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L’envers de la dette

2002

  • Pages : 218
  • ISBN : 2910846830
  • Éditeur : Agone

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1

Il ne manque pas d’ouvrages sur le pétrole, sur la dette, sur les trafics d’armes, sur les guerres au Congo-Brazzaville et en Angola, avec leurs cortèges d’horreurs et de destructions. Il manquait de tisser ensemble ces divers éléments. C’est l’objet de ce « Dossier noir ».

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Le brassage continu de l’or noir et de « l’argent noir [1][1] L’argent sale franco-africain, selon le titre du livre... », du pétrole offshore (au large) et des capitaux offshore (dans les paradis fiscaux), des spéculations inavouables sur le pétrole, la dette et les fournitures de guerre dessine alors un paysage où criminalités économique et politique entrent en synergie. Il devient évident qu’un certain nombre d’acteurs, les plus conscients, participent à un « groupe criminel organisé », au sens où le définit la future Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme. Ils n’ont pas conscience, en revanche, que peut leur être collée cette étiquette, car ils évoluent depuis trop longtemps dans les espaces sans loi, les no man’s land déshumanisants d’une mondialisation dérégulée, avec la quasi-assurance de l’impunité.

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Ce dossier voudrait aider à une prise de conscience, de la part notamment des victimes et des ingénieurs de ces machines à piller, à ruiner, à broyer. Les victimes découvriront que ces mécaniques ne sont pas si lointaines que ça, incompréhensibles, anonymes, insaisissables : les flux mortifères impliquent des personnes et des sociétés précises, l’argent passe inévitablement par des comptes archivés, dans des banques “honorables”. La dette apparaît comme une “double peine”, s’ajoutant à tous les malheurs et préjudices qu’infligent à la population la razzia, l’extorsion, l’exploitation inique de ses matières premières. Décrire les articulations de ces dispositifs ne permet pas seulement d’illustrer leur caractère moralement insoutenable : cela multiplie les motifs d’incrimination. Manifestement, la quasi-totalité des contrats sous-jacents sont illégitimes, illégaux, peuvent être frappés de nullité et donner lieu à réparations. Les victimes peuvent demander beaucoup mieux que l’effacement charitable de leurs dettes : elles peuvent exiger d’être rétablies dans leurs droits [2][2] Lire en annexe les pistes juridiques. Cela n’empêche.... Une bataille juridique qui est aussi politique, puisqu’elle contribuera à asseoir un nouveau droit international.

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Les désagréments subis par Pierre Falcone (présumé innocent) à l’occasion de l’“Angolagate” ont sans doute inquiété les trop habiles profiteurs des opportunités d’un “monde sans loi [3][3] Titre d’un ouvrage sur les paradis fiscaux, dirigé...” : le temps des incriminations a commencé. Leur impudence a été trop loin, la logique de leurs jeux cyniques et pervers est peu à peu mise au jour. Ils ne pourront plus empêcher que les juges et les mouvements de citoyens, au Nord comme au Sud, interfèrent dans leurs trafics. Alors, ils feraient mieux de se reconvertir dans du business plus légal : il y a des manières bénéfiques de gagner de l’argent, des jeux commerciaux à somme positive, des utilisations intelligentes de la “rente” des matières premières. S’ils investissaient là leur ingénierie, ils mériteraient peut-être un jour la reconnaissance générale, au lieu de mandats d’arrêt internationaux.

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Deux mots encore, sur les services secrets et les banques. La dimension financière de l’activité des premiers a été jusqu’ici sous-estimée ; ils sont omniprésents derrière les événements que nous allons décrire, avec des moyens parallèles qui leur permettent d’échapper de plus en plus au contrôle démocratique – une “dérégulation” vraiment problématique. Quant aux grandes banques commerciales, il s’avère qu’elles n’ont pas su résister aux tentations de l’argent facile, même s’il favorise le pire : elles devraient prendre conscience que tôt ou tard leur image, et donc leur crédit, pourraient gravement en pâtir.

Essoreuse de richesses africaines

Note méthodologique

6

Comme souvent, les « Dossiers noirs » s’efforcent de mettre en perspective l’information disponible sur les sujets abordés. Bien entendu, fort peu de publications évoquent les aspects officieux sous-jacents aux tractations officielles, dans la pétro-finance ou les ventes d’armes. Pour certains opérateurs ou décideurs, économiques ou politiques, ce dessous des choses est pourtant essentiel. Le besoin d’information à son sujet suscite ce qu’on appelle des “lettres confidentielles”, des bulletins périodiques brefs au coût d’abonnement élevé, destinés à un cercle d’initiés.

