Accueil Ouvrages Ouvrage Chapitre

Le mal-être arabe

2005

  • Pages : 214
  • ISBN : 2748900456
  • Éditeur : Agone

ALERTES EMAIL - COLLECTION Contre-feux

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette collection.

Fermer

Chapitre précédent Pages 11 - 16 Chapitre suivant
1

« mal-être » ? Flou, le mot suggère une approche subjective, un présupposé selon lequel les « Arabes » de France n’iraient pas bien. Que les choses soient claires : ils se portent aussi bien et aussi mal que n’importe quel autre habitant de la « douce France » néolibérale. À une nuance près : pour beaucoup, l’expérience de la « différence » – avec tout ce qu’elle peut occasionner – suscite un malaise, intériorisé, hiérarchisé et exprimé de manière spécifique à la personnalité de chacun. Le terme « mal-être » recouvre toute cette gamme de sentiments. « Arabe » ? Ce mot, nos interlocuteurs l’ont parfois contesté, mais le plus souvent validé. Pour une raison simple : nos concitoyens perçoivent toujours l’enfant de Maghrébins, le musulman et même le Berbère (qui ne se définit pourtant pas ainsi) comme un « Arabe » – pourvu qu’il présente quelques-uns des traits considérés comme caractéristiques : pigmentation de la peau, texture capillaire, patronyme ou accent. En ce sens, il s’agit bien du plus petit dénominateur commun – à moins d’accepter le néologisme de « Beur », unanimement méprisé et rejeté par les intéressés. Quant à la formule « enfants de la colonisation », si elle suppose acquises des analyses encore en débat, comme le lecteur le verra dans le deuxième chapitre, sur l’héritage colonial, elle éclaire d’emblée une dimension majeure et singulièrement occultée de la situation des fils et filles de l’immigration.

2

En 2004, l’œil avisé n’a pas manqué de voir dans l’« affaire » du voile à l’école – quoi qu’on pense de son port – un arbre cachant la forêt. La classe politique et médiatique s’est drapée de tricolore pour défendre la République menacée par quelques filles, prétendument soumises aux mâles de leur famille ou, pis, manipulées par les groupes islamistes. Cette mise en scène fit, hélas, une majorité de dupes, sans doute sincèrement attachées à une laïcité érigée en religion – si l’on ose dire – par des orphelins de la gauche et de l’extrême gauche. Seule une minorité, heureusement active, mesura l’hypocrisie des débats enflammés sur le hijab, qui permirent surtout, et encore une fois, de détourner l’opinion publique d’une tragédie sociale : celle des centaines de milliers de fils et filles d’immigrés victimes – du logement à l’école, et du travail aux loisirs – de discriminations de toutes sortes et confrontés quotidiennement au racisme, y compris de la part des institutions de l’État. Autant de stigmates hérités du système mis en place, de l’autre côté de la Méditerranée, par le colonisateur. Trente ans après l’arrêt de l’immigration de masse et l’obsolescence du mythe du retour, cette situation, injuste et scandaleuse, représente une menace infiniment plus grave.

3

« Le dossier de l’immigration se circonscrit aujourd’hui à trois difficultés majeures dont le traitement a jusqu’ici débouché sur un triple échec aussi pénalisant – il faut le répéter – pour les intéressés que pour la collectivité nationale : la concentration d’une part importante des immigrants dans des zones dont les difficultés connaissent un développement quasi exponentiel ; la situation économique, sociale et personnelle d’un grand nombre d’immigrants et de leurs enfants, dont certains ont à faire face en outre à des pratiques discriminatoires ; le nombre et les conditions de vie des étrangers en situation irrégulière. » Ces lignes accusatrices figurent dans la conclusion du dernier rapport de la Cour des comptes [1][1] L’Accueil des immigrants et l’intégration des populations..., qui affirme ensuite : « Cette situation de crise n’est pas le produit de l’immigration. Elle est le résultat de la manière dont l’immigration a été traitée. » On ne saurait mieux dire la faillite de la politique menée par les gouvernements successifs, de droite comme de gauche.

4

Les auteurs de ce livre n’ont pas d’opinion arrêtée sur chacune des questions qui y sont évoquées – ils ont écouté plus que discouru, analysé plus que jugé, douté plus que tranché. Mais une conviction profonde les habite : si les « Arabes » de France n’ont guère de chances de s’en sortir sans s’allier aux forces les plus saines de la société française, l’inverse est également vrai : la gauche, le mouvement syndical et les altermondialistes ne parviendront pas à promouvoir les changements démocratiques auxquels ils aspirent sans mobiliser les plus défavorisés, en premier lieu la jeunesse des quartiers populaires. Plus : si la France ne traite pas enfin tous ces jeunes en citoyens égaux, elle risque d’aller dans le mur, et peut-être plus tôt qu’on ne le pense.

5

C’est pour contribuer – modestement – à cette alliance salvatrice pour les « Franco-Maghrébins », mais aussi pour la gauche et, en dernière instance, pour la France que ce livre a été conçu. Il s’ouvre avec une longue enquête auprès d’une trentaine d’enfants de l’immigration sur la nature et les causes de leur « mal-être ». Il en examine ensuite, une à une, les principales directions, grâce aux regards croisés de leurs meilleurs spécialistes. Et que, le livre refermé, le débat reprenne – nous l’espérons – plus sainement.

6

Paris, janvier 2005

Notes

[1]

L’Accueil des immigrants et l’intégration des populations issues de l’immigration, Éditions des Journaux officiels, 2004.

Pour citer ce chapitre

Vidal Dominique, Bourtel Karim, « En guise d’introduction », Le mal-être arabe, Marseille, Agone, « Contre-feux », 2005, p. 11-16.

URL : http://www.cairn.info/le-mal-etre-arabe--2748900456-page-11.htm


Chapitre précédent Pages 11 - 16 Chapitre suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback