Recherches 1997
Les limites de la rationalité. Tome 1
1997
456 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782707126757
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AuteurBénédicte Reynaud du même auteur

CRÉA (École polytechnique, CNRS).

L’analyse des collectifs constitue la question clé des sciences sociales. En un sens, tout a été dit sur cette notion ; cela allant d’un marxisme orthodoxe où l’individu n’existe qu’en tant que porteur d’institutions, à une philosophie sociale libérale, soutenue par un Ludwig von Mises : « Une collectivité n’a pas d’existence et de réalité, autres que les actions des individus membres. […] Ainsi la route pour connaître les ensembles collectifs passe par l’analyse des actions des individus. […] Ce sont des actions définies d’individus qui constituent le collectif [von Mises, 1985, p. 47-48]. En un autre sens, tout reste à dire, une fois que l’on s’est débarrassé de la question de la prééminence du collectif sur l’individuel. Car, comme le souligne Wittgenstein, un problème insoluble est un problème mal posé. Le dualisme entre la théorie du choix rationnel et la théorie des normes dictant entièrement le comportement individuel a durci et gêné le développement de la science économique, en opposant marchés et règles, individus et collectifs. Aujourd’hui, la majorité des économistes, qu’ils soient orthodoxes ou non, ont dépassé cette opposition. Ainsi, Kenneth Arrow reconnaît non seulement que le marché nécessite des règles pour fonctionner [Arrow, 1974], mais déclare qu’un « système d’agents maximisateurs absolument indifférents à toutes normes […] serait la fin de la société organisée telle que nous la connaissons » [Arrow, 1987, p. 233].

2 Prenant acte de ce changement de perspective, les auteurs de ce livre explorent les différentes figures du collectif dans un inconfortable entre deux, entre une invisibilité totale et une visibilité aveuglante. Ils étudient cette étrange alchimie par laquelle un collectif tient ; ils ouvrent des voies d’accès au collectif pour tenter d’en dévoiler les propriétés : a t-il les mêmes attributs que les sujets individuels ? Peut-on dire, par exemple, d’une entité collective comme une entreprise, qu’elle se conforme à des règles, qu’elle apprend, qu’elle sait ? En posant ainsi la question du sujet collectif, les auteurs de ce livre altèrent le cadre de l’individualisme méthodologique, car l’une de ses règles fondamentales – ne jamais traiter les collectifs comme des sujets – est violée. Il existerait des « “quasi-sujets” qui sont des entités collectives capables d’exhiber certains au moins des attributs que l’on croyait réservé aux “véritables” sujets, les individus[1][1] Je dois à Jean-Pierre Dupuy les idées qui suivent...
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» [Dupuy, 1994, p. 175]. L’individualisme méthodologique complexe définit cette configuration théorique, au sens où les interactions produisent des phénomènes collectifs dont les propriétés ne se rencontrent dans aucun des individus ou des éléments en cause.

3 La pertinence d’une réflexion théorique sur les organisations comme quasi-sujets est illustrée par la notion de savoir collectif, forme de connaissance distribuée dans un système d’acteurs, incarnée dans des règles et non récapitulable par un quelconque cerveau individuel. Il n’est pas nécessaire que tous les membres de l’entreprise connaissent l’ensemble des procédés de fabrication, des règles de gestion, etc., pour que celle-ci produise. Et pourtant, son fonctionnement met en jeu plus que les savoirs partiels des individus.

4 L’ensemble des contributions de ce livre se caractérisent par une diversité d’approches du collectif. Pour l’économie, il s’agit d’un profond renouvellement dans sa manière de penser ses propres fondements[2][2] Bien sûr d’autres livres vont dans ce sens, à...
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. Cette diversité porte non seulement sur les formalismes retenus (la théorie des jeux évolutionnistes, la programmation génétique, la physique des réseaux), mais elle concerne aussi les méthodes adoptées (modélisations, expérimentations, études empiriques) et les disciplines mobilisées en dehors de l’économie et de la théorie des organisations (biologie, intelligence artificielle, sociologie des sciences, herméneutique, théorie de la communication, théorie du langage). Tout cela témoigne d’une recherche active, d’une approche analytique rigoureuse.

5 Ce livre ouvre un nouvel axe de recherche que j’appelle « la microéconomie cognitive et institutionnelle ». Je propose de la définir en la situant par rapport à trois niveaux de complexité cognitifs croissants.

6 Au premier niveau, les capacités d’ajustement et de performance existent essentiellement au plan collectif, et font très peu jouer les capacités des agents. Mais les comportements collectifs obtenus sont déjà complexes si l’on fait l’hypothèse que les agents modifient leurs conduites en fonction de l’évolution du phénomène collectif lui-même (par exemple, l’évolution de la valeur d’un actif sur un marché), et si l’on introduit des possibilités d’apprentissage collectif.

