Que sais-je ? 2010
Le zen
2010
2e éd.
128 pages
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AuteurJean-Luc Toula-Breysse du même auteur


LE ZEN VU D’OCCIDENT


Le vocable japonais zen fait aujourd’hui partie du langage courant occidental. Détourné de son sens premier, vidé de sa quintessence, il s’est substitué aux expressions « cool » et « relax », en vogue dans les années 1970 et 1980, pour devenir ce mot chéri des publicitaires qui l’utilisent dans leurs slogans pour vendre une voiture, un service bancaire, une radio commerciale ou un cosmétique. Les médias surfent, eux aussi, sur la vague de la « zen attitude », un phénomène qui a gagné les rubriques mode, design ou cuisine. Un contresens absolu au regard de cette sagesse orientale, expérimentale et non conceptuelle, qui se fonde sur une discipline stricte du corps et de l’esprit afin de voir clair dans la propre nature de son être.

2 Le terme zen signifie méditation. Originaire de l’Inde, l’école zen a, sous des noms différents, pris racine au Tibet, au Vietnam, en Chine et en Corée avant de s’implanter et de s’épanouir au Japon. L’archipel a donné au zen un élan sans pareil. L’esprit du Japon révèle, sous le prisme d’esthètes et d’artistes, le vertige apaisant du zen. Cette pratique bouddhique mahayaniste prône la prise de conscience de soi en tant que Bouddha grâce à un enseignement, une transmission au-delà des mots, d’un maître à un disciple, « de mon cœur à ton cœur » comme le formulent les sages instructeurs. Regard authentique sur le monde ? Contemplation poussée à son paroxysme ? Bien que paradoxale et complexe, il n’y a rien de mystérieux dans l’expérience zen. La Voie (dô) commence là où nous sommes.

3 Méditer mais rester dans le réel, se concentrer sur le processus, ne pas opposer le bien et le mal, le vulgaire au subtil, privilégier « l’éloge du simple » stimulent la compréhension intuitive du monde. Seule la connaissance de soi permet de trouver la paix intérieure. La méthodologie zen instruit les pratiquants, dans une perspective critique, à respecter la nature et les êtres vivants, à se détacher du matériel, à abandonner désirs et succès, à ne pas se complaire dans la reconnaissance sociale, à se dépouiller des prétentions narcissiques. Comme l’enseigne la doctrine bouddhique, la vie est un fleuve agité dont les eaux troubles charrient des fatras d’émotions, d’illusions et d’ignorances. Mais attention, il ne suffit pas de renoncer à ce qui est faux pour atteindre ce qui est vrai. S’affranchir des pensées erronées ne conduit pas nécessairement à la compréhension juste. Et même si cela était le cas, y croire serait le fruit d’une nouvelle illusion .

4 Le zen accorde peu de valeur à la chose écrite (ni même au silence pour le silence). Les détenteurs de la tradition zen s’abstiennent d’expliquer l’essence de la Voie. Nan-in, maître japonais de l’ère Meiji (1868-1912) reçut un éminent professeur de l’Université de Tokyo. Le maître remplit de thé la tasse de son hôte sans cesser de verser. « Mais ma tasse est pleine, elle déborde », s’écrie le visiteur. « Je peux remplir ce qui est vide mais pas ce qui est déjà plein. Tout comme cette tasse, dit Nan-in, vous êtes rempli de vos propres opinions. Comment pourrais-je vous montrer ce qu’est le zen ? » L’éveil est impossible tant que le mental est là. Selon le moine zen Dôgen : « Étudier la Voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même ; s’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même… »

5 Au début du XVIIe siècle, le dramaturge élisabéthain William Shakespeare faisait poser une question méditative sur la vie et sur la mort à Hamlet, prince du royaume du Danemark : « Être ou ne pas être ? » De l’autre côté de l’Eurasie, les hommes et femmes qui pratiquent le zen et qui réfutent tout dualisme répondent sans hésitation qu’il faut « Être et ne pas être ».

 

PLAN DE L'ARTICLE

Le zen

POUR CITER CET ARTICLE

Jean-Luc Toula-Breysse Le zen, P.U.F. « Que sais-je ? », 2010 (2e éd.), p. 3-6.
URL :
www.cairn.info/le-zen--9782130582762-page-3.htm.