Des Travaux et des Jours 2006
La tentation du biologique et la psychanalyse
2006
222 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749206905
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AuteurBenoît Bayle du même auteur



L’objet de cette contribution est de préciser la situation épistémologique de la psychanalyse. Quelle scientificité s’y déploie-t-elle ? Comment vient-elle s’inscrire dans le mouvement scientifique en général ? Quelle sorte d’évaluation peut s’en proposer ?

2 Ces questions ne sont pas nouvelles et elles n’ont pas cessé d’être posées, de façon récurrente, tout au long du siècle passé. Toutefois, elles ont pris une nouvelle acuité depuis quelques décennies avec l’apparition des sciences cognitives et les mises en cause particulières de la scientificité de la psychanalyse qu’elles ont pu susciter ou réveiller. Aussi est-ce avec un examen critique de la position épistémologique de ces sciences cognitives que débutera cet ouvrage. De là, on pourra apercevoir déjà la position singulière que vient occuper la psychanalyse, vis-à-vis de ces sciences et vis-à-vis des sciences empiriques en général.

3 Qu’entend-on sous le terme générique de « sciences cognitives » ? Les sciences cognitives, comme nous le dira Daniel Andler, répondent d’un projet initial global, « celui de penser à la fois le cerveau, l’esprit et la machine ». Il en résultera un rêve de rassemblement unifiant, celui des psychologues, des linguistes, des philosophes, des spécialistes de l’intelligence artificielle et des neurobiologistes. De là, et en leur articulation, il deviendrait possible de commencer à lever le mystère de la sorte de connaissance, de cognition, qu’un sujet vient constituer et développer quant à son rapport au réel.

4 L’accomplissement de ce projet, énoncé explicitement comme matérialiste et mécaniciste dès son origine, allait toutefois rencontrer des difficultés majeures, et, presque immédiatement, allait apparaître une série de fissures dans le champ global des sciences cognitives.

5 Dans ce champ, tout le monde convenait certes, dans l’absolu, que les représentations et les calculs qui portent sur celles-ci doivent bien correspondre à des états physiques. Faute cependant de pouvoir isoler l’articulation, la « synapse » qui unirait les états physiques et les représentations, une partie des sciences cognitives renoncera à l’idéal initial et « tentera seulement de caractériser les aptitudes cognitives humaines indépendamment de leur réalisation matérielle dans le système nerveux. » Une autre partie, renonçant également à une description immédiatement réaliste de cette jonction, fournira seulement des modèles d’intelligence artificielle de son fonctionnement. Mais une partie aussi des sciences cognitives ne renoncera pas à l’idéal initial, et c’est là que l’on verra se forger une relation de continuité entre les sciences cognitives et les neurosciences. Daniel Andler précise ainsi que « l’objet des neurosciences étant de caractériser le système nerveux en tant que système physico-chimique, celui des sciences cognitives entendues en sorte de les inclure admet une caractérisation simple : la cognition dans sa réalisation biologique (mind/brain) ».

6 Cette partie des sciences cognitives pourra alors se nommer « neurocognitivisme ». C’est elle surtout qui donnera lieu à des applications psychiatriques « naturellement » adaptées à la psychiatrie des dsm. C’est elle qui voudra parfois invalider scientifiquement la psychanalyse ou chercher à l’intégrer en un projet totalisant, la neuropsychanalyse.

7 Toutes ces démarches, que l’on discutera au chapitre I, prennent appui sur ce qui fonde classiquement les sciences empiriques, c’est-à-dire le réductionnisme. Avec celui-ci, le scientifique observera un réel postulé comme séparé de lui-même et il tentera de réduire progressivement les premières notions qu’il en a via l’expérimentation et la méthode hypothético-déductive. Mais on verra que, selon les options « cognitives » adoptées, ce seront en fait deux modalités de réductionnisme qui seront en jeu, avec les conséquences qui en résulteront, entre autres, quant au type de rapport à la réalité que le scientifique pensera entretenir. Dans un cas, le plus préoccupant, il pensera avoir un rapport immédiat et objectif au réel qu’il observe. Ce réductionnisme fort ou radical se rencontrera souvent dans la version neurocognitiviste des sciences cognitives. Dans l’autre cas, il considérera que ce qu’il observe est indissociable des théories qu’il projette sur le réel. Ici, en un réductionnisme dit faible, le scientifique saura qu’il n’observe pas le réel mais qu’il l’interprète. Toutefois, ce scientifique modéré ne mettra pas en cause le postulat réductionniste qu’il considérera comme consubstantiel de l’attitude scientifique en général. En cela, il ne sera pas à même d’appréhender les conditions profondes de l’interprétation du réel qu’il suppose.

8 Dans tous les cas, je montrerai l’insuffisance de l’attitude réductionniste dès lors qu’elle prétendrait traiter du « fait mental », ce qui est bien l’objet des sciences cognitives. Et nous retrouverons là le fait qui déjà au tournant du xixe siècle était venu résister à l’approche empirique, et y compris à celle que Freud tentera un instant dans la rêverie intitulée « Esquisse d’une psychologie scientifique ». Le « traitement » de ce fait mental en effet, l’hystérie, ne pouvait faire l’économie de la « mise en sens » que le sujet lui-même devait en effectuer. Le sujet ne pouvait plus être l’objet isolable et observé de l’extérieur par la science réductionniste. Il devenait, avec l’aide d’un psychanalyste qu’il investissait et auquel il s’identifiait, l’acteur en quête de sens de son propre destin.

