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La nouvelle école des élites

2015

  • Pages : 404
  • ISBN : 9782748902402
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - COLLECTION L’ordre des choses

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L’élan qui vient de l’éducation imprime sa direction au reste de l’existence.

Platon, La République

Mon histoire s’inscrit dans l’histoire américaine au sens large.

Barack Obama
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Je suis entouré de garçons noirs et latinos.

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Cette pensée ne me lâchait pas tandis que je balayais du regard la salle commune de la résidence où j’allais désormais loger. Cela n’avait pas non plus échappé à mes parents, qui s’apprêtaient à repartir après m’avoir aidé à m’installer dans ma nouvelle chambre. Nous n’échangeâmes aucun mot, mais la surprise que je ressentais se lisait également sur leur visage. En ce mois de septembre 1993, tout juste âgé de quatorze ans, je quittais pour la première fois le domicile familial. Ce n’était pas ce que j’avais imaginé, en m’inscrivant au lycée Saint-Paul. Ici, je croyais que j’allais être différent de tous les autres élèves. Je croyais qu’avec mon nom et ma peau mate j’allais être l’attraction du siècle. Outre que mon père n’était pas blanc, ma mère et lui avaient tous deux grandi dans des petits villages, au Pakistan et en Irlande, ce qui ne les avait pas empêchés de s’enrichir. Mon père était un chirurgien réputé, et ma mère infirmière. J’étais scolarisé depuis la deuxième année de collège dans des établissements privés, où l’on n’entrait pas dans la catégorie « minorité opprimée » du simple fait d’être en partie originaire du sous-continent indien. Pour les autres garçons logés dans la même résidence que moi, qui venaient des quartiers pauvres de métropoles américaines, se retrouver à Saint-Paul était sans aucun doute une expérience bien plus impressionnante que pour moi.

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Il ne me fallut pas longtemps pour réaliser qu’à Saint-Paul la diversité raciale était toute relative. S’il y avait autant d’adolescents à la peau sombre autour de moi, c’est simplement parce qu’ils étaient regroupés (et moi avec eux) dans un même lieu de vie : la résidence des élèves issus des minorités ethniques. Il y en avait une pour les filles et une pour les garçons. Les dix-huit autres résidences du campus étaient presque intégralement occupées par des jeunes gens comme on s’attend à en trouver dans un établissement scolaire fréquenté par des Rockefeller et des Vanderbilt. Cette mise à l’écart collective n’était pas le fruit d’une intention raciste de la part de la direction. Celle-ci en éprouvait même un certain embarras, si bien que, quelques années auparavant, une tentative avait été faite de répartir les élèves de couleur dans toutes les résidences du campus. Mais les pensionnaires non blancs s’en étaient plaints. Tout en étant originaires de quartiers voisins (par exemple Harlem et l’Upper East Side à New York), les élèves issus de l’élite et les autres étaient séparés par un profond abîme. Ils avaient du mal à vivre ensemble. Au bout d’un an, la résidence réservée aux minorités fut rouverte. Les pensionnaires non blancs furent ainsi regroupés dans un lieu à part, comme la plupart d’entre eux l’étaient chez eux, dans les quartiers où vivaient leurs communautés respectives.

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J’ai grandi dans plusieurs quartiers différents mais, comme c’est souvent le cas en Amérique, aucun ne s’illustrait particulièrement par sa diversité [1][1] Lire Douglas S. Massey et Nancy A. Denton, American.... Quant à mes parents, ils avaient eu des vies assez similaires jusqu’à leur rencontre ; en effet, leur enfance à tous deux s’était déroulée à la campagne, dans des pays pauvres. Mon père venait d’un village de petits paysans ; les réseaux électrique et sanitaire n’y sont arrivés qu’à l’époque où, enfant, j’y allais en vacances. De son côté, ma mère a été élevée dans une petite ferme de la côte ouest de l’Irlande, battue par les intempéries. Au moment de sa naissance, sa famille n’avait pas l’électricité, puisait l’eau à la pompe et cuisinait sur un feu de bois. Le confort moderne a fait son apparition durant son enfance.

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L’histoire de mes parents est classique. Ils avaient de l’ambition, et l’Amérique était une terre de promesses. Pendant mes premières années, ils étaient installés dans le comté rural d’Allegany (État de New York). Mais en cherchant à profiter au maximum des possibilités que leur offrait l’Amérique, ils sont allés vivre dans la banlieue de Boston, où les écoles étaient plus réputées et où nous aurions de meilleures perspectives d’avenir, mon frère et moi. Le changement d’établissement scolaire ne fut pas la seule conséquence de ce déménagement. Notre Pontiac, qui était tout à fait à sa place sur les routes de campagne de l’Amérique profonde, fut remplacée par une luxueuse berline européenne. Les séjours dans la famille en Irlande et au Pakistan se transformèrent en périples pour visiter l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Asie. Mes parents firent comme de nombreux immigrants : ils cherchèrent à combler leur retard en matière culturelle. Je passais mes samedis au Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre. Après l’école publique, je poursuivis ma scolarité dans des collèges privés. Je n’eus plus le temps d’approfondir mon instruction religieuse. Nous devînmes cosmopolites.

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En dépit de tous ces changements, mon père conserva certains traits culturels témoignant de son passé dans un village rural du Pakistan, et à Boston il y avait toujours quelqu’un pour lui rappeler ses origines. Il n’aimait rien plus que travailler de ses mains, que ce soit autour d’une table d’opération ou dans les plates-bandes de notre jardin. Il employait ses loisirs à faire de celui-ci une œuvre d’art, qui figura bientôt au programme des visites guidées de jardins de la région ; il lui arrivait alors souvent d’être pris pour le jardinier de service. Un jour qu’il avait invité un collègue de travail à la maison, celui-ci s’exclama : « Mais où sont donc vos livres ?! » De ma vie, je n’ai jamais vu mon père lire un roman ; aujourd’hui encore, la musique qu’il préfère est celle des films indiens de son enfance, ou les chansons en vogue au début des années 1970, à l’époque de son arrivée à Detroit. Il ne saurait pas distinguer Bach de Schoenberg. Devant la manifestation de supériorité culturelle à peine voilée de cet aristocrate de la Nouvelle-Angleterre, mon père eut cette réponse prémonitoire : « Un jour, mes fils auront tous les livres qu’ils voudront. » Fiers à juste titre de leur réussite, mes parents cherchaient à éveiller chez leurs enfants des goûts culturels qu’eux-mêmes ne développeraient jamais. Nous fréquentions des restaurants raffinés. Dans l’un d’eux, je vis mon père, qui avait reçu une éducation musulmane, tremper pour la première fois ses lèvres dans un verre de vin. L’hypocrisie des serveurs – qui me blessait chaque fois qu’ils nous tendaient la carte, à mon frère ou à moi, alors que ce n’était clairement pas nous qui payions la note – ne semblait pas troubler nos parents. Au regard de leur parcours, ces légers affronts étaient sans importance.

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Intégrer un lycée d’élite était la marque ultime de réussite dans les banlieues huppées comme la nôtre, et j’étais bien décidé à y parvenir. Mes parents n’envisageaient pas sans quelque réticence de me voir quitter la maison, mais ils connaissaient les avantages de l’internat. Se fondant sur leur expérience personnelle, ils respectèrent mon désir de voler de mes propres ailes. Saint-Paul figurait au programme de ma tournée des internats de la Nouvelle-Angleterre. J’ignorais à peu près tout de cet établissement et, lors de ma visite, j’ai été séduit. Situé dans un environnement remarquable, c’est l’un des plus magnifiques campus du monde. À ma grande joie, je fus accepté.

