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Alternatives économiques

2012/2 (N° 310)


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L'économie sociale et solidaire est une alternative au capitalisme actionnarial. Elle n'en doit pas moins rénover ses pratiques et adopter un management plus participatif.

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Les organisations de l'économie sociale et solidaire - associations, coopératives et mutuelles - offrent-elles un modèle susceptible de se substituer à la corporate governance ? Dans un moment où les excès du capitalisme actionnarial font émerger le besoin d'une meilleure prise en compte des intérêts des différentes parties prenantes à la vie des entreprises (salariés, collectivités locales, etc.), beaucoup se tournent vers l'économie sociale et solidaire (ESS) pour trouver une réponse : les organisations de l'ESS n'ont en effet pas pour objectif de maximiser leur résultat mais, au contraire, de répondre aux besoins de leurs adhérents, associés ou sociétaires, et leur gouvernance se veut démocratique. Néanmoins ces structures ne prennent pas toujours en compte, elles non plus, les intérêts de l'ensemble des parties prenantes. De plus, de la théorie à la pratique, le chemin est parfois tortueux et l'ESS doit aussi faire un sérieux travail sur elle-même pour devenir exemplaire en matière de démocratie.

Scop : le pouvoir aux salariés

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Tout d'abord, les salariés ne détiennent le pouvoir qu'au sein d'une seule catégorie de structures de l'ESS : les Scop, sociétés coopératives et participatives qui rassemblent 40 000 personnes sur les deux millions de salariés employés dans l'ESS. Les Scop constituent une réelle alternative aux sociétés de capitaux : les salariés-associés apportent les fonds nécessaires au fonctionnement de l'entreprise et ils élisent ses dirigeants sur la base du principe " une personne, une voix ". Les réserves accumulées ne peuvent pas être partagées entre les actionnaires et sont obligatoirement mises au service du projet collectif. Aucune plus-value ne peut être dégagée lors de la revente des parts sociales.

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Du fait de la difficulté à attirer les capitaux extérieurs dans un tel contexte, les Scop sont surtout présentes dans les secteurs où les besoins de capitaux sont faibles. Elles rassemblent le plus souvent des professionnels de qualification homogène dans de petites structures, loin de la division du travail et de l'organisation hiérarchisée qui caractérisent la grande entreprise. Elles témoignent néanmoins qu'on peut produire efficacement des biens et des services sans laisser la démocratie à la porte de l'entreprise. Et que l'enrichissement personnel n'est pas le seul motif qui peut donner envie d'entreprendre.

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Comme toute entreprise, les Scop doivent équilibrer leurs comptes et dégager les résultats nécessaires à leur développement. De ce point de vue, si la Scop peut être une solution pour reprendre une entreprise en difficulté dont la viabilité n'est pas compromise, elle ne peut constituer, en revanche, une solution sociale magique quand les difficultés sont trop profondes, comme on l'a constaté le mois dernier avec l'affaire SeaFrance.

Un risque de dérive autocratique

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En dehors des Scop, le rapport salarial au sein des organisations de l'ESS est souvent proche de ce qu'il est ailleurs. Si le principe " une personne, une voix " est partout appliqué, il ne concerne que les adhérents bénévoles dans la plupart des associations, les commerçants propriétaires de leur magasin dans le commerce associé, les adhérents ou les sociétaires dans les mutuelles. Ainsi, dans la plupart des grandes associations employeuses - notamment dans l'action sociale, la santé ou l'enseignement -, on trouve des conseils d'administration où ne sont représentés ni les salariés ni les bénéficiaires du service.

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Dans un tel contexte, les managers ont parfois préempté en pratique le pouvoir des sociétaires, comme l'illustre l'évolution de certaines grandes banques coopératives ou mutuelles d'assurances. Cette démocratie, parce qu'elle a d'abord pour objet d'assurer la pérennité du contrat social initial - ce qui est légitime -, adopte en effet souvent un fonctionnement très organisé, qui donne une large place à la cooptation, comme le montrent les listes uniques souvent présentées au vote des associés, des sociétaires ou des adhérents. Une tendance qui favorise parfois un exercice autocratique du pouvoir par des présidents inamovibles... La gouvernance démocratique dont se prévaut l'ESS ne fait donc pas toujours envie.

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Quand les directions ont le souci de mettre en oeuvre un management participatif, respectueux des personnes, donnant à tous un large accès à l'information et à la formation, et que l'objet social de l'organisation a une utilité incontestable, les salariés, même non associés statutairement à la gouvernance, font preuve d'une forte implication et d'une grande loyauté envers la structure qui les emploie. Et c'est un puissant facteur d'efficacité. Mais cette règle n'est pas générale, et certaines sociétés de capitaux parviennent à des résultats assez proches !

