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Le marché de droit divin

2003

  • Pages : 500
  • ISBN : 2910846776
  • Éditeur : Agone

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En un temps de croyance, le scepticisme est le plus intolérable des outrages.

Randolph Bourne, The War & the Intellectuals
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En février 1996, le Congrès américain votait le Telecommunications Act, artefact économique typique de l’ère Clinton. Si elle n’entraîna pratiquement aucun débat au niveau national, cette loi fut néanmoins l’objet de sérieuses controverses entre les différentes entreprises de communications et de téléphonie qu’elle se proposait de déréguler. Lorsque lobbyistes et législateurs se furent entendus sur les dispositions de la loi, son adoption par le Congrès parut garantie grâce aux généreux soutiens financiers traditionnellement apportés par les professionnels de la communication aux campagnes de réélection de ces mêmes législateurs. Non que de telles incitations fussent absolument nécessaires pour convertir nos représentants. La dérégulation était en effet l’un des principes fondamentaux de la foi en l’économie de marché professée tout au long des années 1990 ; dérégulation que le président Clinton et le Congrès dominé par les Républicains s’accordaient à considérer comme étant dans l’intérêt de tous. À leurs yeux, le Telecommunications Act n’était qu’une étape importante de plus dans la réduction triomphale du « big government » en cours depuis déjà quinze ans. C’est en tant que telle que la loi fut votée à une très large majorité et dans le plus pur esprit bipartisan [1][1] « Big government » : théorie défendue traditionnellement....

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La nouvelle loi levait certaines contraintes qui pesaient depuis fort longtemps sur la propriété dans cette industrie des médias, qui après son adoption ne tarda pas à se livrer à une véritable orgie de rachats d’entreprises et de constitution de monopoles au cours de laquelle les réseaux câblés et de téléphonie fusionnèrent et convergèrent en une démonstration étourdissante d’agitation libérale qui dure encore aujourd’hui. Cependant, l’effet le plus important de cette loi était de mettre hors jeu le secteur public. Les ondes hertziennes ayant toujours été du domaine public, toute réorganisation importante du système d’attribution des autorisations d’émettre aurait dû, raisonnablement, entraîner un important débat public autour de l’organisation des médias dans ce pays. Mais la nouvelle loi bloqua la possibilité d’un tel débat aussi pénible que potentiellement embarrassant en abandonnant tout simplement pour 70 milliards de dollars de fréquences numériques aux entreprises audiovisuelles en activité [2][2] Je suis, ici, la description du vote et des effets....

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Quelques rares esprits critiques s’inquiétèrent du fait que cette concentration croissante dans l’industrie de l’information représentait une menace pour la démocratie. Mais d’après l’orthodoxie économique très largement répandue à l’époque, on assistait à l’inverse : la vraie démocratie n’était possible que si les forces du marché étaient débarrassées de leurs chaînes et l’argent libre d’agir à sa guise. Ce qui garantissait que les professionnels des médias serviraient l’intérêt du public, ce n’était pas la surveillance du Congrès ou l’ingérence d’un médiateur « expert », mais les sondages, les focus groups [3][3] Études qualitatives employées pour évaluer l’impact... et les études de marché effectuées par les médias eux-mêmes. Si, finalement, nous n’obtenions que des informations nulles, des radios lamentables et des films minables, nous n’aurions qu’à nous en prendre à nous-mêmes.

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L’adoption du Telecommunications Act fut ainsi l’occasion d’une de ces débauches de cupidité, de turpitudes parlementaires et de sophistique ostensiblement partisane que la culture américaine se plaît ordinairement à condamner et à railler. Cela aurait fourni un matériau de choix à un Marck Twain ou un Lincoln Steffens. Et pourtant, la seule critique réellement significative qui brisa le silence ne s’alarmait pas du pouvoir astronomiquement accru de l’industrie des télécommunications et des médias audiovisuels, bien au contraire : le Congrès n’avait pas suffisamment dérégulé. Et de toute façon, le gouvernement n’avait aucun droit d’intervenir dans la vie des marchés.