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Je n’étais pas préparé à cette nouvelle vie. Les premiers jours à Saint-Paul me causèrent un choc comparable à celui que j’avais ressenti en quittant la modeste campagne de l’État de New York pour la banlieue aisée de Boston. L’établissement était fréquenté depuis très longtemps par l’élite sociale du pays ; il accueillait des jeunes gens de la haute société américaine, à côté de laquelle le profil socioprofessionnel des habitants de la banlieue résidentielle d’où je venais faisait pâle figure. Sur les allées de brique du campus, je croisais les héritiers de grandes dynasties, qui menaient un train de vie inimaginable, avaient plusieurs domiciles et partaient en week-end à l’étranger en jet privé. L’immense fortune de ces familles était sans commune mesure avec l’aisance financière récente de mes parents. Et dans les premiers temps de mon séjour à Saint-Paul, en dépit de tous mes voyages en Europe, de toutes mes leçons de violon et de toutes les années que j’avais passées dans l’enseignement privé, j’étais bien en peine de me faire une place parmi mes condisciples, surtout ceux-là. Je n’étais pas à l’aise au milieu d’eux. Je préférais me réfugier dans la résidence où j’avais ma chambre, loin de ces jeunes gens qui se comportaient comme si tout leur était dû.

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Pendant toute ma scolarité à Saint-Paul, je logeai dans la même résidence réservée aux pensionnaires issus des minorités. Mais à mesure que je prenais mes marques, que je me familiarisais avec l’établissement et apprenais à connaître mes camarades, je trouvai peu à peu le moyen de m’intégrer. À la fin de mes études à Saint-Paul, je fus élu par mes condisciples pour les représenter à l’association des anciens élèves. Fier de cette marque d’estime de leur part, je fis pourtant mes valises sans aucune tristesse. Contrairement à eux, je n’avais pas l’intention d’intégrer l’une des prestigieuses universités de l’Ivy League [2][2] Surnom donné à un groupe de huit universités privées.... J’étais parvenu au fil des années à me faire une place dans l’univers de Saint-Paul, mais je n’y avais jamais été particulièrement heureux.

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Mon trouble venait de ce que j’avais de plus en plus conscience de l’inégalité. Me revenaient sans cesse à l’esprit mes impressions des premiers jours : un mélange de surprise en découvrant la résidence des élèves issus des minorités, et de malaise vis-à-vis de mes camarades appartenant à l’élite. Le souvenir de cette expérience a nourri ma curiosité. Pourquoi certains Américains avaient-ils automatiquement, par leur naissance, le droit de suivre une scolarité d’élite, tandis que pour d’autres c’était un véritable parcours du combattant ? Pourquoi tout semblait-il facile aux élèves issus de certains milieux, qui étaient parfaitement à l’aise dans l’établissement et obtenaient de bons résultats, tandis que d’autres devaient lutter sans répit ? Par-dessus tout, alors que l’on nous répétait à l’envi que nous étions les meilleurs d’entre les meilleurs [3][3] Cette question est abordée avec subtilité par Rubén..., comment se faisait-il que les meilleurs étaient si souvent les plus riches ? Autant de questions qui portaient sur l’inégalité, et qui me poussèrent à quitter l’univers de Saint-Paul. Mais ce que j’appris par la suite sur le sujet m’incita à y revenir.

L’« inégalité démocratique », l’enseignement d’élite et l’essor de la méritocratie

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Aucune société ne sera jamais égalitaire. En matière d’inégalité, la question n’est pas de savoir s’il y en a, mais plutôt à quel point, et quelle en est la nature. L’inégalité est mieux acceptée si elle est perçue comme « juste ». Les inégalités durables, systémiques [4][4] J’emprunte cette expression à Charles Tilly, pour qui...[5][5] Charles Tilly, Durable Inequality, Berkeley, University... – celles où les avantages et handicaps sont transmis de génération en génération – sont largement inacceptables de nos jours. Si dans notre société les pauvres restent pauvres et les riches accaparent les richesses, nous trouvons cela fâcheux. Et l’idée que des caractéristiques assignées par la naissance comme la « race » puissent influer sur les chances de réussite nous dérange tout autant. Les avis sont plus partagés sur la question de la profondeur de l’inégalité. Certains d’entre nous ne voient pas d’inconvénient à ce qu’il y ait un gouffre entre les riches et les pauvres, pourvu que ces derniers perçoivent un revenu qui leur permette de vivre et que les premiers soient en mesure d’innover pour créer davantage de richesse. D’autres ont le sentiment que l’élargissement progressif de ce fossé entraîne des troubles sociaux. Les faits semblent montrer que l’inégalité a des conséquences néfastes pour les sociétés [6][6] Lire Christopher Jencks, « Does Inequality Matter ? »,.... Dans ce débat, je suis de ceux qui estiment que, passé un certain niveau, l’inégalité est aussi immorale que contre-productive.

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Il est intéressant de noter qu’aux États-Unis, ces dernières années, alors même que les institutions sociales s’ouvraient à ceux qui en étaient auparavant exclus, les inégalités n’ont cessé d’augmenter. La société américaine est une société d’« inégalité démocratique », au sens où le pays revendique le principe d’ouverture et d’accès démocratiques, et cependant, à mesure qu’il progresse dans cette voie, les inégalités se creusent. On a tendance à penser que l’ouverture et l’égalité vont de pair. Et pourtant, l’expérience du demi-siècle écoulé montre que ce n’est absolument pas le cas. Ce constat est particulièrement flagrant dans les universités d’élite, où la population étudiante est à la fois de plus en plus diversifiée au plan racial, et de plus en plus riche.

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En 1951, les noirs représentaient à peine 0,8 % des étudiants dans les universités d’élite [7][7] William G. Bowen et Derek Bok, The Shape of the River :.... Ils sont aujourd’hui environ 8 % au sein de l’Ivy League ; en 2014, on compte 13 % de noirs parmi les nouveaux inscrits à l’université Columbia (New York) – chiffre qui correspond au poids relatif de la population noire aux États-Unis. On peut mettre en évidence une évolution comparable pour les autres groupes ethniques, sans compter qu’à l’heure actuelle les femmes obtiennent de meilleurs résultats que les hommes, ce qui crée un déséquilibre parmi l’ensemble des étudiants en faveur des femmes [8][8] Claudia Buchmann et Thomas DiPrete, « The Growing Female.... Sans conteste, les établissements d’enseignement d’élite se sont largement ouverts aux minorités ethniques et aux femmes. C’est une formidable avancée, pour ne pas dire une révolution. Et celle-ci a touché non seulement les écoles, mais aussi toute la vie politique et économique du pays.

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Pourtant, en parallèle, les inégalités se sont creusées de façon spectaculaire. Aujourd’hui, inégalité rime souvent à nos yeux avec pauvreté. Et lorsque les sociologues étudient les inégalités, ils se concentrent en général sur la situation des personnes défavorisées. Il y a de bonnes raisons à cela : comprendre la vie des pauvres doit pouvoir nous aider à alléger quelque peu le fardeau de la pauvreté. Mais si l’on veut comprendre la récente hausse des inégalités aux États-Unis, il faut s’intéresser davantage aux riches, ainsi qu’aux structures qui jouent un rôle important dans la constitution ou dans la préservation de leur richesse. Cette hausse des inégalités devient manifeste quand on se penche sur l’évolution du revenu moyen des foyers américains sur les quarante dernières années. Entre 1967 et 2008, celui-ci a augmenté d’environ 25 %. C’est appréciable, sans plus. Mais si l’on déplace le curseur vers le haut sur l’échelle des revenus, cela devient spectaculaire : le revenu des 5 % de foyers les plus riches a augmenté de 68 %. Et plus on monte, plus cette hausse est importante. Le revenu des 1 % de foyers les plus aisés a augmenté de 323 %, et – plus remarquable encore –, celui des 0,1 % d’Américains les plus riches, de 492 % [9][9] Le revenu moyen des foyers américains est passé de...[10][10] Ces données proviennent du Bureau américain du recensement.... Pourquoi les inégalités se sont-elles accrues pendant les quarante dernières années ? Principalement à cause de l’explosion du revenu des riches.