9 Du même coup, et avec ce renversement, un nouvel appareil surgissait, au-delà de l’appareil neurologique. Ce nouvel appareil est l’appareil psychique freudien (psychischer ou seelischer Apparat). Je redirai les conditions historiques qui ont entraîné la reconnaissance de ce nouvel appareil à partir de la notion freudienne de trauma sexuel, et je ferai état, à l’aide d’un matériel inédit, du débat épistémologique que sa découverte et son mode d’exploration allaient susciter d’emblée dans la communauté scientifique (chapitres II et III).

10 Qu’en est-il aujourd’hui de cet appareil psychique ? Comment peut-on en redéfinir la structure générale et la fonction ? Comment pouvons-nous penser actuellement les questions du trauma, de la perception, de la représentation et de la pulsion ? Sur le tracé de la recherche psychanalytique depuis Freud, et en réponse à ces questions, je donnerai ici mes propres options.

11 Au-delà du symptôme hystérique avec lequel il se révèle et dont il nous dit un avatar, je considérerai l’appareil psychique comme l’« appareil à interpréter », l’« appareil à penser », l’« appareil de sens » avec lequel le sujet humain invente les moyens de se réorienter constamment dans le réel. L’exploration de ce système psychosexuel rend compte, pour moi, d’un traitement fondamental du réel sous-jacent à toutes les déterminations scientifiques que ce même système produira à terme (chapitres IV, V et VI).

12 D’un point de vue téléologique, je dirai que ce système tend vers un objectif : celui de permettre une mise en sens du sujet dans le monde à partir de la constitution conjointe de la symbolisation et de ce que Freud place sous le terme de « génitalisation ». La réalisation du concept d’absence qui en résulte asymptotiquement sera la condition de l’orientation du sujet que nous nommons avec Freud « processus secondaire ». Je retraverserai les phases de cette constitution de l’appareil en relevant celles que ma clinique m’a fait apparaître comme les plus saillantes : l’hallucination (de satisfaction et de destruction), l’identification projective et les fantasmes jusqu’au processus secondaire. Mais je montrerai particulièrement le caractère mixte et sans cesse composite de l’ensemble de ces formations avec lesquelles se constitue à chaque instant une image dynamique complexe ouvrant à une certaine posture du sujet dans le réel.

13 À la base de cet appareil, et venant l’activer, il y a l’Autre humain avec l’érotisation de l’expérience vécue et la mise en suspens de la satisfaction qu’il impose. Là, et avec la pulsion, va apparaître un rapport spécifique de l’humain au réel : la réalisation du sujet sera liée à la retrouvaille dans le réel d’un objet de désir fondamentalement perdu. Je donnerai ma lecture des conséquences épistémologiques qui en résultent quant à la manière dont existeront dès lors pour ce sujet la perception, le traumatisme et la représentation. La perception ne donnera pas accès à un simple « donné ». Le traumatisme, toujours indissociablement sexuel et meurtrier, sera à entendre au-delà de la conception qui voudrait en faire un simple événement objectif préludant à un « stress post-traumatique ». La représentation sera représentativité.

14 J’essaierai de montrer dans mes « Remarques sur la pulsion » comment viennent se composer tous ces éléments in statu nascendi (chapitre VII).

15 En définitive, l’invention freudienne aura bouleversé la problématique classique de la causalité. À côté de l’ensemble des causalités mécaniques, et les subvertissant sans cesse, se trouvera désormais établie une forme de causalité plus profonde, la causalité psychique. J’en dirai les deux modalités selon moi essentielles, la causalité d’après coup et la causalité de transfert. C’est en cette nouvelle causalité que pourra s’apercevoir le régime profond de la détermination du réel pour un sujet. Le trauma réel et le trauma même du réel, en eux-mêmes sans sens, chercheront toujours à se recomposer, dans l’après-coup et à partir des relations transféro-contre-transférentielles à l’Autre humain. Le psychanalyste, cet Autre placé là où cette détermination relative est en impasse, pourra, en un procédé qui épouse le mouvement même du sens, soutenir le sujet dans sa quête de sens interrompue.

16 Ce n’est qu’au terme de cette exploration visant à spécifier la situation épistémologique de la psychanalyse que j’aborderai la question de l’évaluation scientifique qui peut en être faite. Ce mode d’évaluation ne pourra être qu’hétérogène au regard de celui que voudrait aujourd’hui imposer la psychiatrie neurocognitiviste (chapitre VIII).

17 En tout cela, il s’agira donc du sens, et de la manière dont le sujet humain s’orienterait dans le réel. Et ce sera tout naturellement que viendront s’entrecroiser ici les données individuelles fournies par la psychanalyse et les données collectives que l’anthropologie et l’étude des mythologies nous donnent à apercevoir. Ovide nous aidera à conclure ce qui ne peut se conclure (chapitre VI et paraphrase conclusive).

 
La Tentation du biologique et la psychanalyse

POUR CITER CET ARTICLE

Benoît Bayle « Introduction », in La tentation du biologique et la psychanalyse, ERES, 2006, p. 9-12.
URL :
www.cairn.info/la-tentation-du-biologique-et-la-psychanalyse--9782749206905-page-9.htm.