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La chevauchée anonyme

2006

  • Pages : 272
  • ISBN : 2748900553
  • Éditeur : Agone

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Le 3 septembre 1939, dix jours après la signature du Pacte germano-soviétique, la France, à la suite de la Grande-Bretagne, déclare la guerre à l’Allemagne, dont les troupes viennent d’envahir la Pologne. Depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir le 30 janvier 1933, de multiples signes annonçaient le conflit : annexion de la Sarre et rétablissement du service militaire obligatoire (avec une multiplication par cinq des effectifs de la Wehrmacht en 1953), Anschluss de l’Autriche et crise de Munich en 1838. Malgré le caractère prévisible de la guerre, Victor Serge témoignera, au moment de sa déclaration, de la « liquéfaction complète des organisations ouvrières » [1][1] Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941.... Ce qui s’est joué d’une guerre l’autre, c’est la perte de l’autonomie ouvrière et le ralliement du plus grand nombre à des politiques étatiques étrangères par nature à toute libération humaine.

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Dès août 1914, le mouvement ouvrier, majoritairement rallié à l’Union sacrée, avait entamé son apprentissage du réformisme : une social-démocratie définitivement transformée en aile gauche de l’État bourgeois – sinon en son plus fidèle et plus sûr soutien. Au milieu des années 1920, le mouvement communiste stalinisé servit d’auxiliaire à la politique étrangère du capitalisme d’État des bureaucrates du Kremlin, dévoyant et corrompant de nombreux militants sincères. Faibles et marginalisés, les quelques groupes d’extrême gauche incarnant l’idée d’une émancipation sociale autonome se révélèrent incapables de faire face collectivement à la déclaration d’une nouvelle guerre mondiale. L’un des dirigeants du Parti socialiste ouvrier paysan (PSOP), Maurice Jaquier, en témoigne : « Le problème central qui se posait à nous et que nous avions à trancher, c’était notre attitude en cas de guerre. Je savais bien que, sur ce point, il n’existait aucune unité entre nous ; les débats le montrèrent, hélas, surabondamment. […] Dans l’appel qui clôtura notre seul congrès [27-29 mai 1939], nous parvînmes à faire taire nos divergences, à réaliser une équivoque unité, dans laquelle allaient se trouver enfermés les membres de l’ultime équipe, celle qui subirait la répression, la prison, la mort, le bagne, avant de se dissocier totalement et sans espoir de refaire le Parti socialiste ouvrier et paysan. [2][2] Maurice Jaquier, Simple militant, Denoël, coll. « Les... »

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En butte à la contre-révolution qui a suivi l’échec des insurrections et des grèves des années d’après-guerre puis la défaite espagnole, ces minorités se sont trouvées également paralysées par des questions théoriques irrésolues, comme celle de la nature de l’URSS – du deuil, difficile pour beaucoup, et impossible pour certains, du caractère socialiste de l’expérience soviétique –, ou par la difficulté de prendre en compte des changements de fond intervenus dans les formations sociales capitalistes entre 1918 et 1929. En France, si l’on ajoute à ces problèmes la répression gouvernementale puis la débâcle de mai-juin 1940, on comprend aisément pourquoi les réactions de ces militants sont avant tout individuelles.

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Le destin de trois anarchistes illustre parfaitement cet éclatement du milieu libertaire devant la guerre, qui touche aussi les syndicalistes révolutionnaires, les trotskistes et les socialistes de gauche du PSOP [3][3] Pour un large panorama de ces itinéraires, lire « Les.... En mars 1939, le secrétaire de l’Union anarchiste, René Frémont, affirme devant des militants de la région parisienne : « En cas de guerre, les militants doivent sauver leur peau et réaliser une organisation clandestine leur permettant de rester en liaison entre eux, même si toute propagande est impossible ; de cette façon, le moment venu, ils pourront agir avec cohésion et à bon escient. [4][4] Cité in Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France.... » Un des animateurs, avec Voline, de la Fédération anarchiste de langue française, André Prudhommeaux, écrit quant à lui dans L’Espagne nouvelle du 15 avril 1939 [5][5] Ibid., p. 37. : « Le recul est trop général depuis juillet 1936 pour nous laisser une chance de pouvoir combattre efficacement pour notre propre cause. » Avant d’ajouter : « Quant à nous faire crever la peau pour le capitalisme, trop des nôtres sont déjà tombés en Espagne et ailleurs. » Ainsi, au moment de la déclaration de guerre, le premier rejoint son unité dans l’attente d’un réveil révolutionnaire au cours de la guerre. Il est tué en juin 1940. Le deuxième gagne la Suisse où réside la famille de sa compagne. Il y demeurera jusqu’à la Libération. L’itinéraire du dernier est la matière même de ce livre : de son départ d’Europe pour l’Amérique latine durant l’hiver 1939-1940 à son engagement dans les Forces françaises libres en 1942, Louis Mercier tente, à sa façon, de répondre à la difficile question « Partir ou rester ? », avec la préoccupation constante de continuer à mener son propre jeu tout en maintenant en contact les fragments épars et infimes d’une Internationale libertaire qui ne s’est pas résignée à rallier l’un ou l’autre camp.

