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Le culte de la charogne

2006

  • Pages : 468
  • ISBN : 2748900227
  • Éditeur : Agone

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Toutes les lois sont scélérates

Tous les jugements sont iniques

Tous les juges sont mauvais

Tous les condamnés sont innocents.

Libertad
1

« Apôtre pontifiant avec de longs cheveux crasseux et une grande barbe malpropre » traînant derrière lui sa « cour des Miracles », agent provocateur pour les uns, contre-révolutionnaire pour les autres, rien n’aura été épargné à Libertad par socialistes et syndicalistes. Mensonges, omissions ont été son lot de son vivant comme après sa mort.

2

Par ailleurs, des littérateurs qui ont trouvé dans ses gestes matière à « épater les bourgeois » nous en ont laissé le plus souvent l’image purement folklorique d’un béquillard bagarreur qui couchait avec deux sœurs à la fois !

3

Enfermés dans cette imagerie des plus éculées, la personne de Libertad et son apport au mouvement ouvrier restent encore aujourd’hui déformés ou occultés, accablés de préjugés tenaces qui ont trouvé écho jusque dans nos rangs. Tant d’animosité à son égard aurait pourtant dû nous mettre en garde contre des préjugés historiques, ne serait ce que parce que l’apôtre crasseux était en fait un ferme partisan de l’hygiène tant physique… qu’intellectuelle.

4

Le présent recueil a le mérite de nous montrer un Libertad débarrassé de toute mythologie, de nous le présenter tel qu’il était en réalité : un militant révolutionnaire et anarchiste en lutte contre les conditions d’exploitation de son temps.

Malheur à celui par qui le scandale arrive

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Au fond, ce qu’on a toujours reproché à Libertad, ce n’est pas tant ce qu’il disait mais la manière dont il le disait. Un tel personnage n’était pas fait pour plaire. Il est certain qu’au risque de scandaliser son auditoire il n’hésitait jamais à aller au bout de ses raisonnements. Par-dessus tout, on craignait ses flèches acérées, son manque de respect pour tous, à commencer par ceux qui s’étaient autoproclamés représentants du mouvement ouvrier.

6

Sans égard pour les professionnels du révolutionnarisme et les théoriciens du Grand Soir, Libertad l’était encore moins envers le public qui, au cours des réunions militantes, applaudissait passivement tous ceux qui prenaient la parole à tour de rôle…

7

Sans doute Libertad aura-t-il été un des plus grands démystificateurs des idéologies de son temps, sans complaisance pour personne, pas même pour la classe ouvrière dont il tournait en dérision les symboles de lutte, comme la journée de huit heures ou le premier mai. Il n’hésitait pas non plus à dénoncer « l’ouvrier honnête » qui, en acceptant passivement sa condition d’exploité, se faisait le complice des exploiteurs.

8

Pour peu que l’on prenne la peine de lire attentivement les écrits du militant Libertad, une chose saute aux yeux : l’hérétique n’aura fait que développer des opinions anarchistes que l’on pourrait sans mal qualifier d’« orthodoxes ». Il serait aisé de montrer les convergences très marquées existant entre, par exemple, les positions défendues par Jean Grave dans Les Temps nouveaux et celles de Libertad sur des problèmes-clefs comme celui de l’abstentionnisme, de l’antimilitarisme ou des rapports avec les autres forces révolutionnaires.

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En effet, plus encore que ses exubérantes violences physiques ou l’extrémisme de ses propos, c’est son franc-parler qui faisait l’objet de la réprobation de beaucoup de compagnons. Il n’hésitait pas à aborder en public des sujets jugés épineux comme celui de la sexualité, avec des mots qui, aux oreilles chastes de quelques-uns, semblaient obscènes, ou à dénoncer « le culte de la charogne » et le reste de religiosité de ces camarades qui ne trouvaient rien de mieux que d’appeler Louise Michel « la Vierge Rouge » !

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Il ne cachait pas les limites des luttes ou des révoltes ouvrières telles qu’elles étaient menées ni la manière dont les organisations syndicales détournaient la colère des masses au profit des politiciens ou les canalisaient vers des objectifs qui ne remettaient pas en cause l’ordre social. Libertad et ses amis, qui se refusaient à voir dans les grèves organisées par la CGT autre chose qu’un mouvement réformiste, le clamaient au risque de se voir accuser de trahir ou de démoraliser la classe ouvrière.