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Ce double mouvement d’ouverture et de hausse des inégalités va à l’encontre d’un grand nombre d’idées reçues sur les processus sociaux. Comment se fait-il que certains des établissements les plus élitistes et les plus prestigieux des États-Unis – lesquels sont les voies royales de la réussite financière – se soient ouverts davantage à ceux qui en étaient auparavant exclus, tandis qu’en parallèle les inégalités se sont creusées de façon spectaculaire ? Comment se fait-il que l’idéal démocratique américain d’ouverture ait considérablement profité aux quelques privilégiés que compte le pays, cependant que le sort de la majorité stagnait ?

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Faire intervenir le critère de classe sociale aide à y voir un peu plus clair. L’« ouverture » que j’ai mise en lumière est d’ordre racial. Or, si l’on se penche aussi sur la classe sociale, la réalité est tout autre. Les universités d’élite ont beau multiplier les communiqués de presse vantant leurs efforts pour démocratiser l’accès aux études supérieures, les riches y restent nettement majoritaires. Mon collègue Andrew Delbanco note ainsi :

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90 % des étudiants de Harvard sont issus de familles ayant des ressources supérieures au revenu médian national qui est de 55 000 dollars, et le responsable des admissions à Harvard […] définit les familles à « revenu moyen » de Harvard comme étant celles qui gagnent entre 110 000 et 200 000 dollars par an. […] Les étudiants d’aujourd’hui sont plus riches en moyenne que leurs prédécesseurs. Entre le milieu des années 1970 et celui des années 1990, sur un panel de onze universités prestigieuses, le pourcentage d’étudiants venant de familles dont les ressources se situent dans le quart inférieur de la population américaine en termes de revenu familial est resté à peu près stable – autour de 10 %  [11][11] Les onze universités sont Barnard, Columbia, Oberlin,.... Pendant la même période, le pourcentage d’étudiants appartenant au quart supérieur a nettement augmenté, passant d’un peu plus du tiers à une bonne moitié. […] Et si l’on élargit le panel aux 150 universités les plus prestigieuses, le pourcentage d’étudiants du quart inférieur tombe à 3 % [12][12] Andrew Delbanco, « Scandals of Higher Education »,....

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À Harvard, le « revenu moyen » correspond donc à celui des 5 % des foyers les plus riches du pays [13][13] En outre, seulement 8 % des étudiants de premier cycle...[14][14] Karen Fischer, « Elite Colleges Lag in Serving the.... Ce simple fait en dit long sur les établissements d’enseignement d’élite aux États-Unis. S’ils semblent davantage ouverts, c’est surtout parce qu’à nos yeux ouverture rime avec diversité, et diversité avec race. Mais il faut aussi prendre en compte la classe sociale.

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Bien que les étudiants pauvres cumulent des handicaps de toute sorte – moindre qualité des établissements scolaires, complications pour accéder aux programmes périscolaires d’approfondissement, absence de soutien face aux difficultés qu’ils rencontrent –, les universités refusent de reconnaître ces problèmes, et traitent les étudiants pauvres comme s’ils étaient riches. Ce traitement contraste nettement avec celui qu’elles réservent aux jeunes qui sont parrainés (par des membres de leur famille, eux-mêmes anciens étudiants de ces établissements), aux sportifs de haut niveau ou aux étudiants issus d’une minorité ethnique. Alors que ceux qui appartiennent à l’une de ces trois catégories font l’objet d’une attention spéciale de la part des universités, ce qui augmente leurs chances d’y être admis, les étudiants pauvres ne bénéficient pas de telles faveurs [15][15] W. G. Bowen, M. Kurzweil et E. Tobin, The Shape of.... Les universités ont beau affirmer le contraire, elles demeurent bel et bien – et de la pire façon possible – « aveugles aux difficultés financières ». Elles montrent une certaine ambivalence face aux handicaps de la pauvreté. Il en résulte un fort parti pris de classe dans le recrutement des étudiants. Les professeurs d’université, qui côtoient ces derniers au quotidien, connaissent très bien cette triste réalité. Pour le dire sans détour, les jeunes gens des milieux aisés sont nombreux à aller à l’université ; ceux des milieux pauvres sont rares [16][16] Cette répartition de la population étudiante selon...[17][17] Ibid., p. 76..

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Aborder le thème de l’inégalité me ramène sans cesse à celui de l’enseignement, et en particulier l’enseignement d’élite. Ce n’est pas un hasard. L’un des facteurs qui déterminent le plus sûrement les revenus d’une personne est son niveau d’études ; si en plus elle décroche une place dans un établissement d’élite, son salaire sera d’autant plus élevé [18][18] L'étude de Stacy Berg Dale et Alan B. Krueger (« Estimating.... Pour être riche, l’éducation est un facteur qui compte. À en juger par le nombre de candidats qui tentent d’obtenir une place à l’université, il est clair que la plupart des Américains ont tout à fait conscience de cette corrélation. Sachant que la hausse des inégalités au cours des cinquante dernières années s’explique dans une large mesure par la forte progression de la richesse, et que faire ses études dans un établissement d’élite est un passage quasi obligé pour être admis au sein de l’élite, on comprend qu’il est nécessaire de s’intéresser à la façon dont ce type d’établissement forme les personnes qui contribuent à creuser les inégalités.

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Avant d’accuser de tous les maux les établissements scolaires d’élite, marquons une pause. Malgré tout ce qu’on peut leur reprocher, il faut rappeler que ces citadelles de la richesse ne sont pas simplement des institutions détestables, des machines à fabriquer des riches. Dès 1940, James Bryant Conant, président de l’université de Harvard, déclarait qu’il était du devoir de la nation « d’assurer à tous un départ sans handicap et des chances égales tout au long de la vie  [19][19] Lire Nicholas Lemann, The Big Test : The Secret History... ». Il ambitionnait de donner corps à l’idéal jeffersonien d’une « aristocratie naturelle » où les élites seraient sélectionnées sur la base du talent. En bon disciple de Tocqueville, il espérait porter un coup aux avantages indus des élites, en s’appuyant sur ce qui faisait à ses yeux la grandeur de l’Amérique : l’égalité des conditions [20][20] L’égalité des conditions n’est pas la même chose que.... Au cours des soixante dernières années, les établissements scolaires d’élite ont cherché à se défaire de leur réputation de bastions de la jeunesse dorée, en accueillant des adolescents talentueux venus de tous les horizons sociaux. Nombre de ces établissements avaient ouvert leurs portes aux élèves noirs bien avant d’y être contraints sous la pression du mouvement pour les droits civiques. De même, après avoir dans un premier temps « toléré » les femmes, ils ont peu à peu créé les conditions de leur épanouissement. De par leurs fondements religieux, ces écoles ne se concevaient pas simplement comme des établissements d’enseignement réservés aux favorisés, mais comme des vecteurs du progrès social en général.

