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Les pillards de la forêt

2003

  • Pages : 184
  • ISBN : 9782748900101
  • Éditeur : Agone

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Repartons des origines de la « Françafrique ». Le terme [2][2] Exhumé en 1994 des antiques discours d’Houphouët-Boigny... désigne la face immergée de l’iceberg des relations franco-africaines. En 1960, l’histoire accule de Gaulle à accorder l’indépendance aux colonies d’Afrique noire. Cette nouvelle légalité internationale proclamée fournit la face émergée, immaculée : la France meilleure amie de l’Afrique, du développement et de la démocratie. En même temps, son bras droit, Jacques Foccart, est chargé de maintenir la dépendance, par des moyens forcément illégaux, occultes, inavouables. Il sélectionne des chefs d’État « amis de la France » par la guerre (plus de 100 000 civils massacrés au Cameroun), l’assassinat ou la fraude électorale. À ces gardiens de l’ordre néocolonial, il propose un partage de la rente des matières premières et de l’aide au développement. Les bases militaires, le franc CFA convertible en Suisse, les services secrets et leurs faux-nez (Elf et de multiples PME, de fournitures ou de « sécurité ») complètent le dispositif.

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C’est parti pour quarante ans de pillage, de soutien aux dictatures, de coups fourrés, de guerres secrètes – du Biafra aux deux Congos. Le Rwanda, les Comores, la Guinée-Bissau, le Liberia, la Sierra Leone, le Tchad, le Togo, etc. en conserveront longtemps les stigmates. Les dictateurs usés, boulimiques, dopés par l’endettement, ne pouvaient plus promettre le développement. Ils ont dégainé l’arme ultime, le bouc émissaire : « Si je prolonge mon pouvoir, avec mon clan et un discours ethnisant, c’est pour empêcher que vos ennemis de l’autre ethnie ne m’y remplacent. Excluons-les préventivement. » On connaît la suite. La criminalité politique est entrée en synergie avec la criminalité économique.

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De telles dérives n’ont pas été sans déteindre sur la France : l’argent a totalement corrompu la « raison d’État » foccartienne, elle-même très contestable ; au fonds de commerce foccartien, légué à Jacques Chirac, s’est adjoint une galerie marchande, où ont investi les frères et neveux de Giscard, les fils de Mitterrand et de Pasqua… Les milliards dispensés par les Sirven et compagnie ont perdu tout sens de la mesure, bien au-delà du seul financement des partis. Les mécanismes de corruption ont fait tache d’huile en métropole, avec les mêmes entreprises (Bouygues, Dumez), les mêmes hommes (Étienne Leandri, Patrice Pelat, Michel Pacary, Michel Roussin, etc.), les mêmes fiduciaires suisses, banques luxembourgeoises, comptes panaméens. Une partie du racket des marchés publics franciliens était recyclée via la Côte d’Ivoire ou l’Afrique centrale.

Services et mercenaires

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Ce n’est pas d’aujourd’hui que datent les liens entre le pétrole, les ventes d’armes et les Services (secrets), ni les accointances de ces derniers avec le narcotrafic et les mafias. Les Services estiment généralement que leurs besoins excèdent très largement les budgets qui leur sont attribués. Au-delà du renseignement, ils estiment de leur rôle de surveiller, contrôler, infiltrer la criminalité organisée qui tient des régions ou des secteurs entiers, et de négocier avec elle. Ainsi, tout naturellement, les Services US ont pactisé avec la mafia italienne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, leur homologues français se sont servis de la mafia corse pour financer une bonne partie de la guerre d’Indochine, puis ont suscité la French Connection à partir du Maroc – tandis que la CIA bénissait ou couvrait, tant qu’ils lui servaient, un général Noriega ou une narcobanque comme la BCCI. Pour la constitution et la circulation de leurs cagnottes, ainsi que l’efficacité de leurs alliances, les Services occidentaux ont beaucoup contribué à l’essor des paradis fiscaux. Mais la mondialisation dérégulée des moyens de paiement, l’explosion de l’argent sale et des volumes traités par ces territoires hors la loi ont fait céder les digues. Quand des initiés disent de « l’honorable correspondant » Sirven, jongleur de milliards, qu’il a vingt fois de quoi faire sauter la classe politique, cela résume malheureusement l’inversion des pouvoirs : la Françafrique prône la raison d’État avec des méthodes de voyous, ceux qui les ont appliquées sont devenus des voyous qui font chanter la République.