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Cette condamnation et ce refus de se solidariser ne visaient pas les masses ou la classe ouvrière en tant que telles, mais leurs manifestations pléthoriques bercées par l’illusion du nombre et non fondées sur la conscience et la résolution des participants. Aux tentatives de révolte partielle ou inconscientes, il opposait les révoltes « utiles », celles qui font prendre conscience aux masses de leur situation d’exploitées.

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Ainsi, à l’occasion des incidents de Villeneuve-Saint-Georges, il ne se contente pas de soutenir les ouvriers en grève, mais il se rend parmi eux pour les inciter à l’émeute et à prendre les armes. En définitive, le seul grief véritable qu’on puisse lui faire, c’est son irrespect profond, son refus de jouer le jeu de la politique ouvrière ou du révolutionnarisme de façade. Mais cela était impardonnable et, d’ailleurs, on ne le lui pardonne toujours pas.

Vivre autrement

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Critique impitoyable et lucide de son temps, Libertad a aussi indéniablement promu une nouvelle manière d’envisager le militantisme d’où l’aspect ludique n’était pas absent. Il accorda toujours une place très importante à la camaraderie et à l’esprit de solidarité entre les compagnons qui devaient atténuer les difficultés de la lutte pour la survie.

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Mais là encore, il fit de la satisfaction des besoins et des passions le principal ressort de la révolte de l’individu contre la société. Il refusa toute doctrine de résignation. Il exalta la joie de vivre, définissant la conquête du bonheur comme « la satisfaction la plus complète des sens, l’utilisation la plus grande de nos organismes, le développement le plus intégral de notre individu ».

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Et c’est justement cet appel à vivre sa vie intégralement qui dérangeait le plus un militant comme Jean Grave, confortablement installé dans son rôle de révolutionnaire, attendant le Grand Soir. Libertad ne se limitait à affirmer les principes anarchistes, mais s’efforçait de les mettre en pratique quotidiennement sans attendre la révolution. Pour lui la révolution commençait d’abord dans la vie de tous les jours, tant dans la sphère privée que publique, en refusant d’accomplir, autant que possible, les gestes qui, d’une manière ou d’une autre, nous font les complices du système de domination et de dépendance.

La doctrine

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En définitive, la doctrine de Libertad est une doctrine d’action. Il refuse de se cantonner à une conception contemplative de l’anarchisme. S’il est lui aussi convaincu qu’il faut chercher à rendre les hommes conscients, il pense avant tout qu’il ne faut pas négliger l’action en attendant que les hommes le deviennent. Et quel meilleur exemple, quelle meilleure éducation peut-on donner aux masses ouvrières que d’afficher fièrement, en toute circonstance, une attitude anarchiste, de ne jamais pactiser et de vivre conformément à ses idéaux ?

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Libertad pousse constamment à la rébellion, voire à l’action violente. Toute sa propagande peut être considérée comme une incitation à l’agitation incessante, une déclaration permanente de guerre contre toutes les institutions sociales pour en hâter l’effondrement. D’ailleurs, il sut personnellement prendre des risques et s’engager.

18

La révolte possède toujours chez lui un contenu et une finalité collective. Elle ne se limite pas à l’affirmation de l’individu ; elle n’est jamais purement individuelle.

19

Pour qu’elle soit justifiée, encore faut-il qu’elle soit utile.

20

Libertad échappait ainsi au risque de voir son action prendre un aspect antisocial ou élitiste. Comme au cours de la « période héroïque » de l’anarchisme (1880-1895), il sut réaliser, en pratique, la synthèse entre révolte et révolution ainsi que le mariage des exigences individuelles et collectives d’affranchissement et de d’émancipation.

21

Il sut en définitive échapper aux cadres de son époque en proposant une critique globale des conditions d’existence. La révolte devient ainsi entre ses mains une arme de renversement révolutionnaire.

Plan de l'article

  1. Malheur à celui par qui le scandale arrive
  2. Vivre autrement
  3. La doctrine

Pour citer ce chapitre

Manfredonia Gaetano, « Libertad était un camarade ! », Le culte de la charogne, Marseille, Agone, « Mémoires sociales », 2006, p. 455-459.

URL : http://www.cairn.info/le-culte-de-la-charogne--2748900227-page-455.htm


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