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À la manière d’un roman, La Chevauchée anonyme évoque ces destinées aventureuses pour faire remonter les débats au vif de ceux que l’on a quelquefois nommés les « révolutionnaires du troisième camp » [6][6] Lire Pierre Lanneret, Les Internationalistes du « troisième.... La plupart d’entre eux n’avaient pas attendu la déclaration de guerre pour s’opposer au fascisme dans leur pays d’origine, qu’ils fussent antifascistes italiens ou allemands, ou en se rendant en Espagne dès juillet 1936, vérifiant au péril de leur vie cette évidence soulignée par Howard Zinn : « Les Alliés –États-Unis, Grande-Bretagne et Union soviétique – ne sont pas entrés en guerre par pure compassion pour les victimes du fascisme. Les États-Unis et leurs alliés ne déclarèrent pas la guerre au Japon quand celui-ci massacra les Chinois de Nankin, ni à Franco quand il s’en prit à la démocratie espagnole, ni à Hitler lorsqu’il expédia les Juifs et les opposants dans les camps de concentration. Ils ne tentèrent même pas de sauver les Juifs d’une mort certaine pendant la guerre. Ils n’entrèrent en guerre que quand leur propre domination fut menacée. [7][7] Howard Zinn, L’Impossible Neutralité, Agone, 2006,... »

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Quand la guerre éclata, ces militants-là ne purent donc que témoigner avec les plus grandes difficultés contre cette logique monstrueuse des États qui a permis non seulement l’asservissement du plus grand nombre mais aussi donné au monde les dizaines de millions de morts que symbolisent aujourd’hui les noms d’Auschwitz et de Hiroshima.

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Faut-il rappeler ici que ce que l’on présente toujours comme une « guerre juste »se caractérise en fait par un degré de barbarie jamais atteint ? Et qu’aucune des parties n’est exempte de responsabilités. Des camps d’extermination nazis à l’explosion des bombes atomiques sur le Japon, en passant par les bombardements aériens de villes abritant des populations civiles, ce conflit fut en effet quatre à cinq fois plus meurtrier que la Première Guerre mondiale, dont le bilan s’était soldé par dix millions de morts.

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Aux réalistes de tout poil, toujours prompts à rallier le camp des vainqueurs et à justifier l’injustifiable, on nous permettra de préférer les personnages de ce livre qui, envers et contre tout, tentèrent de maintenir vivante l’espérance d’un monde meilleur dans les circonstances les plus difficiles qui soient.

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Marseille, octobre 2005

Notes

[1]

Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire 1901-1941 (Seuil, coll. « Points-Politique », 1978, p. 382) ; lire également Jean Rabaut, Tout est possible ! Les « gauchistes » français 1927-1944 (Denoël, 1974, p. 324).

[2]

Maurice Jaquier, Simple militant, Denoël, coll. « Les Lettres nouvelles », 1974, p. 167.

[3]

Pour un large panorama de ces itinéraires, lire « Les anarchistes dans la résistance. Témoignages 1939-1945 », vol. II, Bulletin du CIRA-Marseille, 1985, nº 23-25.

[4]

Cité in Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. De 1914 à nos jours, vol. II, François Maspero, 1983, p. 36.

[5]

Ibid., p. 37.

[6]

Lire Pierre Lanneret, Les Internationalistes du « troisième camp » en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Acratie, 1995 ; Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur. Scènes de la guerre de trente ans (1915-1945), Syllepse, 2002 – et le dossier de la revue Dissidences, « Révolutionnaires en Seconde Guerre mondiale », 2003, nº 12-13.

[7]

Howard Zinn, L’Impossible Neutralité, Agone, 2006, p. 161.

Pour citer ce chapitre

Jacquier Charles, « Avant-propos. Ni l’un ni l’autre camp (1939-1941) », La chevauchée anonyme, Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006, p. 9-14.

URL : http://www.cairn.info/la-chevauchee-anonyme--2748900553-page-9.htm


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