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En pratique, les modes de régulation salariale sont très liés au secteur d'activité : les salaires sont plus hauts dans la banque (qu'elle soit coopérative ou pas) que dans les petites structures qui peinent à boucler leurs fins de mois, qu'il s'agisse d'une PME familiale ou d'une petite association. L'ESS n'échappe pas aux contraintes économiques qui s'appliquent à toutes les entreprises.

Deux défis

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Pour l'avenir, elle est confrontée à deux défis principaux. Tout d'abord, la gouvernance de ses structures doit, elle aussi, évoluer pour assurer une meilleure représentation des différentes parties prenantes, en due proportion de leur intérêt à la marche de chaque organisation. Sur ce plan, le nouveau statut de société coopérative d'intérêt collectif (Scic), créé il y a dix ans, a une valeur d'exemple (voir encadré). Il faut aussi que l'ESS imagine en permanence de nouvelles façons de répondre aux besoins sociaux. Car l'économie sociale et solidaire ne fait sens qu'aussi longtemps qu'elle échappe à la banalisation et à l'instrumentalisation dont sont victimes nombre de ses organisations.

Les Scic, une innovation utile

Bon anniversaire ! Les soci étés coopératives d'intérêt collectif (Scic) ont vu le jour en 2001, à l'initiative notamment d'Hugues Sibille, alors délégué interministériel à l'Economie sociale. Contrairement aux Scop, ce nouveau statut permet d'associer différents collèges représ entant divers types de parties prenantes à la gouvernance de sociétés qui produisent des biens et services à forte utilité sociale : salariés, bénévoles, usagers, associations, collectivités territoriales...

Après dix ans, on compte plus de deux cents Scic, présentes dans de nombreux secteurs : énergies renouvelables, recyclage, valorisation de ressources locales, services à forte utilité sociale dans le secteur sanitaire et social... Quelques exemples : Bois Bocage Energie, née dans l[rs quo2]Orne en 2006, rassemble désormais plus de cent associés - agriculteurs, particuliers, collectivités - qui ont développé une filière de valorisation énergétique des coupes de bois liées à l'entretien des haies. Okhra, à Roussillon, dans le Vaucluse, valorise le patrimoine local , à la fois écomusée des carrières d'ocre et fabricant de teintures respectant les techniques traditionnelles. Websourd, fondée par la Fédération nationale des sourds de France et l'Union régionale des Scop Midi-Pyrénées - Languedoc-Roussillon, propose des services au profit des personnes malentendantes.

Dans un tout autre genre, à Chalais, en Charente, ce sont des éleveurs et des bouchers de la région qui, sous l'égide de la commune, se sont rassemblés avec quelques salariés pour pérenniser un centre d'abattage permettant de mettre en oeuvre des filières courtes au bénéfice des producteurs, des trans formateurs et des consommateurs.

Au total, les Scic, bien qu'encore peu nombreuses, rassemblent sur un mode coop ératif des acteurs aux intérêts parfois contradictoires en apparence - producteurs et consommateurs notamment - qui parviennent, en s'associant, à dégager des compromis gagnant-gagnant pour créer de la richesse et de l'emploi sur les territoires. Une forme de dépassement du marché ?

Un colloque : " Les Scic ont dix ans " est organisé le jeudi 9 février prochain, à Paris, à l'occasion de cet anniversaire. www.scic.coop


Bibliographie

  • L'économie sociale et solidaire : une réponse à la crise ? Capitalisme, territoires et démocratie, Jean-François Draperi, Dunod, 2011.
  • La nouvelle alternative ? Enquête sur l'économie sociale et solidaire, Philippe Frémeaux, Les petits matins, 2011.
  • Pour une autre économie, hors-série poche n° 46 bis d'Alternatives Economiques, novembre 2010. Disponible dans nos archives en ligne.
  • Le labo de l'ESS : www.lelabo-ess.org
  • Le Conseil des entreprises, employeurs et groupements de l'économie sociale : www.ceges.org
  • Le mouvement des entrepreneurs sociaux : www.mouves.org

Plan de l'article

  1. Scop : le pouvoir aux salariés
  2. Un risque de dérive autocratique
  3. Deux défis

© Altern. économiques, 2012

Pour citer cet article

Frémeaux Philippe, « L'économie sociale et solidaire, un modèle ? », Alternatives économiques, 2/2012 (N° 310), p. 63-63.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2012-2-page-63.htm


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