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Cela s’est traduit par des tentatives d’instaurer une méritocratie fondée sur le talent. De cet idéal sont nées des initiatives comme le SAT [21][21] Scholastic Aptitude Test, test national que passent..., un test d’évaluation des « aptitudes naturelles » des élèves, qui avait pour but de valoriser celles-ci au détriment de la richesse et de l’ascendance [22][22] Ibid.. Ce test a été conçu et mis en place par Henry Chauncey, dont les ancêtres, des pasteurs puritains ayant émigré aux États-Unis dans les années 1630, s’étaient fait un nom au sein de l’establishment WASP [23][23] White Anglo-Saxon Protestant, ou « anglo-saxon, protestant,... américain ; ils avaient fait partie des tout premiers élèves de la Groton School, l’un des meilleurs internats du pays, et Chauncey lui-même était diplômé de l’université de Harvard, dont il devint doyen par la suite. Avec le SAT, Chauncey cherchait à mettre tous les individus sur un pied d’égalité, ce qui impliquait de transformer les écoles d’élite et de facto l’élite elle-même. Le paradoxe de l’inégalité dans une société ouverte fait que ce projet a pu être à la fois un succès formidable et un échec retentissant. On constate aujourd’hui que la population qui fréquente les établissements d’enseignement d’élite a évolué. Et pourtant la mainmise des élites sur les richesses et le pouvoir aux États-Unis semble toujours se renforcer.

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Cela s’explique en partie parce qu’il n’y a rien d’inné dans le « mérite ». Bien que celui-ci soit couramment associé à certaines qualités abstraites et atemporelles, en réalité ce que l’on peut qualifier de méritoire dépend fortement du contexte. De nombreux chercheurs ont montré que la définition du mérite change au fil du temps, en fonction du contexte institutionnel et culturel [24][24] Angela Tsay, Michèle Lamont, Andrew Abbott et Joshua.... Le terme « méritocratie » a été forgé par Michael Young. Dans les années 1940, le Parti travailliste anglais a demandé à ce sociologue britannique, qui en était membre, de prendre part à la mise en place et à l’évaluation d’un nouveau système éducatif censé offrir à tous les jeunes Britanniques l’accès à la meilleure instruction possible, sous réserve qu’ils soient aptes à la recevoir. Young n’a pas tardé à manifester son scepticisme à l’égard de l’approche technocratique du caractère humain qu’un tel enseignement semblait promouvoir. En quête d’un mot pour décrire ce nouveau système, il s’est inspiré des termes « aristocratie » et « démocratie ». Au lieu de « la loi des meilleurs » (aristos) ou de « la loi du peuple » (demos), ce système instaurait « la loi des plus intelligents » [25][25] Lire Michael Young, The Rise of the Meritocracy [1958],.... Alors qu’aujourd’hui le mot « méritocratie » a en général une tonalité très positive, Young l’a inventé pour fustiger ce qui lui semblait être un froid processus de bureaucratisation scientiste de la compétence et du talent.

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Dans son principe, la « méritocratie » est une forme d’ingénierie sociale, qui se propose de détecter les talents que possèdent certains membres de la société, de manière à orienter ceux-ci à bon escient. Dans le cas du SAT, cela passe par une évaluation, en fin de scolarité, des compétences particulières des jeunes en mathématiques, lecture, écriture et vocabulaire, qui servent ensuite d’indicateurs de l’aptitude à faire des études supérieures [26][26] Il est important de noter que le SAT ne permet pas.... Avec cette promotion de la méritocratie, l’intention était de dévaluer les attributs d’ordre collectif, pour en valoriser d’autres d’ordre individuel, « innés ». Plutôt que d’accueillir les élèves pour leur personnalité qui attestait d’un bon lignage, ce nouveau système allait mettre de côté les attributs conférés par la société et récompenser les talents propres aux individus. Devant les progrès de la méritocratie dans la régulation de l’accès à l’université, le responsable des admissions à Harvard, Wilbur Bender, s’alarma : « Comment peut-on détecter et mesurer sérieusement la bonté, l’humanité, la force d’âme, la générosité, l’enthousiasme, la responsabilité, la vitalité, la créativité, l’indépendance, l’hétérosexualité, etc., etc., et faut-il d’ailleurs accorder de l’importance à ces traits de caractère ? » Ainsi que l’a montré Jerome Karabel qui donne cette citation, la plupart d’entre eux faisaient office de marqueurs du statut d’élite [27][27] Jerome Karabel, The Chosen : The Hidden History of.... Bender, dont les parents étaient des mennonites de Goshen (Indiana), n’appartenait pas à l’establishment WASP. Mais il exprimait là des préoccupations qui ont rencontré un large écho dans le monde de l’enseignement d’élite tout au long des années 1950 et 1960 : quel sort faire aux traits de personnalité qui distinguaient ainsi les élites traditionnelles en Amérique ? L’essor de la méritocratie allait-il entraîner la disparition de celles-ci ?

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Il semble que cette promotion du « mérite » ait eu pour effet de dépouiller les individus des vieux attributs de l’appartenance sociale et du statut pour en mettre d’autres en avant, d’ordre personnel – ardeur au travail, discipline, intelligence naturelle et autres formes de capital humain qui peuvent être évaluées indépendamment du contexte social. Et l’adoption de la méritocratie a eu des résultats pour le moins contradictoires. Le népotisme a reculé. On s’est appuyé sur cette nouvelle approche pour inciter les établissements d’enseignement à ouvrir leurs portes à des individus talentueux qui en étaient auparavant exclus. Mais on en a aussi profité pour mettre en cause des politiques comme la discrimination positive, qui prennent en compte des facteurs autres que la performance mesurée par des instruments technocratiques. On s’en est servi pour justifier la hausse de la rémunération de ceux qui vivent déjà confortablement (puisque leurs compétences sont tellement précieuses et irremplaçables). Et le plus important à mes yeux, c’est que l’on a occulté le fait que les résultats ne dépendent pas seulement de caractéristiques personnelles. Comme je l’expliquerai, cette méritocratie qui valorise le travail et la réussite a fait passer pour naturelles des distinctions socialement constituées, en prétendant que les résultats ne diffèrent pas en fonction du contexte dans lequel on reçoit une éducation, mais de la personne que l’on est. En étudiant l’essor de la méritocratie, nous pourrons mieux comprendre la nouvelle élite et par là même mettre au jour certains rouages des inégalités du monde contemporain.

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Dans cette exploration au cœur de Saint-Paul, je me propose de montrer comment les élèves de ce lycée apprennent à développer les traits de personnalité qui relèvent du « mérite ». Nous le verrons, c’est dans des cadres prestigieux auxquels seule une infime minorité a accès que l’on cultive ces attributs. Ceux-ci semblent naturels, mais sont en fait fabriqués, et cette fabrique n’est pas ouverte à tous, loin de là. L’analyse de mes premiers pas de pensionnaire à Saint-Paul montre ces contradictions à l’œuvre : le lycée ne ménageait pas ses efforts pour recruter des élèves talentueux issus des minorités ; le campus n’en avait jamais accueilli autant. Et, en matière de diversité, ces élèves n’étaient pas là simplement pour faire tapisserie. En effet, Saint-Paul prenait au sérieux son rôle d’établissement d’élite impliqué dans le grand dessein américain d’égalité et de liberté. Mais, malgré tous ces beaux idéaux, un tel projet n’avait rien d’évident. La concurrence pour entrer à Saint-Paul était féroce ; de fait, sans exclusion (ou du moins sans exclusivisme), il n’y a pas d’école d’élite. L’admission d’élèves brillants issus des minorités ne garantissait pas leur intégration. Et l’ouverture n’était pas toujours synonyme d’égalité. Les élèves riches restaient majoritaires dans l’établissement. Cet état de fait, pourtant constitué à la faveur de la nouvelle méritocratie, semblait être dû à des aptitudes différentes, et non à des conditions différentes. À l’époque où j’étais pensionnaire au lycée Saint-Paul, la promesse de l’Amérique restait lettre morte.

