Que sais-je ? 2000/3581
La métapsychologie
2000
128 pages
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Introduction

Vous consultezMétapsychologie et psychanalyse

AuteurPaul-Laurent Assoun du même auteur



« Il faut que tu me dises sérieusement si je puis donner à ma psychologie, qui aboutit à l'arrière-plan du conscient, le nom de métapsychologie. »

2 S. Freud, lettre à Wilhelm Fliess du 10 mars 1898, in La naissance de la psychanalyse, p. 128.

3 Par ce geste symbolique, le créateur de la psychanalyse Sigmund Freud prend une décision en quelque sorte historique : inventer un mot – « métapsychologie » – pour donner un nom à la théorie fondamentale de la psychanalyse. C'est donc bien de la « métapsychologie freudienne » [1][1] Paul-Laurent Assoun, Introduction à la métapsychologie...
suite
qu'il va s'agir ici.

4 Le lecteur ignorant du vocabulaire proprement psychanalytique pourrait croire trouver sous ce terme une tout autre « marchandise », quelque chose comme une « parapsychologie » ou une sorte de psychologie à résonance métaphysique. De fait, on le verra, le néologisme forgé par Freud a été utilisé parallèlement, dans des perspectives non seulement différentes, mais radicalement étrangères à la « science » des « processus inconscients » (infra, p. 7-8). Ce caractère équivoque du terme a peut-être nui à son intelligibilité, voire à sa réputation. « Métapsychologie », terme qui est attesté dès une lettre du 13 février 1896 à Wilhelm Fliess, est à la fois la « pierre de touche » théorique de la psychanalyse et l'objet d'une espèce de défiance révérencieuse des analystes mêmes, qui ne l'emploient que de façon parcimonieuse. Freud y engage bien en tout cas son identité théorique – celle du « freudisme » [2][2] Paul-Laurent Assoun, Le freudisme, puf, « Que sais-je ?...
suite
. Le créateur de la psychanalyse est indissociablement le premier « métapsychologue » – et cela tient assurément à son désir propre : « J'attache toujours plus de prix à mes débuts dans la métapsychologie », déclare-t-il dans la lettre même où il annonce sa déception sur la « scène primitive », le 21 septembre 1897 (La naissance de la psychanalyse, p. 193).

5 Quand il lui donne naissance, Freud qualifie joliment sa métapsychologie d'« enfant-problème ». C'est donc bien l’« enfant » chéri du penseur de l'inconscient – « ma psychologie », dit-il, à la façon d'un père fier et possessif –, mais aussi un enfant « à problèmes » ; mieux : une progéniture problématique, donc qu'il y a à réengendrer et à remettre sans cesse à l'existence, en cherchant à le faire légitimer progressivement sur les fonts baptismaux de la science... Quand on songe que, un demi-siècle plus tard, il l'appellera « sorcière » (infra), on comprend, aux images employées, la charge de connotation de cet acte. Création de la période de traversée du désert et de l’« auto-analyse », dont il ne peut parler qu'à l'ami Fliess, le médecin berlinois qui est son confident et son allié.

La métapsychologie ou l'autre nom de la psychanalyse

6 La métapsychologie est le « noyau » théorique de la psychanalyse, c'est même son autre nom, sa dénomination quelque peu « ésotérique », mais par là même distinctive. La psychanalyse étant une méthode d'investigation des processus inconscients, un mode de traitement des troubles névrotiques et une série de conceptions psychologiques qui tendent au statut de « science » (« Psychanalyse » et « théorie de la libido »), la métapsychologie constitue la superstructure théorique de cet ensemble. On pourrait y voir une sorte d'enfant bâtard de la « métaphysique » et de la « psychologie », alors qu'elle se maintient indéfectiblement dans l'horizon de la science, tout en tentant de faire droit à une forme de « transobjectivité », justement parce que « l'inconscient » est un « objet » qui dépasse la psychologie au sens courant. C'est parce que le psychologue est « dépassé » par l'inconscient qu'il faut créer une métapsychologie, apte à le prendre en compte. Discipline aride, il est vrai, mais, il convient de le relever dès le départ, la chair de la métapsychologie est le « matériel » clinique. La métapsychologie n'est autre que ce qui élève l'expérience analytique à la portée d'un savoir.