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John Perry Barlow, spécialiste des technologies, proclamait que le temps était venu de « balancer du thé dans le port virtuel [4][4] Allusion à la « Tea Party » de Boston qui marqua le... » et s’élevait contre l’adoption de la loi en diffusant une virulente « Déclaration d’indépendance du cyberespace ». Ce n’était pas la quasi-privatisation des ondes qui faisait enrager Barlow mais le « Communications Decency Act », une annexe à la loi imposée par les conservateurs religieux qui criminalisait la pornographie sur l’Internet – et qui était d’ailleurs vouée, dès le départ, à être invalidée par les tribunaux. Mais cela ne calma guère Barlow, ancien parolier des Grateful Dead, qui continua de sonner le tocsin des idéaux cyber-libertaires.

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« Gouvernements du monde industrialisé, misérables géants de chair et d’acier », fulminait-il. « Ombres du passé, au nom de l’avenir, je vous somme de nous laisser tranquilles. » Aujourd’hui encore, les propos de Barlow retentissent sur des centaines de sites Internet [5][5] Une enquête menée en 2000 sur la reproduction de la..., accompagnés de vagues relents de pipe à eau sans doute mais ne s’affichant pas moins fièrement comme l’ultime profession de foi du commerce électronique, maudissant tous les gouvernements comme autant de « tyrannies » qui n’auraient aucun « droit moral de nous diriger ». Il prétendait également parler au nom de « la liberté en personne », rappelait aux autorités fédérales qu’elles ne « créaient pas la richesse de nos marchés » et saluait l’avènement d’une nouvelle démocratie presque parfaite et si organiquement en phase avec la volonté populaire que dans les faits elle « se développe au travers de nos actions collectives ». Prenant fait et cause pour cette union si parfaite, Barlow s’adressait aux gouvernements du monde entier : « Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Là où nous nous réunissons, votre souveraineté ne vaut plus. »

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À la dernière ligne du manifeste apparaissait le nom de l’endroit où Barlow et ses collègues tenaient leurs réunions : « Davos, Suisse ». Ce haut lieu de la mondialisation où ministres des Finances et chefs d’entreprise retrouvaient tous les ans les prophètes du « cyberespace » et les représentants implorants du tiers-monde pour se rassurer mutuellement sur l’effet magique des marchés et se remonter le moral à l’orée d’une nouvelle année de privatisations, de dérégulations, de rentabilité boursière époustouflante et de plans d’austérité destinés aux pauvres. Ce que Barlow transmettait au monde depuis les sommets enneigés de Davos – officiellement, un manifeste populiste rédigé au nom de l’humble peuple du « cyberespace » – était en fait la traduction parfaite des impératifs de tous les milieux d’affaires de la planète, rendus plus dignes de foi grâce à cet homme dont la communion avec les grandes figures des sacro-saintes années 1960 était bien connue.

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Grateful Dead à Davos : assez curieusement, c’est exactement ce dont il s’est agi pendant les années 1990. Barlow pouvait bien passer pour un fanatique de la contre-culture en s’en prenant au Telecommunications Act, mais il était fondamentalement d’accord avec les patrons du genre « costard-cravate » des médias sur la question essentielle, à savoir que les marchés entretenaient un rapport quasi mystique, organique, avec les gens alors que les gouvernements étaient fondamentalement illégitimes. En rédigeant et en diffusant sur Internet sa « Déclaration d’indépendance » depuis Davos, au beau milieu des dirigeants de banques centrales et de fonds de placements spéculatifs, Barlow faisait montre d’une étonnante prescience culturelle. Si la démocratie insurgée servait de baratin promotionnel au Web, sa véritable valeur, comme tout Américain était en mesure de le comprendre fin 1999, reposait en fait sur la promesse de fortunes inimaginables susceptibles d’être acquises par l’intermédiaire du courtage en ligne, du commerce électronique, du « B2B [6][6] B2B: « business to business », commerce inter-entreprises... »et des prises de participation dans les point-com.

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La proclamation de Barlow participait pleinement du bouleversement général de la culture américaine. Si la Nouvelle Économie enseignait aux Américains à tenir compte des propos du Grateful Dead de Davos, elle nous apprenait également que ces prolos patriotes qui avaient joué un rôle symbolique si important à la fin des années 1960 ne faisaient qu’un avec les robots lourdauds et bornés dénigrés par la contre-culture. Les hippies murmuraient des propos pleins de sagesse sur la dérégulation, le cyberespace, la baisse de la fiscalité, tandis que les réacs, dont se gaussaient les leaders d’opinion américains, n’y comprenaient absolument rien. Ils passaient complètement à côté du plaisir, de la liberté, du si doux appel de la libération. Les éternels rivaux avaient échangé leurs positions symboliques. Cela devint particulièrement évident après que les manifestations syndicales contre la réunion de l’OMC à Seattle en novembre 1999 eurent obligé les experts à faire corps pour combattre le nouvel ennemi national. Désormais, nous disaient-ils, d’admirables parias comme Bill Gates et sa légion de disciples tatoués et désinvoltes défendaient la loi et l’ordre tandis que les travailleurs syndiqués – cette solide classe moyenne autrefois saluée par Nixon et Reagan – passaient pour la soldatesque raciste et abusée du protectionnisme.