7 À l’autre extrême – le troisième niveau de complexité cognitive – chaque agent est capable d’imaginer sous forme contrefactuelle les stratégies possibles des autres, et les raisonnements qui les fondent. Selon les croyances et le type de rationalité que l’individu attribue aux autres, il envisage une multitude d’interactions possibles. Le problème est ici de relier les diverses notions d’équilibres aux diverses exigences de rationalité.
Mais une approche intermédiaire, à un deuxième niveau, est aussi nécessaire puisque les individus réels ne semblent ni faire usage d’anticipations contrefactuelles aussi complexes, ni simplement réagir à des faibles variations de quelques paramètres collectifs. Ce deuxième niveau correspond à la microéconomie cognitive et institutionnelle. Elle se caractérise par l’étude des phénomènes de coordination et d’interaction qui permettent la constitution de collectifs. Il s’agit donc d’analyser les processus d’interprétation et de décision qui mettent en œuvre une rationalité limitée : les agents compensent leur ignorance du détail des mécanismes des influences collectives par le recours à des règles qui constituent des cadres d’interaction ; ce faisant, ils compensent le vague que laissent ces règles qui restent à interpréter, en combinant une acceptation de marges de tolérance et des capacités de révision en cas d’échec. Nous supposons que les individus ont des capacités de raisonnement limitées, pour une raison principale. Les individus évitent d’envisager tous les contrefactuels bien qu’ils s’appuient sur des hypothèses interprétatives. Ils restent très tolérants quant à la compatibilité avec les faits observés, et disposent de quelques procédures de révision elles-mêmes limitées en cas de distorsions. Dans cette perspective, les décisions individuelles sont guidées par quelques données saillantes de la situation.
On dit, en général, qu’il y a deux approches possibles de la notion de collectif : soit en partant des individus pour tenter de construire le collectif, soit en partant du collectif lui-même et en le déconstruisant. Cette affirmation semblerait d’une trivialité déconcertante, si l’on ne mettait pas en évidence le fait qu’elle contient une erreur. C’est du moins la conclusion à laquelle une lecture attentive des contributions de ce livre nous a conduit. Dans le premier cas, la coordination entre les individus suppose de se référer à des dispositifs collectifs déjà constitués, comme les règles et les routines. C’est là un obstacle infranchissable. Dans le second cas, la déconstruction n’est possible qu’à condition de disposer d’une « carte » ou d’un « plan » du collectif, c’est-à-dire d’en avoir une représentation. Nous ne saurons donc jamais ce qu’est le collectif. Nous pouvons au mieux emprunter différentes voies d’accès aux collectifs, qui ne sont pas équivalentes. Elles conduisent à distinguer deux types de collectifs[3][3] Je m’inspire ici de la distinction de Laurent Thévenot...
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. L’un s’appuie sur des dispositifs partagés : règles, connaissances communes, routines, etc., ce qui présuppose une représentation du collectif ; l’autre est un collectif non représenté et non représentable, en ce qu’il s’appuie sur des dispositifs distribués entre les individus. La cognition distribuée est le courant théorique en sciences cognitives qui correspond à cette configuration [Norman, 1988 ; Conein, Dodier, Thévenot, 1993 ; Borzeix et Conein, 1994 ; Hutchins, 1995]. On peut distinguer cinq accès aux collectifs.

Les interactions individuelles ou les pseudo-collectifs (première partie)

8 L’émergence des normes et de la coopération est un thème de la théorie économique qui est en prise directe avec la constitution du collectif. Un premier ensemble de contributions (les trois premières) montre les limites d’une conception réductionniste du collectif, conçu comme un ensemble de comportements individuels. D’où l’expression « pseudo-collectifs » que nous avons adoptée pour décrire cette configuration. À la suite de Jon Elster [1989], Boyer et Orléan définissent la coopération comme « le comportement d’un individu qui accepte d’agir contre l’intérêt individuel immédiat, mais qui bénéficie à tous si une fraction suffisante, ou la totalité des individus, l’adopte ». S’appuyant sur une vaste revue de la littérature de la théorie des jeux standards, les auteurs montrent que les relations interindividuelles, à elles seules, ne permettent pas de fonder la coopération. Ils mobilisent alors les concepts et les modèles proposés par la théorie des jeux évolutionnistes pour formuler les conditions de la coopération. Leurs conclusions ont des conséquences théoriques importantes en ce qu’elles indiquent que l’émergence et la stabilité de la coopération nécessitent la présence de règles et d’institutions, ainsi qu’une meilleure spécification des capacités cognitives individuelles (mémoire et réciprocité), à partir desquelles les agents construisent des heuristiques et des routines.