7 On touche là au paradoxe fécond de cette notion : il s'agit bien du « cœur » même de la théorie psychanalytique. Tous les concepts psychanalytiques majeurs – dans l'élaboration à la fois mobile et rigoureuse qu'en a faite Freud – constituent des espèces de ce genre qu'est le concept métapsychologique. Mais ce terme, qui a servi de « nomination » à cette ambition, espèce d'idéal régulateur de la théorie analytique, n'a pas fait l'objet d'une synthèse achevée. Mieux : les définitions en ont évolué, en sorte qu'il est essentiel, pour pénétrer dans la métapsychologie, de procéder à une (re)construction de sa définition, en archivant les formulations successives qu'en donne Freud, au cours de la genèse de son œuvre.

La métapsychologie freudienne : pour une définition

8 Le repérage des définitions les plus explicites de la métapsychologie dans l'œuvre freudienne permet d'en dégager au moins trois aspects ou fonctions.

1. La métapsychologie, « psychologie de l'inconscient ».

9 Dans le premier texte publié – en 1904 – où il introduit le terme « métapsychologie » (qu'il utilisait à titre privé depuis le milieu des années 1890), Freud en fait l'équivalent de « psychologie de l'inconscient » (Psychopathologie de la vie quotidienne, chap. XII, GW IV, 288 [3][3] Nous citons désormais les textes de Freud d'après l'édition...
suite
). Celle-ci retraduit la « construction d'une "réalité suprasensible" », qui elle-même exprime un vécu « endopsychique » (cf. infra, p. 96-97).

10 L’« inconscient » étant cette « hypothèse » qu'il convient d'introduire dans la psychologie, qui, en son concept traditionnel, l'exclut, il faut comprendre que la psychologie de l'inconscient ne peut être qu'une métapsychologie. Il arrive régulièrement à Freud d'utiliser l'expression « psychologie des profondeurs » (Tiefenpsychologie) pour mettre l'accent sur cette dimension souterraine de l'investigation des processus dits inconscients.

11 Pourquoi donc forger ce mot ? C'est que la psychologie classique – celle que Freud appelle « psychologie des écoles » ou « académique » – ne peut intégrer, à quelques exceptions près, la pensée de l'inconscient, tandis que les philosophes y sont en principe rétifs – les grandes exceptions confirmant cette règle.

12 Le terme « inconscient », présent dès le XVIIIe siècle, est récurrent dans bien des discours, comme l'a établi Lancelot Whyte (L'inconscient avant Freud, 1960 ; trad. fr. Payot, 1971). Le terme unconscious apparaît dès 1751 en anglais, dans les Essays on the Principies of Morality and Religion de Henry Home Kames (1696-1782) et le terme Unbewusste est utilisé par Ernst Platner (1744-1818), disciple de Leibniz et Wolf, dans ses Philosophische Aphorismen. Au XIXe siècle, il transparaît dans la « Philosophie de la Nature » et la « Médecine romantique » (Carus) et « travaille » les œuvres de Schopenhauer et Nietzsche, tandis qu'Edouard von Hartmann construit sous le nom de « Philosophie de l'Inconscient » (1873) une métaphysique qui est à mille lieues de la métapsychologie. Freud reconnaît en Theodor Lipps (1851-1914) la primauté d'une psychologie de l'inconscient (dans Les faits fondamentaux de la vie psychique, 1883).

13 La métapsychologie – avec son Unbewusste – représente une « coupure épistémologique » par rapport à l'ensemble des discours littéraires, philosophiques, psychologiques et neurologiques. Il convient donc de penser quelque chose d'irréductible à la fois à la psychologie et à la métaphysique. Ce qui s'impose est donc une méta-psychologie, soit une psychologie des processus qui mènent au-delà du conscient, et qui trouvera sa place – quelque peu « atopique » – à côté de la psychologie (double sens du préfixe « méta »).

