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AuteurFrançoise Thibault du même auteur
Les chercheurs qui travaillent sur les questions de technologies d’information et de communication dans l’éducation (TICE) connaissent l’inclination paradoxale qui les pousse en même temps à promouvoir et à redouter toute approche pluridisciplinaire. Deux questions, sans cesse actualisées, s’imposent : comment rendre compte de phénomènes aussi complexes sans recourir à un ensemble de méthodes qui permet d’aborder une diversité de problèmes ? Comment échapper au risque de superficialité que court toute recherche qui tente de traiter les principales dimensions d’un objet résultant d’interactions diverses et souvent interdépendantes (individu-machine ; individu-individu ; individu-groupe ; individus-institutions ; institutions-machines ; enseignants-étudiants …) ?
2 Pour les chercheurs en sciences humaines et sociales, il faut reconnaître que la tâche n’a pas été simplifiée ces dernières années avec le développement important des travaux sur les « Environnements informatiques pour l’apprentissage humain » (EIAH). En effet, ce courant, qui s’est défini assez différemment des recherches précédemment menées en informatique, a fortement revendiqué l’approche pluridisciplinaire au risque de capturer la notion elle-même. Le formidable enrichissement de la notion de contexte que ces chercheurs ont permis de réaliser ne doit cependant pas faire oublier que, comme l’a rappelé Nicolas Balacheff dans le cadre du séminaire « Cognitique » (2001), le « cœur des EIAH est la recherche des principes de conception, de développement et d’évaluation d’environnements informatiques qui permettent à des êtres humains d’apprendre ». Cette approche, qui entretient des liens étroits avec les sciences cognitives, se distingue ainsi assez nettement des approches centrées sur la compréhension des phénomènes sociaux et plus particulièrement des phénomènes éducatifs et pédagogiques. Pour garantir la richesse du débat scientifique, il est bon de rappeler que d’autres formes de pluridisciplinarité existent. Le présent livre est sans nul doute là pour le prouver.
3 Croisant des points de vue socio-politique, socio-organisationnel, socio-économique et socio-pédagogique, cet ouvrage apporte de nombreux éclairages sur le « Premier cycle sur mesure » et ses dérivés qui sont tout à la fois des projets ministériels, des projets d’établissements, des projets collectifs et des projets individuels. Réalisée par des acteurs du monde universitaire, cette recherche revendique une posture originale entre la recherche-développement et la recherche-action avec pour ambition de donner aux acteurs de terrain la place qui leur revient. Il s’agit donc moins de produire de nouveaux concepts que d’entrecroiser des analyses et des points de vue qui donnent à voir un monde universitaire fragile, logé dans des niches, embarqué dans la production de ressources pédagogiques qui, pour le uns, constituent des véritables biens publics nés dans un cadre de type « économie solidaire » et pour les autres, des produits commercialisables susceptibles d’entrer sur un nouveau marché. Porteur de changement, ce nouveau monde interroge le métier d’enseignant comme l’université tout entière.
4 Transforme-t-il durablement l’institution ? Les auteurs se gardent bien de répondre catégoriquement et permettent ainsi au lecteur de découvrir que « l’aventure sociale voulue » et le « changement programmé » ne sont pas solubles dans un schéma reproduisant la hiérarchie institutionnelle (du ministère au terrain) qui serait accompagné d’une liste d’indicateurs qui constitueraient les signes d’indubitables changements.
5 A l’instar de la démarche engagée par ces chercheurs, revenons aux origines du livre pour en apprécier d’autres dimensions. Cet ouvrage conclut une recherche menée entre 1999 et 2003 sur proposition du ministère en charge de l’enseignement supérieur. Elle s’inscrit dans le cadre d’une action publique qui, de 1997 à 2004, ambitionne un développement parallèle des usages des TICE dans les universités et des recherches sur ces usages. Plusieurs instruments sont créés par les responsables de l’époque : appels d’offres en direction des laboratoires, sollicitations directes de chercheurs ou de groupes de chercheurs mis en relation avec les acteurs de terrain et label « équipes de recherches technologiques en éducation (ÉRTe) ». Dans tous les cas, les contraintes faites aux scientifiques sont relativement faibles. Il ne doivent évaluer ni les dispositifs ni les ressources, ils n’ont pas à proposer d’outils inédits, ni même à suggérer de nouvelles voies pour orienter l’action publique. La demande constante est précise, il s’agit d’éclairer des phénomènes largement inexplorés et trop souvent opacifiés par les discours promotionnels sur les TICE.
6 Des liens existent entre la plupart des travaux de recherche qui ont bénéficié de cette politique. Les références bibliographiques du présent livre participent ainsi à l’existence d’un espace formel d’échanges entre plusieurs projets de recherche lancés à cette période et menés, pour certains, dans des groupes constitués à cet effet (le CODIF pour le présent travail, e-pathie sur d’autres approches) et les trois ÉRTe en sciences humaines et sociales labellisées sur ces thématiques (biblio générale). La variété des « inscriptions littéraires » produites dans ce territoire scientifique, pour reprendre les termes de Bruno Latour dans La vie de laboratoire (1988), témoigne de la vivacité de ce domaine et de la fécondité de l’approche pluridisciplinaire défendue par tous ces chercheurs.
7 Le lecteur l’aura compris, ce livre n’est en rien le produit d’une commande publique destinée à justifier une action politique aujourd’hui révolue. Inscription scientifique à part entière, il permet également de conserver la trace de ce qui a constitué, pour certains pédagogues, un « nouveau rêve » qui leur a permis de « tant apprendre ». Faut-il à son tour être un rêveur pour penser qu’il s’agit là de la meilleure justification à l’innovation pédagogique ?
POUR CITER CET ARTICLE
Françoise Thibault « Préface », in L'université et les TIC, De Boeck Supérieur, 2008, p. 7-9.
URL : www.cairn.info/l-universite-et-les-tic--9782804159115-page-7.htm.