9 Après avoir montré que l’émergence des normes ou « comportements socialement interactifs » ne s’effectue pas selon le modèle de la théorie classique de la décision, Dosi et Marengo étudient comment les entreprises créent des normes de fixation de prix. En s’appuyant sur les formalismes des algorithmes génétiques, ils mettent en évidence la nécessité d’un apprentissage adaptatif pour que les entreprises adoptent des « règles de comportements cohérentes » qui traduisent qu’un collectif « tient ». Cet apprentissage est construit sur une coévolution entre les structures cognitives et les modèles d’actions des agents. Le recours aux algorithmes génétiques a cependant de sérieuses limites. Ils sont certes capables d’apprendre par mutation et sélection de leurs règles (définies comme une suite de symboles) à peu près n’importe quelle fonction, et peuvent donner une approximation des prix. Mais ils ne mettent pas pour autant en évidence le mécanisme explicatif de ces évolutions.

Le collectif comme réseau (deuxième partie)

10 En rapprochant les contributions de Cohendet et de Callon et Law, on dispose d’une configuration théorique intéressante dans la mesure où les auteurs s’appuient sur une même conception du collectif comme réseau, mais pour en déduire des conclusions distinctes. Pour Cohendet, le réseau, ou ensemble de relations entre des entités, a une puissance opératoire, en ce qu’il permet de rendre compte de phénomènes collectifs : diffusion par percolation dans le collectif (le seuil de percolation est celui à partir duquel « un élément quelconque du système peut être atteint par n’importe quel autre élément ») ; lock in dû aux externalités de réseau ; valeur du ticket d’entrée dans le réseau ; apprentissage de la firme.

11 En revanche, Callon et Law insistent sur le caractère hybride du réseau associant des entités qui sont des éléments humains et non humains (règles, conventions, connaissances communes). L’identité de l’entité se définit dans l’interaction. « Le collectif est constamment “réparé” et localement reconstruit dans l’interaction ». Cette vision du collectif conduit à supprimer la question de la constitution des collectifs : « L’action n’a pas de source et ne rencontre aucun point d’arrêt définitif ». Au lieu de chercher les sources de l’action, Callon et Law nous invitent à analyser sa distribution.

L’apprentissage collectif (troisième partie)

12 La question de l’émergence des normes et de la coopération implique de donner un statut analytique rigoureux aux notions d’apprentissage collectif, de règles (quatrième partie) et de savoir collectif (cinquième partie). Un ensemble de contributions répondent à deux questions qui sont étroitement liées. Quelle est la spécificité de l’apprentissage organisationnel ? Quelle est la nature de l’activité cognitive qui y est engagée ? L’apprentissage organisationnel se présente sous deux formes : adaptation de l’individu à un espace de normes collectives déjà données ; constitution de repères pratiques et cognitifs. Llerena étudie plus particulièrement la première forme ; en effet, il considère l’apprentissage organisationnel comme un attribut de l’organisation. Il analyse les processus d’apprentissage locaux et leur mode de coordination lors d’un changement de structure organisationnelle dans une entreprise. Schön, pour sa part, analyse surtout la seconde forme d’apprentissage. Il montre dans une situation expérimentale (le jeu du silence) combien il est difficile pour chaque individu de deviner quelles sont les règles qu’un autre a voulu appliquer dans une construction faite avec des Lego (l’un pensait imposer la construction d’angles, l’autre pensait qu’il cherchait à faire tourner des roues !). Sa conclusion est la suivante : au lieu de chercher les règles que l’autre a en tête, il faut construire quelque chose en commun. Ainsi, les contraintes de la construction commune deviendront les règles.

Les règles et la constitution du collectif (quatrième partie)

13 Hatchuel, Favereau et Reynaud mettent les règles au cœur de la constitution du collectif. Même si la conception de la règle diffère d’une contribution à l’autre, il y a une convergence des points de vue sur deux caractéristiques de la règle. D’une part, elle désigne toutes les formes d’inscription d’un savoir collectif mobilisable par les agents. Il peut s’agir de règles implicites incarnées dans des savoir-faire, de dispositifs matériels ou objets techniques qui préorganisent la coopération, de règles coutumières qui gèrent les communications, de règles inscrites aux termes de négociations, etc. D’autre part, comme le contrat, la règle est incomplète. Favereau montre, en mobilisant la théorie de la communication de l’École de Palo Alto et la théorie de la signification de Grice, pourquoi l’incomplétude du contrat n’est pas un problème pour la théorie économique non standard. C’est même une condition de la coopération. En cela, il rejoint Reynaud qui étudie l’effet de l’instauration d’une règle de salaire sur les dynamiques collectives et la nature de la coopération dans un atelier. La règle guide les comportements futurs, mais ne les dicte pas. Elle est un cadre pour l’action, ce qui exige une interprétation. Le domaine de l’interprétation s’étend entre deux extrêmes définis par les deux types de règles que sont la « règle prête à l’emploi » et la « règle interprétative ». Le point central est le suivant : l’existence des règles crée une indétermination de l’intention de coopérer qui met en jeu des comportements d’interprétation différents selon le type de règles.