14 Ce faisant, Freud forgeait un terme qui d'une part avait une préhistoire, d'autre part un usage contemporain, en des sens bien différents. D'après Ferenczi, « certains philosophes désignent ainsi les chapitres de la métaphysique elle-même, qui traitent des principes les plus élevés de la conception de l'univers ». Surtout, « les occultistes aussi ont récupéré ce terme, et s'en servent pour situer leurs observations et leurs théories sur un plan scientifique ». Il fait ainsi allusion à l'emploi par Charles Richet, dans son Traité de métapsychique (1923), du terme « métapsychique », définie comme « la science qui étudie tous les phénomènes paraissant dus à des forces intelligentes inconnues, en comprenant dans ces intelligences inconnues les étonnants phénomènes intellectuels de nos inconsciences » – formule dont le caractère quelque peu filandreux traduit l'équivoque. Notons à titre de curiosité que l'on trouve l'adjectif « métapsychologique » sous la plume de Léon Daudet : il est fait allusion, dans L'Hérédo (1916), à une série d'études philosophiques... « métapsychologiques », entre « matérialisme » et « intuitivisme », c'est-à-dire « tenant compte des faits et les dépassant ». De même, l'amour est défini comme « la conjonction de deux soi, qui sera métapsychologiquement un nouvel être ». Le terme « métapsychologique » est attesté dans les « Matériaux pour l'histoire du vocabulaire français. Pathologie mentale et disciplines connexes », 29 (1895-1930, CNRS, Klincksieck, 1986, p. 204-205). On le comprend : les néologismes « métapsychique », « métapsychologie » ont été forgés pour doter d'une « apparence de scientificité » une spéculation simili-métaphysique à prétentions expérimentales, avant d'être supplantés par le terme « parapsychologi(qu)e » – à partir des travaux de J. B. Rhine à la Duke University dans les années 1930, ce qui est consommé depuis les années 1950. Le trajet freudien menant à ce terme est diamétralement symétrique : il demeure à l'intérieur même du concept de science – ce qui le rend étranger à toute tentation « occultiste » –, tout en introduisant dans la science la pensée de processus – inconscients – dont elle ne veut pas. Il faut relever par ailleurs que Freud prendra position sur tel phénomène qui relève de la « métapsychique » ou « parapsychologie », soit la télépathie et les rêves de prémonition (voir infra, p. 97-98). Régis et Hesnard définissent « la doctrine de Freud » comme « une sorte de Métapsychiatrie », en analogie avec un terme de Kraepelin (La doctrine de Freud et de son école, 1913) – terme qui, synonyme de « freudisme », devient péjoratif sous la plume de Halberstadt (1924).

15 Dire que la métapsychologie est « la psychologie de l'inconscient », ce n'est pas dire qu'elle ne s'occupe que de l'inconscient. Il est essentiel de marquer qu'elle a la portée, en un sens, d'une « psychologie de la normalité » (infra, p. 95) : ainsi, la réponse donnée à la question de la conscience est aussi essentielle. Mais c'est bien « l'hypothèse de l'inconscient » qui renouvelle la position psychologique, en sorte que la métapsychologie est le savoir destiné à tirer toutes les conséquences de « l'hypothèse de l'inconscient » pour une conception de la psyché. Ce qu'il résume bien dans une intervention orale : « La psychanalyse a un genre particulier de pensée psychologique qu'on pourrait qualifier de métapsychologique. Ce serait là une considération du psychique comme de quelque chose d'objectif, après qu'on s'est libéré des restrictions imposées par les formes de la pensée consciente » (8 novembre 1911, in Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, t. III, p. 299-300).

2. La « présentation métapsychologique ».

16 La métapsychologie n'est pas qu'une discipline, c'est un « mode de conception » et un mode de « présentation » (Darstellung). D'où la définition la plus « pratique » qu'en donne Freud :

17 « Je propose qu'on puisse parler de présentation métapsychologique quand nous réussissons à décrire un processus psychique d'après ses relations dynamiques, topiques et économiques » (L'inconscient, sect. V, GW X, 280-281).

18 La métapsychologie est donc un « mode de conception » (Betrachtungsweise), d'après lequel tout processus psychique est apprécié selon les trois « coordonnées » (Koordinaten) de la dynamique, de la topique et de l'économique.

