en dépit des efforts consentis ces dernières années par les éducateurs et leurs organisations professionnelles, le contour de la profession reste flou et les savoirs dont ils se prévalent relèvent davantage de disciplines reconnues que de leur fait. Il serait injuste de rendre les éducateurs eux-mêmes responsables de l’immaturité structurelle et conceptuelle de la condition socio-éducative. Il faut assurément rendre justice à certains.
11 En réalité, cette stagnation statutaire n’est qu’apparente. Elle cache d’ailleurs mal l’effervescence de certains milieux, qui ne ménagent pas leurs forces pour tenter de sortir le travail socio-éducatif de l’ornière de « subsidiarité » dans laquelle on le confine. L’activité socio-éducative est également aux prises avec des phénomènes extrêmement nouveaux. La délitescence du lien social, la désaffiliation d’un nombre croissant de jeunes et de moins jeunes, l’explosion de la violence dans des milieux qui, jusqu’à un passé récent, faisaient figure de sanctuaires, ces phénomènes et bien d’autres constituent aujourd’hui les modes d’expression radicale d’un processus d’exclusion que les éducateurs et d’autres travailleurs sociaux sont priés d’enrayer, souvent avec des moyens dérisoires.
12 À l’instar d’autres métiers de l’humain, celui d’éducateur doit s’adapter à la nouvelle donne. Il doit métaboliser dans l’urgence les ratés de la machine sociale qui prétend avoir d’autres chats à fouetter. Il doit enfin procéder, au risque de disparaître, à un aggiornamento qui peut s’avérer douloureux dans certains secteurs de l’éducation spécialisée.
13 Le processus de professionnalisation est en marche. Des étapes ont été franchies, mais il en reste d’autres qui requerront beaucoup de temps et d’énergie dans la mesure où un tel processus est lent et aléatoire, fait d’avancées et de reculs, d’alliances et souvent de solitude.
14 Dans cet ouvrage, j’ai opté pour le même postulat que celui de P. Gaberan (1998, p. 96) : « Il n’existe qu’un seul métier d’éducateur même si celui-ci varie dans son expression. » Comme lui, en dépit des apparences, il ne me semble pas y avoir de différences entre l’éducateur qui agit en milieu ouvert et celui qui consacre toute son énergie à tenter d’accroître l’autonomie de la personne handicapée. Mon propos s’efforcera, par conséquent, de transcender les singularités pour viser ce qui est essentiellement transversal. Ce qui unit les éducateurs, par-delà les différences, c’est le fait de « travailler à redonner du sens à la vie ». À la différence de ce qui s’est passé en France, la Belgique a échappé jusqu’à présent à la vague de morcellement de l’activité socio-éducative. Le maintien du titre unique d’éducateur spécialisé a étouffé toute tentative de hiérarchisation des champs d’intervention.
À mi-chemin entre la psychopédagogie, la psychologie cognitive et la sociologie, cette réflexion sur l’identité de l’éducateur, sur sa place dans le concert des professions, sur son expertise et sur sa formation entend apporter sa contribution à la compréhension de ce métier et à l’élaboration d’une rhétorique sans laquelle il est illusoire d’espérer exister en tant que profession.
15 Plutôt que de chausser les lunettes du psychologue, du psychopédagogue ou du sociologue, j’ai opté pour une analyse que J. Ardoino qualifie de multiréférentielle, c’est-à-dire une analyse impliquant « des lectures plurielles sous différents angles, en fonction de systèmes de référence distincts ». En effet, aujourd’hui, chacun s’accorde à penser que, sous des dehors généralement banals, les pratiques sociales et socio-éducatives constituent un objet d’étude complexe. À ce point complexe que leur inscription dans un seul registre disciplinaire, avec le langage unidimensionnel qui le caractérise, mutilerait gravement la réalité. Aucune discipline ne peut prétendre, à elle seule, saisir dans sa totalité la réalité socio-éducative. Dans le concert des sciences humaines et sociales, l’éducation spécialisée n’est pas parvenue, jusqu’à présent, à se hisser au rang de champ disciplinaire autonome. Elle se situe au carrefour de plusieurs sciences reconnues et s’alimente abondamment à des sources aussi diverses que la psychologie, la pédagogie, la sociologie, la psychopathologie, le droit… Dans de telles conditions, l’entreprise d’intelligibilité du métier d’éducateur passe nécessairement par la convocation de l’ensemble de ces référentiels théoriques. En pratiquant cette forme de métissage disciplinaire, j’ai tenté de satisfaire aux exigences d’une approche plurielle de la réalité socio-éducative.
16 Par le titre équivoque de cet ouvrage, j’ai voulu souligner le double questionnement que je mène depuis quelques années :
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- l’éducateur spécialisé en question : dans la mesure où, après plus d’un demi-siècle d’existence, il en est encore qui contestent sa légitimité. Il convenait dès lors de développer une argumentation en vue, sinon d’assurer sa légitimité, à tout le moins de plaider en sa faveur. Quelques pays européens ont opéré une avancée en reconnaissant officiellement la profession d’éducateur. D’autres recourent à ses services sans lui reconnaître de statut spécifique. Dans l’un et l’autre cas, il reste à accomplir de gros efforts pour que son territoire et sa spécificité soient enfin reconnus. Au-delà de l’argumentation strictement professionnelle, il importait aussi de montrer que, dans un monde tel que le nôtre, ce n’est pas un luxe de pouvoir compter sur le supplément d’humanité que l’éducateur apporte là où sévit le drame de l’inadaptation et de l’exclusion ;
- l’éducateur spécialisé en questions : dans la mesure où chaque chapitre tente d’apporter des éléments de réponse aux grandes questions que l’homme de la rue et, a fortiori, les éducateurs eux-mêmes et leurs formateurs ne cessent de se poser.
Les chapitres 1, 2 et 3 tenteront de répondre à la question des origines et de l’identité (qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Comment se situent-ils par rapport aux autres professions ?).
Les chapitres 4 et 5 s’intéresseront aux processus cognitifs mis en œuvre dans ce qu’on pourrait appeler leur geste professionnel (que font-ils ?) et aux savoirs qu’ils développent au quotidien (que savent-ils ? En quoi consiste le savoir-éducateur ?).
Le chapitre 6 traitera des problèmes de formation avec la double préoccupation du contenu et du lieu (comment et où les forme-t-on ? Comment et où se forment-ils ?).
Enfin, face à un métier aussi astreignant que celui d’éducateur, il eût été fâcheux de faire l’impasse sur la question du vieillissement professionnel (comment vieillir sous le harnais de l’éducation spécialisée ?). C’est à cette tâche que le chapitre 7 entend se consacrer, non pas dans la perspective d’une recherche sur les cycles de vie professionnelle de l’éducateur mais, plus prosaïquement, dans la perspective du conseil psychoprofessionnel ou existentiel.
Je tiens enfin à remercier les revues Sauvegarde de l’enfance, Recherche et formation et la Revue canadienne de psycho-éducation de m’avoir autorisé à reproduire tout ou partie d’articles publiés dans leurs colonnes.
POUR CITER CET ARTICLE
« Introduction », in L'éducateur d'une métaphore à l'autre, ERES, 2004, p. 9-13.
URL : www.cairn.info/l-educateur-d-une-metaphore-a-l-autre--9782749203478-page-9.htm.