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On peut se demander pourquoi. Ce n’est pas à cause d’un manque d’implication de la part des établissements d’élite, ni à cause de l’absence de désir de mobilité sociale chez les défavorisés. Afin de comprendre ce qui se joue, ce livre analyse mon retour à Saint-Paul avec la double casquette d’enseignant et de chercheur, en mettant de côté les statistiques sociales pour se concentrer sur la chronique d’une année dans la vie du lycée [28][28] Pour une description de la méthodologie adoptée, se.... Au moment où l’idée de ce projet a germé dans mon esprit, j’étais persuadé de savoir à l’avance ce que j’allais trouver. J’allais replonger dans le même univers que lors de mon premier séjour à Saint-Paul. J’allais pénétrer sur un campus peuplé de gosses de riches, et observer que les quelques élèves noirs et latinos pauvres y étaient tenus à l’écart dans une résidence réservée. J’allais constater que les élèves qui à leur arrivée ici savaient déjà qu’ils étaient les élites de demain bénéficiaient d’avantages sociaux et culturels par rapport aux autres. Et j’allais observer comment ces avantages étaient protégés et perpétués. Mais, à mon retour à Saint-Paul, j’ai réalisé que l’endroit avait bien changé depuis l’époque où j’avais obtenu mon diplôme tout juste dix ans plus tôt. Mon étude ethnographique m’a réservé quelques surprises. Au lieu de l’arrogance dont font souvent preuve les nantis, je découvris une aisance qui est la marque du privilège. Ce livre en forme d’immersion dans l’univers d’une élite en devenir – c’est-à-dire d’un groupe qu’il m’a fallu reconsidérer à la lumière de mon second séjour à Saint-Paul – montre en quoi la connaissance de cet univers permet d’affiner notre compréhension des inégalités dans une méritocratie.

Retour à Saint-Paul : le privilège et la nouvelle élite

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Devant nous se dresse une porte imposante à deux vantaux de chêne, massifs et ouvragés, aux grandes poignées de fer forgé en forme de torsades. Tout indique qu’il ne doit pas être facile de les ouvrir. À travers les baies cintrées du portique extérieur, nous apercevons autour de nous les lacs, les pelouses impeccables, les allées pavées de briques et les bâtiments du campus. Par cette porte close nous parviennent les accords assourdis d’un orgue et le murmure de centaines de personnes. Je jette un coup d’œil derrière moi : des traits fatigués, des regards curieux, des mines anxieuses, des gestes fébriles. Certaines personnes bavardent nerveusement, d’autres sont figées sur place ; près de moi, un groupe d’adolescents tirés à quatre épingles se demandent ce qui les attend. Notre avenir est derrière cette porte. Nous patientons.

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Les lourds vantaux s’ouvrent enfin, et aussitôt le silence se fait. Une voix grave et posée se met à faire l’appel. Chaque fois qu’un nom résonne, l’un de nous s’avance et disparaît derrière la porte dans un silence pesant. La file que nous formons diminue peu à peu ; nous ne sommes plus qu’une poignée. Bientôt je peux glisser un regard à l’intérieur. De là où je me trouve, dans la clarté du dehors, je distingue à peine les contours d’un espace immense, faiblement éclairé par des lustres suspendus à si grande distance du plafond qu’ils semblent flotter dans l’air. J’entrevois une foule de silhouettes alignées en rangs.

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À l’appel de mon nom, je franchis à mon tour le seuil de la chapelle, qui s’étend tout en longueur. Il faut un certain temps avant que mes yeux s’habituent à la pénombre. Je songe que je n’ai aucune raison d’être tendu. Après tout, j’ai déjà connu cela, des années auparavant. Mais j’ai du mal à refréner ma nervosité. Je porte une robe universitaire noire avec une épitoge bleu et rouge, et les semelles de mes chaussures neuves résonnent sur les pierres froides du sol. Parmi les nouveaux professeurs qui me précèdent, certains lancent des regards ahuris autour d’eux, tels des campagnards venus faire du tourisme en ville et déambulant pour la première fois au milieu des gratte-ciel. D’autres ne quittent pas des yeux l’autel qui trône au fond de la chapelle, tel un phare qui les guiderait vers leur place. Tandis que je m’efforce de progresser avec lenteur et décontraction entre les rangées, je repère des visages qui me sont vaguement familiers et des places que j’ai occupées plusieurs années auparavant, du temps où j’étais élève ici. De tous les nouveaux professeurs, je suis le dernier à pénétrer dans la chapelle ; ensuite déferle le flot des nouveaux élèves de première, deuxième et troisième années. Ils se bousculent derrière moi et, rendus maladroits par l’appréhension, me marchent sur les talons jusqu’à ce que j’aie gagné mon siège.

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C’est la cérémonie d’accueil des nouveaux au lycée Saint-Paul, au cours de laquelle chacun est invité à « prendre sa place ». Chaque année, par ce rituel, les arrivants sont officiellement intégrés à la communauté du lycée et une place leur est attribuée, qu’ils occuperont à quelques rares exceptions tous les matins de l’année scolaire. Les sièges de bois sculpté forment deux fois quatre rangées en gradins qui se font face de part et d’autre de l’allée que nous venons de remonter. Le mien se situe tout en haut, au dernier rang, celui où s’installe l’ensemble du corps enseignant : à ma droite, placés par ordre d’ancienneté, les professeurs qui n’en sont pas à leur première rentrée ; à ma gauche, les nouvelles recrues. Les autres travées, en face et au-dessous de moi, sont réservées aux élèves. Prenant place les uns après les autres, les nouveaux remplissent tout le premier rang, le plus proche de l’allée centrale. De même que les professeurs sont placés par ordre d’ancienneté, les élèves le sont par niveau, ceux de quatrième (et dernière) année occupant le rang juste au-dessous de celui des professeurs, et les nouveaux élèves de première année le rang le plus bas, au bord de l’allée centrale.

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Devant moi se tiennent des filles et des garçons qui ont dû batailler pour entrer à Saint-Paul. L’atmosphère dans les rangées bondées est à la ferveur et aux rêves de réussite éclatante. Les élèves de dernière année, qui se trouvent le plus près de moi, savent que l’université où ils ont le plus de chances de poursuivre leurs études dans un an est Harvard – du reste, ils intégreront presque tous l’une des meilleures universités du pays, dont un tiers celles de l’Ivy League. Et l’entrée à l’université n’est pour eux que l’étape suivante d’une existence soigneusement balisée. De même que, par cette cérémonie des sièges, ils se voient assigner une place précise à Saint-Paul, de même le diplôme qu’ils auront en poche en quittant l’établissement leur assurera une place dans un environnement plus prometteur encore. Comme leurs parents n’ont sûrement pas manqué de le leur répéter avec flamme, ils rejoindront par la suite une communauté plus vaste – celle des diplômés de ces universités qui occupent maintenant des postes de pouvoir dans le monde entier. Malgré la fatigue et les brumes hormonales de l’adolescence, les jeunes gens qui m’entourent savent que leurs sièges ont été naguère occupés par les femmes et les hommes qui tiennent les rênes du commerce, de la culture et de la politique aux États-Unis depuis un siècle et demi. Le défi qui attend ces filles et ces garçons n’est pas moins impressionnant : ils forment l’élite de demain.

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Depuis 1855, le lycée Saint-Paul est l’un des principaux établissements scolaires fréquentés par les adolescents de l’élite américaine. C’est étrange de me dire que je vais avoir une part de responsabilité dans la formation des esprits et des cœurs de ces jeunes gens appelés à diriger le monde un jour. Et même doublement étrange, dans la mesure où j’ai en mon temps été l’un d’eux, et que les collègues avec lesquels je partage maintenant la rangée supérieure étaient alors pour beaucoup mes professeurs. Je suis de retour ; mais cette fois-ci pour des raisons nettement plus complexes. Je suis venu former ces filles et ces garçons, et en même temps les étudier.