19 Pourquoi celles-ci précisément ? Parce que la psychanalyse est conçue comme une « science de la nature » (Naturwissenschaft) sur le modèle de la physique qui pense les corps en termes de projection spatiale, de déploiement de forces et de production de quantités. Les métaphores physico-chimiques (cf. le terme même « psycho-analyse ») attestent cette référence. Hommage de Freud à sa formation, à l'école de Brücke et de Du Bois-Reymond (cf. notre Introduction à l'épistémologie freudienne, p. 51 sq.).

20 On notera que Freud pointe là une exigence. Le processus ne se lit pas « à livre ouvert » : seule mérite le titre de metapsychologische Darstellung celle qui réussit à satisfaire cette exigence. S'il ne faudra que trop souvent se contenter d'une présentation partielle, donc d'une évocation parcellaire, l'essentiel est de tendre à son accomplissement. L'oubli d'une de ces dimensions peut s'avérer fatal à la portée de l'explication ou produire un effet de leurre.

21 Autrement dit : « Une présentation qui, à côté du facteur topique et du facteur dynamique, essaie encore d'apprécier ce facteur économique serait le plus accompli que nous puissions nous représenter actuellement et mériterait d'être distinguée du nom de présentation métapsychologique » (Au-delà du principe de plaisir, sect. I, GW XIII, 3). Le conditionnel confirme qu'il s'agit d'une limite, en soi exigible : il s'agit d'un « idéal régulateur » de l'explication, asymptote de l'explication.

3. La « sorcière métapsychologie » ou la fantasmatisation théorique.

22 En un moment déterminant de l'un de ses derniers textes où il évoque la question du « domptage » de la pulsion et de sa possible harmonisation par rapport au moi, Freud déclare : « Sans une spéculation et une théorisation – j'aurais presque dit, une fantasmation – métapsychologiques, on n'avance pas d'un pas ici » (L'analyse sans fin et l'analyse avec fin, sect. III, GW XVI, 69). Il faut bien que, comme dans le Faust de Goethe, « la sorcière vienne à la rescousse ».

23 Allusion au passage du Faust (Première partie) intitulée « Cuisine de la sorcière » (Hexenküche), où il est question du rajeunissement de Faust. Méphistophélès ayant proposé à Faust, désirant rajeunir, de vivre aux champs, Faust lui répond qu' « une vie étroite ne lui sied pas ». « Il faut donc que la sorcière s'en mêle » (So muss denn doch die Hexe dran), répond Méphisto (v. 2365) : et il l'emmène chez « la sorcière » afin de fabriquer l'elixir dans sa marmite. On voit que la sorcière fait son entrée quand les moyens « naturels » ne suffisent plus et qu'il convient de requérir les artifices de l'art... sorcier, au féminin.

24 Ici, la métapsychologie, outre qu'elle est personnalisée de façon pittoresque, est présentée comme ce vers quoi le chercheur – en clinique – se tourne en désespoir de cause. Il y a donc un moment où la métapsychologie doit entrer en scène. Celle-ci est présentée comme une sorte d'« oracle », l'instance de l'Autre dans le domaine de la pensée du symptôme. Cette « sorcière » peut répondre... ou non. N'y a-t-il pas là un aspect « invocatoire », voire incantatoire, qui contraste avec le sens « positif » et scientifique souligné plus haut ? L’« entendement freudien » a pour seules divinités, Logos et Anankè, soit « l'inflexible raison » et le « destin nécessaire » [4][4] Paul-Laurent Assoun, L'entendement freudien. Logos et Anankè,...
suite
. C'est bien du logos du réel clinique qu'il s'agit. En effet, la référence à la métapsychologie est destinée à tenter de sortir d'une aporie dans le domaine clinique. L'intervention de « la sorcière métapsychologie », loin d'être préalable ou a priori, intervient ponctuellement pour dessiner, avec netteté, les contours d'une incertitude clinique. Pour continuer à « avancer », le clinicien figé dans la contradiction des faits, ne peut « se refaire une santé » qu'en « consultant » la métapsychologie. Il est alors temps pour lui de « métapsychologiser ». Le recours à la « fantasmatisation » est là essentiel : c'est l'autre nom de la « spéculation » ou de la « théorisation ». « Fantasmer » n'est pas ici divaguer : c'est même juste le contraire. C'est une façon rigoureuse d'échapper à une paralysie de la pensée clinique. Que les « renseignements » (Auskünfte) de « la sorcière métapsychologie » ne soient « pas très détaillés » on doit le déplorer, mais c'est précisément en quoi l'Autre métapsychologique, s'il n'est pas infaillible, est indispensable.