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Charles Krauthammer, du magazine Time, prétendait que, au moment même où les ouvriers se détournaient encore une fois des plus défavorisés, le marché reprenait la bannière des peuples « autrefois colonisés » et aidaient généreusement « les paysans jadis affamés du tiers-monde à prendre un nouveau départ ». Thomas Friedman, l’influent éditorialiste du New York Times, faisait remarquer de son côté que le Seattle des protestataires était éclipsé, et de loin, par le Seattle de l’espoir des représentants du tiers-monde à l’OMC et par le Seattle cool de Microsoft, l’entreprise qui, à la manière de Beatles contemporains, avait su « capturer l’imaginaire de la jeunesse partout à travers le monde » [7][7] Charles Krauthammer, « Return of the Luddites », Time,....L’économiste Paul Krugman s’en prenait au mouvement social pour sa position sur le libre-échange avec la Chine et comparait les syndicalistes américains aux architectes de l’apartheid sud-africain [8][8] Paul Krugman, « Workers vs Workers », New York Times,.... Un autre économiste, Jagdish Bhagwati, tirant à boulets rouges sur les organisations syndicales pour leur prise de position contre les ateliers clandestins, jugeait que le soutien des étudiants aux syndicats était si peu digne d’eux qu’ils devaient avoir subi un lavage de cerveau. Les syndicats « manipul[aient] quelques étudiants crédules », écrivait-il. Ils s’appliquaient à bourrer d’idées saugrenues le crâne de ces étudiants « captifs » jusqu’à ce que ces malheureux jeunes gens en viennent à « scander des slogans sur les campus » pour satisfaire aux objectifs de leurs maîtres [9][9] Jagdish Bhagwati, « Nike Wrongfoots the Student Critics »,....

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Ce qui est fascinant, ici, c’est le type particulier de brutes épaisses que les sympathisants des syndicats sont censés être. Ce ne sont plus les « communistes » ou les « philistins » d’autrefois mais de véritables automates, des individus sans autonomie, des boîtes vides prêtes à recevoir la volonté des autres. Dans un article paru au lendemain des événements de Seattle, Thomas Friedman affirmait que les syndicalistes avaient été « dupés par des coquins du genre de Pat Buchanan ». Un rédacteur en chef canadien alla jusqu’à suggérer que les manifestants n’étaient que des marionnettes aux mains de fous exotiques du genre de Ben Laden [10][10] Thomas Friedman, « Senseless in Seattle », New York.... Traiter ainsi les salariés offre des avantages tactiques certains – cela permet de ne pas prendre leurs idées au sérieux. Cela illustre également l’un des principes de base de la culture de la Nouvelle Économie : les travailleurs syndiqués sont supposés être des automates parce qu’ils agissent en dehors du marché. Et pour les théoriciens de l’économie et du monde des affaires des années 1990, cette attitude était dangereuse. Ces mêmes théoriciens nous assuraient que les gens n’agissent rationnellement, ne prennent les bonnes décisions et n’expriment clairement leur volonté que lorsqu’ils le font dans le cadre du marché. C’est l’unique moyen de faire en sorte que le monde des affaires accède à nos souhaits et satisfasse nos choix librement exprimés. C’est dans les marchés que nous sommes le plus pleinement humains ; que nous prouvons que nous sommes doués d’une âme. Manifester contre les marchés, c’est abdiquer sa personnalité même, c’est s’exclure de la grande famille des hommes.