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Depuis quatre décennies, sous la houlette des Services français, une République souterraine à dominante néogaulliste a ponctionné sur les ventes d’armes et le pétrole africain, entre autres, des sommes faramineuses. Le même genre de ponctions a été ordonnancé outre-Atlantique, à une autre échelle et sur plusieurs continents. Par bien des côtés, la Françafrique fut d’abord sous-traitante de la guerre froide : ses réseaux furent connectés au dispositif anticommuniste américain. La proximité entre le pasquaïen Falcone et Bush Junior, fils d’un directeur de la CIA, ou entre les compagnies TotalFinaElf et Chevron, relativise les litanies du souverainisme antiyankee : il s’est agi souvent d’une propagande à usage subalterne. Observant alors le tandem Falcone-Gaydamak, la place éminente du second, ses liens gros comme des câbles avec la DST, l’ex-KGB, le Mossad, l’on assiste presque en direct à la mondialisation des nappes financières non déclarées – entre trésors barbouzards et butins mafieux.

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Les liens sont innombrables entre le pillage des matières premières (la corruption des dirigeants locaux ne laisse que des aumônes aux pays concernés), les services secrets et les dirigeants politiques des grandes puissances. Les flux financiers qui les relient passent par les paradis fiscaux, la Suisse mais aussi le Luxembourg, avec la chambre de compensation mondiale Clearstream. Le vol multiforme du pétrole, la multiplication indéfinie de la dette, moussée comme œufs en neige par une nuée d’intermédiaires, ne peuvent se faire qu’avec la complicité des grandes banques, qui ont-elles-mêmes multiplié les filiales dans les paradis fiscaux.

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Comment généraliser les guerres sales après avoir mondialisé l’argent sale ? À sa manière, la Françafrique rejoint les Anglo-Saxons dans leur attrait croissant pour le recours aux mercenaires. Au Congo-Brazzaville, tandis que le pétrodictateur Sassou Nguesso et ses alliés perpétraient une série d’ignominies, les opposants et les organisations de la société civile dénonçaient « les légionnaires français » qui « procèdent à des fouilles systématiques sur les populations civiles [3][3] Communiqué de la représentation de l’ERDDUN (regroupement... » dans les quartiers sud de la capitale. Comme aux barrières de Kigali, avant le génocide rwandais. Mais était-ce bien des légionnaires ? Qui étaient vraiment ces dizaines de « coopérants militaires », instructeurs, conseillers ou barbouzes français qui n’ont cessé d’opérer en appui de la coalition pro-Sassou, et d’accompagner ses crimes ?

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Les mercenaires ont deux origines : d’un côté les vrais-faux mercenaires, militaires d’élite déguisés, reliés aux Services. Après la chute du mur de Berlin et la fin officielle de la guerre froide, il devenait difficile pour la France d’opérer ouvertement des interventions militaires en Afrique. Sous François Mitterrand, l’état-major élyséen a donc résolu de multiplier par trois le millier d’hommes capables d’intervenir « en profondeur », éventuellement sans uniforme. Ainsi a-t-on adjoint aux commandos du « Service Action » de la DGSE au moins 1 500 soldats d’élite, légionnaires ou parachutistes de l’infanterie de marine (RPIMa). Le tout compose le COS, Commandement des opérations spéciales, rattaché directement à l’Élysée, hors hiérarchie. Une sorte de garde présidentielle, que Jacques Chirac reprendra volontiers en 1995. De l’autre côté, les « vrais » mercenaires : une dizaine d’officines spécialisées, bénéficiant en France de « la liberté du commerce », qui perpétuent ou renouvellent la tradition denardienne. Elles recrutent principalement dans un vivier d’extrême droite, le DPS (Département protection sécurité), cette « garde présidentielle » de Jean-Marie Le Pen dont une moitié est partie former le DPA (Département protection assistance), rattaché au MNR (Mouvement national républicain) du scissionniste Bruno Mégret : plus de mille hommes au total, pour la plupart anciens parachutistes, gendarmes ou policiers. Conçu sous le premier septennat de François Mitterrand, ce dispositif sera également pleinement repris par Jacques Chirac à partir de 1995.