25 En résumé, la métapsychologie est une discipline, une méthode et une spéculation. À ce titre, elle est « le mode de conception qui est l'accomplissement de la recherche psychanalytique » (L'inconscient, GWX, 280-281). Cette traversée des définitions de la métapsychologie débouche sur un double constat : d'une part, il y a bien une construction des plus rigoureuses des exigences théoriques proprement métapsychologiques ; d'autre part, quelque chose de la perplexité de chercheur originaire à l'origine du choix du terme – « ai-je bien raison d'appeler ainsi... ? » – n'a jamais disparu du concept. La métapsychologie introduit un certain malaise dans la psychologie, elle est même en quelque sorte faite pour cela. Cette impression va se confirmer en affrontant la prochaine question : la Métapsychologie – comme texte – existe-t-elle ?

La Métapsychologie non écrite

26 Le paradoxe est que la métapsychologie discipline, méthodologie et oracle si nécessaires, n'a pas fait l'objet d'un Écrit digne d'elle. On peut reconstituer la séquence générale de cette écriture impossible.

  • De 1895 à 1904. Depuis le moment où il demande à Fliess de « prêter l'oreille à quelques questions métapsychologiques » (lettre du 2 avril 1896) jusqu'à l'Esquisse de psychologie scientifique, Freud édifie ce que l'on peut tenir pour sa « protométapsychologie » – non publiée de son vivant et qu'il a même tenté de faire disparaître (avec la correspondance retrouvée par Marie Bonaparte). Freud élabore des fragments considérables de cette métapsychologie – dont le chapitre VII de L'interprétation des rêves, qu'il désigne dans sa correspondance comme « La métapsychologie» (lettre du 27 juillet 1899, p. 255). Mais le mot même semble être passé à la clandestinité.
  • De 1904 à 1914. Le terme « métapsychologie » fait son apparition dans un texte publié – Psychopathologie de la vie quotidienne –, mais dans le cadre de considérations qui, pour être importantes, n'en sont pas moins générales (voir supra, p. 6, et infra, p. 96). Pourtant l'écrit sur « les deux principes de devenir psychique » (1911) traduit le besoin d'une codification des acquis sur l'appareil psychique, notamment dans le registre économique.
  • De 1915 à 1919. Période charnière où Freud ne fut jamais aussi près de rédiger une « Métapsychologie » ou une Introduction fondamentale à cette discipline, programmée en douze essais fondamentaux, mais seuls cinq verront le jour, trois en 1915 – sur Pulsions et destins des pulsions, L'inconscient et Le refoulement, en 1915 ; Deuil et mélancolie en 1916 ; et Complément métapsychologique à la doctrine des rêves en 1917 (le douzième ayant été retrouvé à l'état d'esquisse et publié en 1986 par Ilse Grubrich-Simitis sous le titre Vue d'ensemble des névroses de transfert. Un essai métapsychologique). On notera au passage que ce Complément métapsychologique est la seule œuvre publiée par Freud où le terme « métapsychologie », sous sa forme adjectivée, est présent – le titre « Métapsychologie » n'étant qu'un titre fictif pour regrouper les quatre essais cités. Les années de l'immédiat après-guerre marquent véritablement la fin de l'ambition d'écrire une Métapsychologie, en sorte que Freud pouvait prendre acte en 1925 qu'elle demeura un « torso » ou fragment. « Où en est ma métapsychologie ? D'abord, elle n'est pas écrite. » Ainsi Freud renseignait-il Lou Andreas-Salomé qui en prenait des nouvelles, comme d'un enfant dont la naissance fut longtemps espérée (dans une lettre du 10 mars 1919).
  • De 1920 à 1939. L'introduction de la « pulsion de mort » (1920), puis de la seconde topique (1923) et de la seconde théorie de l'angoisse (1926) implique une réécriture de facto de la métapsychologie. C'est paradoxalement au moment où Freud renonce à écrire une « Métapsychologie » en bonne et due forme qu'il fournit les fragments les plus remarquables de son art de métapsychologue : Au-delà du principe de plaisir, Le Moi et le Ça, Inhibition, symptôme et angoisse constituent en quelque sorte la « Métapsychologie II », faisant suite à la « Métapsychologie I» des essais de 1915 et à la « protométapsychologie ».