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C’est d’ailleurs ce qui permit à Bhagwati d’affirmer que Phil Knight, le patron de Nike, avait fermement « pris position » en critiquant les étudiants qui sympathisaient avec les syndicats alors que ceux qui lui reprochaient d’avoir recours aux ateliers clandestins étaient « captifs des syndicalistes » et incapables de penser par eux-mêmes. C’est pourquoi la culture des années 1990 qualifiait les dirigeants d’entreprises de « leaders » et les responsables syndicaux de « caïds », en dépit du fait que les syndicats sont bien souvent des démocraties et les entreprises presque toujours des dictatures. C’est également pour cela que dénoncer les réglementations gouvernementales des hauteurs de Davos est considéré comme un acte d’héroïsme alors que se mettre en grève à Detroit contre les nouvelles stratégies managériales passe pour du cynisme. C’est encore pour cette raison que les jeunes branchés qui travaillent dans les logiciels ou dans la publicité sont des esprits éclairés, anticonformistes, alors que les jeunes branchés qui manifestent pour des questions environnementales sont fous ou stupides ; et que les travailleurs syndiqués sont des robots tandis que ceux qui boursicotent en ligne sont parfaitement en phase avec leur humanité. Nous sommes des acteurs volontaires et interactifs du super-réseau individualiste et en perpétuel mouvement de la démocratie de marché. Ils se contentent d’écouter et d’obéir.

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Du Grateful Dead aux prix Nobel d’économie, des paléoconservateurs aux Nouveaux Démocrates, les leaders américains des années 1990 ont fini par se persuader que l’économie de marché était un système populaire, une forme d’organisation bien plus démocratique que les gouvernements démocratiquement élus. C’est là le principe fondamental de ce que j’appellerai désormais le « populisme de marché » : non seulement le marché était le lieu d’expression des échanges commerciaux, mais il était également celui de la communion générale. Le marché exprimait la volonté populaire plus clairement et plus utilement que de simples élections. Le marché conférait la légitimité démocratique, était l’ami des petites gens, rabattait le caquet des vaniteux et des morveux, nous donnait ce que nous désirions et veillait sur nos intérêts.

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Nombre des aspects qui constituent ce consensus autour du populisme de marché faisaient partie du décor culturel depuis bien longtemps. Hollywood et Madison Avenue avaient toujours proclamé que leur travail se bornait à répondre au souhait du public et que les films ou les campagnes publicitaires réussissaient ou échouaient selon qu’ils se conformaient plus ou moins fidèlement à son goût. Dans le même ordre d’idée, les porte-parole de la Bourse de New York affirmaient depuis des lustres que le cours des actions reflète l’enthousiasme du public ; que la transaction boursière est l’une des composantes de base de la démocratie. Et depuis William Randolph Hearst, tous les magnats de la presse se sont rêvés en défenseurs de l’homme du peuple.

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Mais au cours des années 1990 ces idées sont devenues une sorte de droit canon et se sont agglomérées pour former une nouvelle orthodoxie qui jetait l’anathème sur tout mode d’appréhension alternative de la démocratie, de l’histoire et du reste du monde. Assurément, la reddition soudaine de presque tous les adversaires des milieux d’affaires américains fut l’un des facteurs qui ont permis cette réussite. En Amérique même, un président démocrate renonça à la traditionnelle confiance placée par son parti dans le « big government » comme moyen de parvenir à la justice économique, et la représentation syndicale, frappée par des années de persécution et de désindustrialisation, est passée sous la barre des 10 % dans le secteur privé. À l’étranger, le Japon, l’OPEP et l’Union soviétique furent durement touchés voire totalement défaits. En Grande-Bretagne, le parti travailliste abandonna son engagement en faveur d’un contrôle national du secteur industriel, rendant à ce pays son statut de lieu sûr pour les investissements sécurisés ; une attitude que suivirent d’autres partis de gauche un peu partout en Europe. Pour certaines puissances économiques de moindre envergure, de l’Indonésie à l’Argentine, le rigoureux régime imposé par Wall Street et le FMI garantissait les mêmes résultats : le capital serait libre de sortir et d’entrer sans avoir à redouter le spectre des nationalisations, les réglementations excessives ou les syndicats. Les marchés menaient la danse et le populisme de marché leur conférait la légitimité nécessaire à la conduite des affaires.