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Sur les sujets qui nous concernent, la plus connue est La Lettre du Continent. Plus spécialisée encore est La Lettre Afrique Énergie, également éditée chez Indigo Publications. Celles-ci publient encore (entre autres) la traduction française de l’une des lettres confidentielles britanniques les plus réputées, Africa Confidential. La première des deux parties de ce livre est très dépendante de ces sources. Elles sont incontournables. Nous avons pu souvent vérifier leur qualité factuelle par nos propres sources. Celles-ci sont nombreuses pour le Congo-Brazzaville, mais ne peuvent le plus souvent être citées en raison des risques encourus, par elles-mêmes ou leurs proches.

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On comprend que des publications fournissant des informations “décisionnelles” à des initiés ne puissent raconter n’importe quoi : elles y perdraient leurs clients. Les citoyens et leurs associations ne sont pas leur cible de clientèle. C’est un atout supplémentaire : les tentatives de désinformation dont ces lettres influentes peuvent être de temps à autre l’objet ne nous sont pas en principe destinées. Tamiser sur plus de quinze ans leurs collections à la Bibliothèque nationale [4][4] Un travail de chercheur de pépites mené par Simon Richard,... nous permet d’observer des jeux auxquels nous n’étions pas invités, et de les mettre en perspective. Merci à Indigo Publications pour ces “nouvelles du front”…

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La deuxième partie aborde les maux de l’Angola à partir des “aventures” du duo Falcone-Gaydamak, qui ont débouché sur le scandale de l’“Angolagate” et l’arrestation de Jean-Christophe Mitterrand. Le juge Courroye a fait très fort. Craignant l’étouffement d’une affaire aux dimensions himalayennes, ce stratège a assuré sa première “prise” : un rejeton de la monarchie élyséenne. L’affaire est entrée du coup dans la rubrique people, suscitant de nombreuses enquêtes de journalistes non spécialisés. L’éventail des sources est par conséquent beaucoup plus grand. Elles confirment ce qui ressort de la première partie de ce livre : les mécanismes de spoliation financière, les enchaînements pétrole-dette-paradis fiscaux-armes-guerre civile…

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Nos exemples seront souvent exposés de manière partielle, voire lacunaire. Les opérations en question n’étant pas censées être divulguées, n’en affleurent que des morceaux. Nous sommes un peu comme des paléontologues à la recherche d’ossements de dinosaures. Il est rare qu’ils trouvent un squelette entier. Mais l’accumulation des découvertes parcellaires – un tibia ici, une mâchoire là, ailleurs une empreinte fossile – permet la mise en perspective. On peut alors reconstituer l’allure de l’animal, et même sa dynamique : ce qu’ont réalisé de manière très scientifique des documentaires en images de synthèse, dont s’est inspiré Jurassic Park.

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Notre dossier n’a pas le degré d’aboutissement de ces documentaires. Sur des terrains minés par les enjeux d’argent et de pouvoir, l’investigation et la recherche scientifique sont beaucoup moins développées qu’en paléontologie, les consensus demeurent prématurés. Ce livre n’a donc pas l’aisance d’une fiction linéaire, il nécessitera peut-être deux lectures. Mais au terme de cet effort, le lecteur aura accès à une compréhension personnelle, voire à des instruments pour l’action.

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Le schéma qui ouvre cette note méthologique lui propose dès à présent une idée du décor.

Notes

[1]

L’argent sale franco-africain, selon le titre du livre de Pierre Péan, L’Argent noir, Fayard, 1988.

[2]

Lire en annexe les pistes juridiques. Cela n’empêche pas de réclamer d’ores et déjà l’effacement de la dette comme le font les campagnes internationales auxquelles Agir ici et Survie prennent part. Notre conviction est politique et non “charitable” : les débiteurs ont déjà beaucoup trop “payé”.

[3]

Titre d’un ouvrage sur les paradis fiscaux, dirigé par Jean de Maillard (Stock, 1998).

[4]

Un travail de chercheur de pépites mené par Simon Richard, sans qui ce dossier n’aurait pas vu le jour.

Plan de l'article

  1. Note méthodologique

Pour citer ce chapitre

Verschave François-Xavier, « Introduction », L’envers de la dette, Marseille, Agone, « Dossiers noirs », 2002, p. 5-11.

URL : http://www.cairn.info/l-envers-de-la-dette--2910846830-page-5.htm


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