27 Cette défaillance de la mise en écriture achevée signe-t-elle une forme d'échec de la métapsychologie comme projet intellectuel ? Après tout, Freud a aspiré à une telle entreprise. Mais la métapsychologie est condamnée à rester à l'état d'« œuvre ouverte », à cause du réel clinique qui résiste à toute forme de symbolisation achevée, quoique bien accessible à un « dispositif de savoir ». Et après tout, si la métapsychologie est assimilable à une sorcière – femme supposée savoir –, n'est-il pas dans sa nature de rester à l'état de parole – oraculaire et vivante – au lieu d'être enfermée dans un écrit ? La métapsychologie s'écrit, mais pas tout entière. Elle est une instance à consulter, espèce d'« oracle » précieux et faillible, sous le contrôle de l'autre parole, clinique.

Concept métapsychologique et clinique

28 De la définition et des enjeux de la métapsychologie, se dégage la démarche appropriée pour en dresser à la fois le portrait et l'usage.

29 La métapsychologie est bien une forme de rationalité des processus inconscients, donnant sa portée à la formule de Freud à propos de la psychanalyse : « Pourquoi n'en parlerait-on pas aussi rigoureusement que possible ?» – mais c'est aussi un « art », à exercer avec le tact qu'implique la plasticité de l'objet clinique, qui, lui, est ce réel rétif à toute « rationalité ».

30 Si la clinique – savoir du symptôme – est l'alpha et l'oméga de la psychanalyse, elle ne se « lit » pas à livre ouvert. Si tout commence par « la description des phénomènes », dès la description, souligne Freud, « on ne peut éviter d'appliquer certaines idées abstraites au matériel, que l'on va chercher quelque part et certainement pas dans la seule expérience nouvelle » (Pulsions et destins de pulsions, GW X, 211). Cela fonde la nécessité d'un moment constituant de la métapsychologie. Le concept apporte une scansion – en quelque sorte symbolique – à l'écoute clinique en son réel.

31 En second lieu, la métapsychologie n'est pas une discipline constituée. Ainsi peut-on entendre le constat de Freud – au sommet de son œuvre, en 1925 -que « la métapsychologie demeura un "torso" », terme qui désigne en allemand un fragment archéologique, soit une statue inachevée ou non conservée en entier et par extension un fragment (Bruchstück), une œuvre inachevée, bref quelque chose de « tronqué ». Il n'est donc pas question de faire le bilan de cette discipline, mais d'en restituer la structure, les objets et la dynamique.

Concept métapsychologique et « système » psychanalytique

32 Dans la mesure où la métapsychologie est le fondement de la conceptualité psychanalytique, la « métapsychologie » peut légitimement être tenue pour le concept fondamental de la psychanalyse. Corrélativement, tous les concepts fondamentaux de la psychanalyse, de la pulsion à l'inconscient en passant par le refoulement, sont justificiables d'un traitement métapsychologique. S'interroger sur la métapsychologie, c'est donc se demander ce qu'est un concept psychanalytique.

33 Les concepts psychanalytiques constituent en quelque sorte le « monnayage » du Concept de métapsychologie, qui jouit par là même d'un statut d'exception. « Produire du concept », en psychanalyse, c'est « faire de la métapsychologie ». La pulsion, le refoulement ou l'inconscient sont l'expression du Concept métapsychologique. Expliciter un concept psychanalytique, ce n'est donc rien d'autre qu'en dégager les fonctions métapsychologiques.

34 Cela peut être exprimé en termes formels. Si la métapsychologie constitue l’« éclaircissement et approfondissement des hypothèses théoriques que l'on pourrait poser au fondement d'un système psychanalytique », comme Freud l'exprime dans la note introductive de son Complément métapsychologique à la doctrine des rêves (GW X, 412, n. 1), on peut en tirer deux conséquences :

  • d'une part, il y a bien « un système psychanalytique », non pas au sens d'un mode clos d'explication – ce qui est en opposition radicale avec le caractère empirique et révisable de la métapsychologie –, mais bien au sens d'une interaction des concepts qui ne sauraient être pensés sans intégrer dans leur compréhension leur interaction, au sens du réseau économico-topicodynamique ;
  • d'autre part, c'est la fonction métapsychologique qui définit le système conceptuel psychanalytique : tout concept analytique peut être conçu comme une fonction « f » de la métapsychologie, espèce d'« inconnue » universelle.