Pétrole et dette

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Le Dossier noir n° 16, L’Envers de la dette, révélait les pas supplémentaires qui ont été franchis en Angola. Désormais, les trafiquants d’armes comme Falcone ou les sociétés de mercenaires ont officiellement leur part dans les consortiums pétroliers : la guerre est programmée avec l’exploitation pétrolière. Il est significatif d’ailleurs que nombre de personnages-clefs du pétrole français aient été également vendeurs d’armes, membres ou proches des services secrets : les Étienne Leandri, Alfred Sirven, Pierre Lethier, Jean-Yves Ollivier, Arcadi Gaydamak… La FIBA, banque fétiche du pétrole, abritait encore les comptes de l’empereur des jeux Robert Feliciaggi, éminence du réseau Pasqua. Enfin, plusieurs affaires en cours établissent des connexions entre le recyclage des pétrodollars et le faux-monnayage (faux dinars de Bahreïn) ou le narcotrafic – à commencer par la Birmanie, dont la junte amie de Total a rallié la Françafrique avec enthousiasme.

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Le cas du Congo-Brazzaville est plus simple. Sous contrôle d’Elf depuis un quart de siècle, considéré comme une simple plateforme pétrolière, sa gestion a été clairement abandonnée aux réseaux françafricains. Lors des horreurs de 1999, Washington n’a cessé de s’aligner discrètement derrière les prises de position françaises – en échange, sûrement, de discrétions réciproques. Effroyablement compliquée dans le détail, l’histoire du sort subi depuis 1991 par ce pays a dû obéir à une logique simple : ramener au pouvoir, tel un rouleau compresseur, le dictateur Denis Sassou Nguesso.

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C’est l’un des Africains qui, depuis Houphouët, a « séduit » le plus large éventail de la classe politique française. Extrêmes compris. Seul son gendre Omar Bongo, l’émir d’Elf-Gabon, le surpasse peut-être en ce domaine. Sassou a un grand mérite : il ne réclame pour son État que 17 % de redevance sur la production pétrolière déclarée, et se montre très compréhensif sur les cargaisons non déclarées. Il dépense du coup beaucoup plus que son pays ne perçoit. Sous sa première dictature (19791991), la dette du Congo avait déjà crû démesurément. Depuis 1997, les modalités de partage de production ont changé, mais non le principe de partage du pillage.

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La mondialisation des pratiques et des acteurs dessine un puzzle complexe que les Dossiers noirs, pièce après pièce, s’efforcent d’analyser. L’Envers de la dette avait décrypté les liens qui unissent pétrole, dette, guerre et argent sale. Les Pillards de la forêt met à jour une autre pièce du puzzle. En observant les agissements de nombreuses sociétés (Rougier, Bolloré, Thanry, Pallisco, etc.), en révélant les liens qui existent entre des acteurs de l’exploitation et quelques réseaux mafieux, entre certains hommes politiques occidentaux (Foccart, Godfrain, Chirac, etc.) et leurs homologues africains, en suivant l’argent du bois depuis la Banque mondiale jusqu’aux coffres des paradis fiscaux, depuis les ventes de grumes jusqu’aux trafics d’armes, on comprendra comment s’organise, au mépris des législations et des populations, le pillage des forêts africaines.

Notes

[1]

Pour plus d’informations sur les éléments évoqués dans ce texte, lire [ED], [NC] et [NS] (cf. liste des abréviations p. 187).

[2]

Exhumé en 1994 des antiques discours d’Houphouët-Boigny pour tenter de comprendre comment la France avait pu se rendre complice du génocide rwandais. À peine Survie avait elle réussi, fin 2000, à rendre ce concept incontournable, qu’était déclenché un concert d’interventions dans les médias, sur le thème : « La Françafrique, oui, ça a existé, mais c’est fini depuis 1997 (ou 1994, ou 1990). » Le même genre de refrain est seriné à propos du financement occulte des partis politiques. Les deux phénomènes sont en partie liés, et le premier n’a pas plus disparu que le second. Nous vérifions tous les jours que la France et ses réseaux continuent de s’ingérer dans les manœuvres politiques ou militaires visant à garder ou (re)conquérir les pactoles africains, ou les nœuds de trafics.

[3]

Communiqué de la représentation de l’ERDDUN (regroupement de partis opposés à Denis Sassou Nguesso), 10/06/1999.

Plan de l'article

  1. Services et mercenaires
  2. Pétrole et dette

Pour citer ce chapitre

Labrousse Arnaud, Verschave François-Xavier, « Préambule. De la Françafrique à la Mafiafrique », Les pillards de la forêt, Marseille, Agone, « Dossiers noirs », 2003, p. 9-16.

URL : http://www.cairn.info/les-pillards-de-la-foret--9782748900101-page-9.htm


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