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Comment un internat d’élite assure-t-il la réussite future de ses élèves ? Qu’est-ce que ces jeunes possèdent, développent ou apprennent, qui les avantagera par la suite ? Il y a encore quelques décennies de cela, il aurait été facile de répondre à ces questions. Les élèves venaient de familles déjà extraordinairement favorisées. Pendant plus d’un siècle, l’« aristocratie » américaine s’est servie d’institutions comme Saint-Paul pour conforter son emprise sur les sphères économiques et politiques des États-Unis, et transmettre cette position dominante à la génération suivante. Saint-Paul contribuait à convertir ce qui était au départ une prérogative de naissance pour la plupart de ses élèves en références, en relations et en culture – les trois piliers de leur réussite future.

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Désormais, la place prépondérante de l’élite y est moins manifeste. La physionomie des élèves qui m’entourent ce jour-là indique qu’ils sont originaires des quatre coins du monde. Impossible de confondre Saint-Paul avec un lycée public. On y observe une diversité – voulue par la direction – que peu d’établissements d’enseignement présentent ou peuvent se permettre, car elle coûte cher. Un jeune Latino-Américain pauvre du Bronx – qui n’aurait jamais été admis voici quarante ans – côtoie une jeune fille issue de l’une des plus riches familles WASP du monde, et faisant preuve d’une effrayante maîtrise de soi. Certes, Saint-Paul est toujours un lieu fait pour les élites en place. Lors des visites de parents, on assiste souvent à un ballet de Mercedes et de BMW, auxquelles se mêlent quelques Rolls Royce avec chauffeur ; par beau temps, le campus étincelle sous les feux des bijoux de luxe qui ornent négligemment cous, poignets et doigts. Mais il n’y a pas que cela. Aujourd’hui le lycée se veut un microcosme de la société américaine. Riches et pauvres, noirs et blancs, filles et garçons y mènent une existence commune. La communauté qu’ils forment en se côtoyant jour après jour dans les salles de classe, sur les terrains de sport, sur les pistes de danse, dans les résidences où ils sont logés, et même au lit, est empreinte d’une diversité idéalisée. Ce jour-là, dans la chapelle, depuis mon siège, j’ai ainsi sous les yeux un bel échantillon de la diversité qui semble devoir s’imposer dans le monde du xxie siècle. Et je commence à comprendre comment le lycée Saint-Paul instille désormais chez ses élèves la marque du privilège d’appartenir à une élite.

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Dans les pages qui suivent, je brosse le portrait de ce que j’appelle la « nouvelle élite » – un groupe de jeunes gens extrêmement favorisés, qui ne correspondent pas exactement à l’idée que l’on se fait en général des nantis. Ils ne sont pas tous nés dans des familles fortunées. Ils ne sont pas tous blancs. Leurs ancêtres n’ont pas tous mis le pied sur le sol américain il y a quatre siècles. Ils ne viennent pas tous du Nord-Est des États-Unis. Ils n’ont pas tous un même mode de vie BCBG ; ils ne dédaignent pas la musique rap ni ne revendiquent des choix culturels plus « raffinés ».

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Il faut bien reconnaître que nous ne savons pas grand-chose de nos élites. Même si nous nous jetons goulûment sur les articles et reportages que leur consacrent Vanity Fair ou les journaux télévisés, et que nous regardons avec complaisance les émissions de télévision qui révèlent les risibles dessous de la richesse, nous n’avons à peu près aucune idée de la manière dont ces gens acquièrent, confortent et verrouillent leur position. Qui sont aujourd’hui les membres de l’élite américaine ? Quelle éducation reçoivent-ils ? Qu’apprennent-ils sur le monde, sur la place des autres et sur le comportement à adopter vis-à-vis d’eux ? Et comment se sont-ils adaptés aux mutations de la société depuis un demi-siècle ? Comment ont-ils fait face aux revendications d’ouverture portées par ceux qui ont été tenus à l’écart de leurs cercles tout au long de l’histoire moderne ou presque ?

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Je me propose de montrer que les jeunes membres de ce groupe que j’appelle la « nouvelle élite » ne se comportent pas comme si tout leur était dû, et ne puisent pas dans la fortune familiale pour couler une existence de rentiers. Ils ont conscience que leur patrimoine ne suffit pas à leur assurer une place au sommet de la hiérarchie sociale, et que leur existence en tant que groupe n’implique pas que les autres en soient exclus. Sur certains aspects essentiels, ils sont du reste au diapason de l’Amérique du xxie siècle : ils croient fermement à l’importance du travail, d’abord pour intégrer un établissement comme Saint-Paul, et ensuite pour conforter leur position avantageuse. À l’instar des immigrés de fraîche date et des Américains de la classe moyenne, ils croient qu’une réussite comme la leur est à la portée de tout le monde, et qu’aux États-Unis l’ascenseur social n’est pas un vain mot. Et ils n’ont qu’à regarder autour d’eux toutes les nuances de couleur de peau de leurs condisciples, pour en avoir des preuves certes anecdotiques, mais tangibles.

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Au cours de cette année, je constate que Saint-Paul a peu à peu délaissé la culture de la prérogative de naissance au profit de celle du privilège acquis. Alors que les élites d’autrefois estimaient que tout leur était dû – et construisaient leur univers sur une éducation, une culture et des relations « comme il faut » –, les nouvelles élites cultivent le privilège : une perception de soi et un mode de comportement social qui les avantagent. Fortes de leurs prérogatives de naissance, les anciennes élites constituaient une classe qui s’employait à creuser des douves et à construire des remparts autour des instruments susceptibles de servir ses intérêts. Les nouvelles élites se perçoivent d’une façon beaucoup plus individualisée, et croient que la position qu’elles occupent est le résultat de leurs actions. Elles minimisent les goûts raffinés et l’entre-soi, au profit d’une manière d’appréhender le monde et de s’y comporter. C’est une conception très particulière de l’appartenance à l’élite, un fascinant mélange de pratiques culturelles contemporaines et de valeurs américaines classiques. La nouvelle élite incarne la conviction, profondément enracinée aux États-Unis, que le travail et le mérite finissent toujours par payer. Son émergence s’inscrit dans la tendance générale, très xxie siècle, à se tenir toujours sur la brèche pour capter l’air du temps, à assimiler tout et n’importe quoi pour en tirer profit. Des établissements comme Saint-Paul et ceux de l’Ivy League, qui à certains égards s’apparentaient autrefois à des yacht-clubs très sélects, ont connu une évolution progressive et ressemblent de plus en plus à des microcosmes reflétant la diversité du monde social – tout en obéissant à des règles sociales bien spécifiques. Ce livre propose au lecteur une plongée dans l’univers du lycée Saint-Paul afin de dégager trois enseignements sur la façon dont la marque du privilège est transmise aux élèves.

 

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Leçon no 1 : Les hiérarchies sont naturelles, et peuvent être considérées comme des échelles plutôt que comme des plafonds

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Pour expliquer leur sort enviable, les élèves apprennent à mettre l’accent sur le travail et le talent. Ce cadre interprétatif se double d’un positionnement en faveur de la société ouverte – car il n’y a que dans ce type de société que ces qualités peuvent expliquer la réussite personnelle. Mais les élèves apprennent aussi que la société ouverte n’est pas synonyme d’égalité, loin de là. La présence permanente, naturelle, de la hiérarchie le leur rappelle sans cesse. Dans une société ouverte, il y a des gagnants et des perdants. Mais, contrairement à ce qui se passait auparavant, lorsque ces positions étaient reçues en héritage, aujourd’hui elles se conquièrent. Les hiérarchies ne sont pas des bornes qui enferment, mais des échelles qui permettent de progresser. Pour gravir les échelons, il faut apprendre à interagir d’une manière très particulière avec ceux qui sont plus haut (et plus bas) que soi : en créant avec eux une certaine familiarité sans se comporter en égal. C’est là une subtile compétence interactionnelle, qui consiste à faire comme si la hiérarchie n’existait pas, en la respectant malgré tout. Les hiérarchies sont dangereuses et injustifiables lorsqu’elles sont trop rigides ou trop prégnantes – autrement dit, lorsque la société est fermée et que ni le travail ni le talent ne comptent. Et les élèves apprennent ainsi un mode de perception et d’interaction avec autrui fondé sur le principe que les hiérarchies sont des leviers plutôt que des freins – en un mot, qu’elles sont justes.

