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Le Grand Massacre des chats (1985)
Le Grand Massacre des chats est un ouvrage qui se situe à la croisée de l’histoire et de l’anthropologie. L’historien américain Robert Darnton, grand connaisseur de la civilisation française à l’époque des Lumières, définit son travail comme une tentative de rendre compte de la manière dont les hommes du XVIIIE siècle percevaient le monde dans lequel ils vivaient. Représentations mentales, attitudes face à la religion, au savoir, à la philosophie, rapport que les contemporains entretenaient avec l’écrit... Il est question de tout cela à la fois.
• Le souci du détail
2 Pour mener à bien une œuvre aussi gigantesque, il a fait appel aux témoignages de parfaits inconnus, réquisitionnés pour « faire parler » les mentalités de leur temps. Parmi eux, des personnages étonnants, comme ce bourgeois montpelliérain à qui l’on doit un manuscrit de 426 pages dans lequel la ville de Montpellier est décrite jusque dans ses moindres détails.
3 De cet ouvrage invraisemblable, dans lequel chaque chapelle, chaque perruquier, chaque chien errant fait l’objet des descriptions les plus minutieuses, Darnton montre que l’on peut tirer de nombreux enseignements concernant le regard que la bourgeoisie porte alors sur elle-même et sur les catégories sociales qui l’entourent. Des rapports rédigés par Joseph d’Héméry, inspecteur du commerce du livre chargé de surveiller les activités des gens de lettres, l’auteur du Grand Massacre des chats montre qu’ils sont extrêmement instructifs quant à l’image revêtue par tous ceux – écrivains, philosophes – que l’on accusera par la suite d’avoir préparé la Révolution par leurs doctrines subversives.
• Nicolas et les chats des patrons
4 Chaque chapitre a pour point d’entrée un de ces écrits qui ont en commun de ne pas avoir de valeur littéraire et de n’être par conséquent pas jugés dignes d’interprétation. Tout le travail de Darnton consiste à démontrer que de grandes choses se cachent parfois derrière les petites. L’exemple le plus éloquent est celui qui donne son titre au livre. Le deuxième chapitre est consacré à l’interprétation du témoignage d’un ouvrier typographe, un certain Nicolas Contat, qui se souvient d’un épisode, à l’entendre hilarant, du temps où il n’était qu’apprenti, au cours duquel lui et ses camarades s’étaient livrés à un massacre de chats particulièrement cruel. Darnton s’arrête sur ce qui pourrait ne paraître qu’un détail : le soin pris par les apprentis pour régler son sort à la chatte favorite de leur patronne. Leur zèle, explique-t-il, ne doit rien au hasard. Les chats sont les créatures des patrons, choyées par eux et à bien des égards privilégiées. Se retourner contre les chats est donc un moyen de s’attaquer symboliquement aux patrons. « Les maîtres aiment les chats, les apprentis doivent par conséquent les haïr », écrit Contat. Et la patronne ne s’y trompe pas, puisqu’elle dit à son mari : « Ces mauvais ne peuvent tuer les maîtres, ils ont tué ma chatte. » À travers cette petite histoire à première vue sans importance s’en joue une grande : celle de la lutte des classes.
TITRES RECENSÉS
POUR CITER CET ARTICLE
Véronique BEDIN et Martine FOURNIER (dir.), « Robert Darnton », La Bibliothèque idéale des sciences humaines, Editions Sciences humaines, 2009.
URL : www.cairn.info/la-bibliotheque-ideale-des-sciences-humaines-article-101.htm.