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Le populisme de marché est un concept traversé de contradictions. Il est la pièce centrale du nouveau consensus américain, mais ce consensus se peint lui-même en termes de conflits, d’insurrection voire de guerre de classes. Il revendique à grands cris sa nature démocratique et pourtant les institutions démocratiques formelles n’ont jamais semblé plus lointaines et plus déplacées que sous son règne. Il discute avec ferveur de la justice économique et pourtant, dans les années 1990, l’économie américaine a enrichi les riches et négligé les plus pauvres dans des proportions qu’on n’avait plus connues depuis les années 1920. Le populisme de marché critique l’« élitisme » tout en transformant la classe des dirigeants d’entreprise en une des élites les plus riches de tous les temps. Il s’en prend à la hiérarchie mais il fait de l’entreprise la plus puissante institution du monde. Il célèbre l’autonomisation accrue de l’individu mais considère pourtant ceux qui en usent pour défier les marchés comme des automates. Il acclame la liberté de choix tout en proclamant que le triomphe des marchés est inévitable.

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Sa contradiction la plus fondamentale concerne l’intelligence des individus. Pour le populisme de marché ce sont des agents économiques totalement rationnels, parfaitement capables de communiquer leurs besoins au marché et de veiller sur leurs propres intérêts. En tant que travailleurs, ils sont tout aussi sages et se montrent toujours à la hauteur. Ils se débrouillent, pensent par eux-mêmes, font des prouesses et négocient intelligemment avec leurs employeurs. Pour sûr, l’homme du peuple est un type formidable et quiconque en doute se rend coupable d’un élitisme écœurant.

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Mais prenez les gens en dehors du contexte du marché, et soudain ils se transforment en véritables fous. À l’égard des responsables gouvernementaux ou des universitaires, qui répondent à des impératifs différents, le populisme de marché tombe dans un anti-intellectualisme haineux et viscéral. De tels gens ne peuvent décidément pas comprendre le monde du marché dans tout son mystère et sa complexité. Rien qu’en tentant de résoudre certains problèmes ils commettent le péché d’orgueil et font preuve d’arrogance, autant d’offenses inexcusables commises à l’encontre de la démocratie. Certains des plus éminents penseurs du populisme de marché vont même jusqu’à affirmer que ceux qui critiquent les milieux d’affaires sont motivés par une hostilité envers le marché qui s’apparente à du racisme.

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Et pourtant, en dépit de toutes ces contradictions, le populisme de marché constitue une doctrine étonnamment vivace et résistante. Ce qui, selon moi, lui permet de survivre à ses défauts, c’est la manière dont il s’est lui même inoculé sa propre opposition. Le populisme de marché n’est pas le darwinisme social : il réserve une place pour les affamés, les révoltés et ceux qui ne sont pas représentés. Il a une théorie sur la lutte des classes parfaitement articulée ; il apprécie la créativité et l’esprit de révolte ; il sourit avec compréhension à ceux qui en veulent au monde entier. Le marché est assez vaste et assez accueillant pour les intégrer tous.

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C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne suis pas très optimiste à propos de certains plans très discutés que des personnes bien intentionnées ont proposé ces dernières années pour contrer les milieux d’affaires internationaux. Une partie d’entre eux, comme je le fais remarquer dans les chapitres qui vont suivre, soutiennent en fait activement certains aspects essentiels du populisme de marché. Les uns affirment que si l’on s’en tient à l’autonomie du consommateur, qui traduit toujours intelligemment les messages qu’il reçoit, on s’aperçoit que l’attitude du monde des affaires n’a réellement aucune importance. Les autres assurent que si les médias pouvaient utiliser plus de sondages et de focus groups la démocratie s’épanouirait partout. D’autres encore parlent de réapprendre les voies de la « civilité » comme si les marchés devaient y gagner en bonhomie – et cesser de bâtir des monopoles et de jouer les salaires à la baisse – une fois que les patrons auront appris à mieux se comporter.

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Pour ma part, je crois que la clé de la maîtrise des marchés est de s’y confronter de l’extérieur et de faire exactement ce qui a tant énervé Bhagwati, Friedman et les autres chroniqueurs américains ces derniers temps. Nul besoin de davantage de focus groups, ni d’un nouvel espace où les gens pourraient s’exprimer librement, ni même de leçons de bonnes manières à l’usage des chefs d’entreprise. Ce qu’il nous faut, c’est bien un contre-pouvoir, une force qui résiste aux impératifs du profit au nom de la démocratie économique. C’est-à-dire, au bout du compte, ce que réclamaient autrefois les vrais Populistes.

Notes

[1]

« Big government » : théorie défendue traditionnellement par les Démocrates américains selon laquelle le gouvernement doit tenir un rôle relativement important dans la gestion de la politique nationale.