 

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Leçon no 2 : Les expériences comptent plus que tout

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Ce qui précède, les élèves l’apprennent par l’expérience directe. À Saint-Paul, nombreux sont ceux qui viennent de milieux déjà favorisés, et il serait assez logique de penser que ce sont eux qui assimilent le plus facilement ces enseignements. Or, tous les élèves rencontrent des difficultés pour s’adapter à la vie au sein de l’établissement. Ceux qui se comportent comme si les portes de la réussite leur étaient d’ores et déjà ouvertes, comme si tout leur était dû, sont rejetés. Pour se faire une place sur le campus, les pensionnaires s’appuient non sur leur ascendance mais sur leurs expériences. Il s’est opéré un basculement entre la logique de l’ancienne élite, fondée sur l’« être », et celle de la nouvelle élite, fondée sur les actes. On ne naît pas avec le privilège ; on apprend à le développer et à le cultiver.

 

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Leçon no 3 : Le privilège consiste à être à l’aise en toute situation

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Les élèves apprennent à cultiver une certaine idée de la conduite qu’ils doivent adopter, et cette pratique du privilège s’articule autour de l’aisance déployée dans n’importe quelle situation sociale ou presque. En cours, on leur fait étudier aussi bien la légende de Beowulf [29][29] Grand poème épique du Moyen Âge anglo-saxon, d’inspiration... que le film Les Dents de la mer [30][30] Film d’horreur de Steven Spielberg (1975), archétype.... En dehors des salles de classe, ils écoutent aussi volontiers de la musique classique que du hip-hop. Plutôt que de marquer leur distinction en affichant un goût exclusif pour ce que l’on pourrait considérer comme une « culture élitiste » – poésie épique, beaux-arts et musique classique, érudition traditionnelle –, les nouvelles élites consomment tout cela au même titre que tout le reste. En souscrivant à l’idéal de la société ouverte, elles manifestent dans leurs goûts un égalitarisme radical. Le privilège ne consiste pas à tracer des frontières autour d’un certain savoir et à protéger la ressource qu’il constitue. Au contraire, les élèves font preuve d’un appétit culturel tous azimuts. Dans une société ouverte et hiérarchique, l’exclusivisme en matière culturelle est paradoxalement la marque des perdants. Dès lors, l’inégalité s’explique non par les pratiques de l’élite mais plutôt par les caractéristiques des défavorisés. Le fait que leurs connaissances, leurs goûts et leurs centres d’intérêt soient exclusifs (au sens où ils ne couvrent que des champs limités) signifie qu’ils ne savent pas faire leur miel des opportunités nouvelles de la société ouverte.

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Cette aisance corporelle que déploient les élites est un atout pour l’interaction sociale. En observant des activités en apparence anodines de la vie quotidienne à Saint-Paul – repas, soirées dansantes, flirts, etc. –, nous verrons de quelle manière le privilège s’inscrit peu à peu dans le corps des élèves et comment ceux-ci apprennent à l’afficher dans leurs interactions sociales. Du fait de sa dimension corporelle, le privilège n’est pas vu comme le résultat d’une inégalité des chances entre les individus mais plutôt comme une compétence, un talent, une aptitude personnels – relevant, donc, de l’« être ». Les élèves de Saint-Paul semblent disposer naturellement de tout ce qu’il faut pour réussir. Cela permet de dissimuler une inégalité persistante en faisant apparaître « naturelles » des distinctions produites par la société.

 

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Dans ce livre, je m’efforce de comprendre la nouvelle élite et, en dégageant ces enseignements sur le privilège, de saisir la signification de l’inégalité dans le monde contemporain. Cette étude cherche à montrer en quoi la culture des élèves – leurs centres d’intérêt ainsi que leurs manières d’être et de se comporter dans le monde – fonde leur appartenance à l’élite et est par conséquent un vecteur d’inégalité. On peut envisager la culture comme une sorte de « capital » : à l’image de l’argent, elle a une certaine valeur et peut procurer des avantages sociaux. En étudiant la culture de la nouvelle élite, j’espère mettre au jour quelques-uns des mécanismes de l’inégalité dans une méritocratie.

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Mon retour à Saint-Paul s’est révélé une expérience passionnante. J’ai constaté que même les plus vénérables de nos institutions peuvent jouer un rôle dans la révision des postulats des générations précédentes et dans la construction d’une société moins cloisonnée. Et cependant, ce tableau idyllique recouvre une réalité plus nuancée. Les élèves de Saint-Paul sont pour la plupart incontestablement des privilégiés. Ils cumulent tellement d’avantages exorbitants que le gouffre qui sépare l’existence qu’ils mènent de celle des autres adolescents américains – y compris ceux qui vivent à quelques kilomètres de là, à Concord (New Hampshire) – peut choquer. Même nourrie des meilleures intentions, l’adhésion de l’élite au « rêve américain » a pour toile de fond une hausse de l’inégalité sociale. En optant résolument pour la société ouverte et en inscrivant la marque du privilège dans leur corps, les élites ont occulté le fait que la société est demeurée fermée.

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Tout au long du xxe siècle aux États-Unis, les luttes contre l’inégalité ont été des combats pour l’ouverture : les groupes exclus comme les femmes ou les noirs pouvaient-ils avoir accès aux plus hautes institutions et fonctions dans la société ? Ces luttes ont permis d’engranger un certain nombre de succès. Et pourtant, le résultat à un niveau plus global n’a pas été celui que l’on attendait. L’ouverture de la société ne portait pas seulement l’espoir d’une meilleure accessibilité pour les individus issus de catégories plus diverses, mais aussi celui d’une plus grande égalité entre tous. Cet espoir a été largement déçu. L’Amérique du xxie siècle est de plus en plus ouverte, mais toujours aussi inégalitaire. Le prochain grand défi qu’elle va devoir relever sera de trouver une solution à ce paradoxe.

Notes

[1]

Lire Douglas S. Massey et Nancy A. Denton, American Apartheid : Segregation and the Making of the Underclass, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1998.

[2]

Surnom donné à un groupe de huit universités privées du Nord-Est des États-Unis, parmi les plus anciennes et les plus prestigieuses du pays. [ndt]

[3]

Cette question est abordée avec subtilité par Rubén Gaztambide-Fernandez dans son étude d’un internat d’élite, The Best of the Best : Becoming Elite at an American Boarding School, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2009.

[4]

J’emprunte cette expression à Charles Tilly, pour qui « l’inégalité profonde, significative, des avantages dont jouissent les êtres humains correspond principalement à des différences catégorielles telles que celles qui existent entre noir et blanc, masculin et féminin, citoyen et étranger ou musulman et juif, plutôt qu’à des différences individuelles d’attributs, d’inclinations ou de performances. […] S’il y a inégalité durable entre certaines catégories, c’est parce que les gens qui contrôlent l’accès aux ressources créatrices de valeur résolvent les problèmes organisationnels courants au moyen de distinctions catégorielles ».

[5]

Charles Tilly, Durable Inequality, Berkeley, University of California Press, 1999, p. 6.

[6]

Lire Christopher Jencks, « Does Inequality Matter ? », Deadalus, 2002, no 131 (1) ; Richard Wilkinson et Kate Pickett, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, trad. André Verkaeren, Paris, Les Petits Matins, 2013 [The Spirit Level : Why More Equal Societies Almost Always Do Better, New York, Bloomsbury Press, 2009].

[7]

William G. Bowen et Derek Bok, The Shape of the River : Long-Term Consequences of Considering Race in College and University Admissions, Princeton, Princeton University Press, 2000, p. 4.

[8]

Claudia Buchmann et Thomas DiPrete, « The Growing Female Advantage in College Completion : The Role of Parental Education, Family Structure, and Academic Achievement », American Sociological Review, 2006, no 71.

[9]

Le revenu moyen des foyers américains est passé de 40 261 à 50 303 dollars (tous les chiffres cités sont exprimés en dollars de 2008). Le revenu annuel des 5 % les plus riches est passé de 107 091 à 180 000 dollars ; celui des 1 % les plus riches, de 422 710 à 1 364 494 dollars ; et celui des 0,1 % les plus riches, de 1 447 543 à 7 126 395 dollars 1.

[10]

Ces données proviennent du Bureau américain du recensement [équivalent de l’INSEE – ndt] et de l’étude de Thomas Piketty et Emmanuel Saez, « Income Inequality in the United States : 1913-1998 », Quarterly Journal of Economics, 2003, no 118, consultable en ligne sur <elsa.berkeley.edu/−saez/>.

[11]

Les onze universités sont Barnard, Columbia, Oberlin, Penn State, Princeton, Smith, Swarthmore, l’université de Pennsylvanie, Wellesley, Williams et Yale.

[12]

Andrew Delbanco, « Scandals of Higher Education », New York Review of Books, no 54 (5), 29 mars 2007. Les chiffres proviennent de William G. Bowen, Martin Kurzweil et Eugene Tobin, Equity and Excellence in American Higher Education, Charlottesville, University of Virginia Press, 2005.

[13]

En outre, seulement 8 % des étudiants de premier cycle à Harvard bénéficient de bourses Pell (attribuées aux familles dont le revenu annuel est inférieur à 40 000 dollars) ; le revenu moyen réel est très largement sous-représenté dans les universités d’élite américaines.

[14]

Karen Fischer, « Elite Colleges Lag in Serving the Needy », Chronicle of Higher Education, 12 mai 2006.

[15]

W. G. Bowen, M. Kurzweil et E. Tobin, The Shape of the River, op. cit., p. 103.

[16]

Cette répartition de la population étudiante selon la classe sociale se reflète dans la répartition selon l’origine ethnique. Bien que nous soyons enclins à les distinguer au plan analytique, des facteurs comme la classe et la race sont étroitement imbriqués. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer le revenu des familles américaines en fonction de leur origine ethnique. Le revenu moyen d’une famille noire représente environ 62 % de celui d’une famille blanche et presque la moitié de celui d’une famille asiatique. Les noirs et les Latino-Américains sont beaucoup plus pauvres que la moyenne de la population aux États-Unis, et cette pauvreté pèse sur leurs chances d’accéder à l’université ainsi que sur leurs perspectives d’avenir. Cela signifie que, lorsqu’on prend en compte le critère de classe, il faut également prendre en compte celui de l’origine ethnique. William Bowen et ses collègues ont noté : « Le faible taux d’inscription d’étudiants issus d’une minorité ethnique [dans les cycles universitaires de quatre ans] résulte avant tout du fait que ces étudiants sous-représentés issus d’une minorité ethnique viennent également d’une famille à bas revenus. »

[17]

Ibid., p. 76.

[18]

L'étude de Stacy Berg Dale et Alan B. Krueger (« Estimating the Payoff to Attending a More Selective College », Quarterly Journal of Economics, 2002, no 117) est fréquemment citée par les journalistes pour remettre en cause ce lien. Pour un examen critique des interprétations de l’étude, voir <http://www.overcomingbias.com/2009/03/college-prestige-matters.html>. Steven Levine montre de son côté l'avantage d'avoir été élève d'un internat d'élite : « The Rise of American Boarding Schools and the Development of a National Upper Class », Social Problems, 1980, no 28.

[19]

Lire Nicholas Lemann, The Big Test : The Secret History of the American Meritocracy, New York, Farrar, Straus & Giroux, 2000.

[20]

L’égalité des conditions n’est pas la même chose que l’égalité des résultats. Elle implique que tous les membres d’une société se voient offrir des chances égales de succès. Certains réussissent, d’autres non. Mais ces résultats dépendent de la manière dont le jeu se déroule, non de la configuration de départ.

[21]

Scholastic Aptitude Test, test national que passent les lycéens en fin de cursus secondaire sur la base duquel les universités sélectionnent leurs étudiants. [ndt]

[22]

Ibid.

[23]

White Anglo-Saxon Protestant, ou « anglo-saxon, protestant, blanc » : archétype désignant les descendants des premiers immigrés venus du Nord-Ouest de l’Europe, qui ont contribué à façonner la nation américaine et son histoire. [ndt]

[24]

Angela Tsay, Michèle Lamont, Andrew Abbott et Joshua Guetzkow, « From Character to Intellect : Changing Conceptions of Merit in the Social Sciences and Humanities, 1951-1971 », Poetics, 2003, no 31 ; Orville Gilbert Brim et al., American Beliefs and Attitudes about Intelligence, New York, Russell Sage Foundation, 1969 ; Roger Friedland et Robert Alford, « Bringing Society Back In », in Paul DiMaggio et Walter Powell (dir.), The New Institutionalism in Organizational Analysis, Chicago, University of Chicago Press, 1991 ; Amartya Sen, « Merit and Justice », in Ken Arrow, Sam Bowles et Steven Durlauf (dir.), Meritocracy and Economic Inequality, Princeton, Princeton University Press, 1999.

[25]

Lire Michael Young, The Rise of the Meritocracy [1958], New York, Transaction Publishers, 1994 ; et N. Lemann, The Big Test, op. cit.

[26]

Il est important de noter que le SAT ne permet pas d’établir un pronostic fiable des résultats obtenus à l’issue de la première année d’études supérieures, que la performance au test est étroitement corrélée à des facteurs démographiques tels que la richesse familiale et la race, et que d’autres indicateurs comme le classement des élèves et les résultats qu’ils ont obtenus au lycée permettent de prévoir avec une bien meilleure finesse leurs performances dans l’enseignement supérieur.

[27]

Jerome Karabel, The Chosen : The Hidden History of Admission and Exclusion at Harvard, Yale and Princeton, New York, Mariner Books, 2006, p. 267.

[28]

Pour une description de la méthodologie adoptée, se reporter aux « Remarques théoriques et méthodologiques », infra, p. 349.

[29]

Grand poème épique du Moyen Âge anglo-saxon, d’inspiration germanique. [ndt]

[30]

Film d’horreur de Steven Spielberg (1975), archétype du blockbuster hollywoodien. [ndt]

Plan de l'article

  1. L’« inégalité démocratique », l’enseignement d’élite et l’essor de la méritocratie
  2. Retour à Saint-Paul : le privilège et la nouvelle élite

Pour citer ce chapitre

Khan Shamus Rahman, Traduit de l’anglais par Audollent Damien-Guillaume, Traduit de l’anglais par Audollent Marie-Blanche, « Introduction : l’" inégalité démocratique " », La nouvelle école des élites, Marseille, Agone, « L’ordre des choses », 2015, p. 9-40.

URL : http://www.cairn.info/la-nouvelle-ecole-des-elites--9782748902402-page-9.htm


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