35 Il est donc erroné de considérer à part les concepts psychanalytiques majeurs, pris qu'ils sont dans une logique systémique. Par ailleurs, tout concept psychanalytique n'a pas la même portée, voire la même dignité métapsychologique : il y a bien lieu de parler de hiérarchie des concepts, selon leur importance dans la causalité inconsciente.

36 Mais cela renvoie aussi bien à une question des plus pratiques, que l'on pourrait restituer sous sa forme la plus expéditive : « Comment ça marche ? » ou encore : « Comment ça se fait ? » Question élémentaire qui va expérimenter son extrême complexité, dès lors qu'elle s'applique aux processus psychiques. Ne perdons pas de vue, en traversant les catégories abstraites et parfois absconses de la métapsychologie, qu'elle est destinée à satisfaire, avec la rigueur exigible d'une « psychologie scientifique » – impératif catégorique de la psychanalyse – une curiosité élémentaire et obstinée : « Quelle est la cause matérielle ou l'origine de ce qui arrive dans la psyché ? » Un terme employé régulièrement par Freud – en écho du terme « processus » (Vorgang) – précise ce dont il s'agit : Hergang, qu'il est difficile de rendre autrement que par une périphrase, soit : « La façon dont les choses se sont passées. »

L’« inconscient » freudien, « méta-objet »

37 Cela revient aussi bien à penser l'inconscient. Mais précisément, c'est une fois résiliée la croyance à l'Inconscient – essence et principe – que la voie est dégagée vers une déconstruction explicative de l'inconscient comme système psychique.

38 Dire que l'inconscient est le maître mot de la psychanalyse, c'est s'engager à le construire comme « méta-objet », pour forger un terme, absent chez Freud, mais destiné à exprimer cette idée que l'inconscient est cet objet inconnu – lui-même l'assimile à l'occasion à la « chose en soi » kantienne –, mais qui est le résultat de la construction métapsychologique. Il est donc caractérisable le plus justement comme l’« Objet » métapsychologique.

39 Comment l'inconscient est-il possible ? Cette question philosophique et épistémologique ne saurait être formulée comme telle dans sa généralité abstraite. Freud a renoncé à rédiger un certain travail sur « la difficulté épistémologique de l'inconscient » (dont il parle à Jung le 1er juillet 1907, Correspondance, Gallimard, I, 122). Et pour cause : la métapsychologie est la réponse pratique et continue à cette « difficulté », espèce d'épistémologie appliquée. En tout cas, alors que Jung débouchera sur une psychologie du self et une « psychomythologie », tandis qu'Adler fondera une « psychologie individuelle et comparée », Freud engage toute sa démarche dans une « métapsychologie ».

40 Le travail métapsychologique est l'artisanat théorique de l'analyste. Là commence l'aventure métapsychologique, dont on peut présenter ici d'une part la logique et architectonique (première partie), d'autre part la dynamique (seconde partie), avant d'en explorer les destins (troisième partie).

 

Notes

[1] Paul-Laurent Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne, PUF, « Quadrige », 1993. Retour

[2] Paul-Laurent Assoun, Le freudisme, puf, « Que sais-je ? », 1990. Retour

[3] Nous citons désormais les textes de Freud d'après l'édition allemande des Gesammelte Werke, Fischer Verlag, en retraduisant les passages concernés (GW suivi du tome de la page). Retour

[4] Paul-Laurent Assoun, L'entendement freudien. Logos et Anankè, Gallimard, 1984, p. 16 sq.Retour

PLAN DE L'ARTICLE

La métapsychologie

POUR CITER CET ARTICLE

Paul-Laurent Assoun La métapsychologie, P.U.F. « Que sais-je ? », 2000, p. 3-18.
URL :
www.cairn.info/la-metapsychologie--9782130509431-page-3.htm.