[2]

Je suis, ici, la description du vote et des effets du Telecommunications Act proposée par le spécialiste de la communication Robert McChesney dans son excellent résumé de l’activité de l’industrie audiovisuelle dans les années 1990, Rich Media, Poor Democracy, University of Illinois Press, Urbana, 1999. Voir aussi l’article de McChesney, « Media Mergers », Newsday, 22 mars 2000.

[3]

Études qualitatives employées pour évaluer l’impact d’une campagne publicitaire avant ou après sa diffusion.

[4]

Allusion à la « Tea Party » de Boston qui marqua le début de la révolution américaine contre l’autorité britannique en 1773. (Lire Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002, chapitre IV.)

[5]

Une enquête menée en 2000 sur la reproduction de la « Déclaration d’indépendance du cyberespace » de Barlow relève quelque 608 sites Web ayant relayé sa prose, y compris son propre site.

[6]

B2B: « business to business », commerce inter-entreprises via Internet.

[7]

Charles Krauthammer, « Return of the Luddites », Time, 13 décembre 1999 et Thomas Friedman, « 1 Davos, 3 Seattles », New York Times du 1er février 2000.

[8]

Paul Krugman, « Workers vs Workers », New York Times, 21 mai 2000. La tentative de Krugman de faire porter la responsabilité de l’apartheid sur le dos des travailleurs était particulièrement monstrueuse et révèle jusqu’où la presse nationale était prête à aller dans sa bataille contre le monde du travail. En fait, certaines forces du monde du travail s’étaient battues aussi énergiquement pour isoler ce système que n’importe qui d’autre et, pour les mêmes raisons, s’étaient battues contre le libre-échange avec la Chine. Des travailleurs libres peuvent difficilement être compétitifs quand ils se trouvent face à des travailleurs qui vivent dans des dictatures et dans des conditions de quasi-esclavage. Pour une illustration particulièrement vivante de la lutte des mouvements ouvriers américains contre l’Apartheid, lire Which Side Are You On ?, Thomas Geoghegan, Farrar Strauss Giroux, New York, 1991, p. 27-29. Le principal objectif du pacte de libre-échange avec la Chine était, bien entendu, de réduire les coûts salariaux pour les employeurs américains en leur permettant de sous-traiter à un peuple opprimé par l’une des dictatures mondiales les plus notoires. Il visait à profiter d’un régime aussi dangereux qu’avait pu l’être l’Afrique du Sud dans les années 1970. Mais sur cette question Krugman n’avait aucune calomnie en réserve ni aucun parallèle à faire : la sous-traitance étant une opération du marché, elle était manifestement aussi naturelle que la terre et le ciel.

[9]

Jagdish Bhagwati, « Nike Wrongfoots the Student Critics », Financial Times, 2 mai 2000. À propos de cette rengaine monotone, il faut remarquer qu’un étudiant en journalisme de la Columbia University, où enseigne Bhagwati, fit exactement la même analyse que ce dernier deux semaines plus tard dans la page débats du New York Times du 16 mai 2000 : Jaime Sneider, « Good Propagande, Bad Economics ».

[10]

Thomas Friedman, « Senseless in Seattle », New York Times, 1er décembre 1999. Le rédacteur en chef canadien en question était Paul Jackson du Calgary Sun. Il exprima son opinion dans un article publié le 2 mai 2000 et revint sur le sujet le 6 du même mois. Comme il le soulignait dans ce second article sur le sujet, « nombre de ceux qui ont participé à ces manifestations sont sans doute parfaitement bien intentionnés ; ils ne réalisent pas que des personnages cachés dans l’ombre les manipulent et les utilisent comme, pour citer Léon Trotski, des « idiots utiles » et des « dupes naïves ». Deux semaines plus tard, Friedman reprenait cet argument du haut de sa tribune du New York Times (« Winners Don’t Take All », 19 mai 2000), qualifiant de « jihad » la campagne menée par les syndicats contre le libre-échange avec la Chine.

Pour citer ce chapitre

Frank (D) Thomas, Traduit de l’anglais par Cotton Frédéric, « Préface », Le marché de droit divin, Marseille, Agone, « Contre-feux », 2003, p. 9-20.

URL : http://www.cairn.info/le-marche-de-droit-divin--2910846776-page-9.htm


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