14 Hatchuel propose une hypothèse sur la constitution des collectifs comme l’entreprise. Pour cela, il s’appuie sur les concepts de savoir, de règle et de rationalisation. Il déduit de l’analyse de trois schémas de rationalisation qu’à chacun d’eux correspondent un type de savoir et un type de règles, pour conclure que c’est bien ainsi que se constitue et se transforme le collectif. La version dynamique de la conjecture serait la suivante : les crises rendent toujours nécessaire la mise en place d’un schéma de rationalisation qui, via l’apprentissage, prend la forme de modes de coordination ; ces derniers activent différents savoirs, ce qui permet à un collectif comme l’entreprise de se constituer.

Les savoirs collectifs (cinquième partie)

15 Les contributions de Piore et de Thévenot relient les questions cognitives et la coordination. Pour Thévenot, les organisations diffèrent dans leur manière de traiter les connaissances. Il oppose deux types d’organisation. D’une part, celles où le savoir collectif est un savoir central, réparti par un plan et stocké sur des supports généraux (les règles). D’autre part, celles où le savoir est distribué. À chacune de ces formes de savoirs correspond respectivement un certain régime d’ajustement : la coordination et l’ajustement.

16 Piore explore aussi la façon dont les acteurs accroissent leurs connaissances, en étudiant comment se fait le développement d’un produit. Adoptant une perspective herméneutique par laquelle le sens et la signification sont toujours contextuels, il montre la nécessité, pour le design industriel, de partir d’une interprétation adossée à un contexte de pratiques qui : 1) reste toujours ouvert sur de nouvelles possibilités ; 2) impose de maintenir l’ouverture et la possibilité de révisions interprétatives. Celles-ci s’opèrent soit par l’institutionnalisation d’une communication entre le service fabrication et la clientèle, soit par la constitution d’un corps de traducteurs qui sont à l’interface entre les différents secteurs de production et la clientèle. Selon Piore, « les organisations sont une série de conversations qui s’entrecroisent entre différents mondes ».

Bibliographie

Références bibliographiques

Arrow K., The Limits of Organization, W.W. Norton & Company, New York et Londres, 1974.

— « Oral History: An Interview », in G. R. Feiwel (ed.), Arrow and the Ascent of Modern Economic Theory, MacMillan, Londres, 1987.

Borzeix A. et Conein B. (éds.), « Travail et cognition », Sociologie du Travail, no 4, vol. XXXVI, 1994.

Conein B., Dodier N. et Thévenot L. (éds), Les Objets dans l’action, Éditions de l’EHESS, série « Raisons pratiques », Paris, 1993.

Dupuy J.-P., Aux origines des sciences cognitives, La Découverte, Paris, 1994.

Elster J., Nuts and Bolts for the Social Sciences, Cambridge University Press, Cambridge, Mass., 1989.

Hutchins E., Cognition in the Wild, MIT Press, 1995.

Von L. Mises, L’Action humaine, 1949 ; traduction française, PUF, Paris, 1985.

Norman D., The Design of Everyday Things, Doubleday/Currency Edition, 1988.

Orléan A. (éd.), Analyse économique des conventions, PUF, Paris, 1994.

 

Notes

[1] Je dois à Jean-Pierre Dupuy les idées qui suivent sur l’individualisme méthodologique complexe. Cf. Jean-Pierre Dupuy [1994, p. 174-177]. Retour

[2] Bien sûr d’autres livres vont dans ce sens, à commencer par Analyse économique des conventions, sous la direction d’André Orléan [1994]. Retour

[3] Je m’inspire ici de la distinction de Laurent Thévenot (dans cet ouvrage).Retour

PLAN DE L'ARTICLE

Les limites de la rationalité. Tome 1

POUR CITER CET ARTICLE

Bénédicte Reynaud « Introduction générale », in Les limites de la rationalité. Tome 1, La Découverte, 1997, p. 9-6.
URL :
www.cairn.info/les-limites-de-la-rationalite-tome-1--9782707126757-page-9.htm.