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Alternatives économiques

2013/11 (N° 329)


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Je sais bien qu'en matière de migrations, il est toujours plus facile de s'indigner que de trouver des solutions. Mais je sais aussi que ceux qui prennent un jour la route de l'exil ne sont pas réductibles à quelques chiffres sur un registre administratif. Ceux qui fuient aujourd'hui l'Erythrée, la Somalie ou le Soudan pour gagner la Libye et s'y embarquer sur des radeaux de fortune sont des femmes, des hommes et des enfants animés du simple désir de survivre. Or la traversée leur est souvent fatale. Plusieurs centaines meurent chaque année en face de Malte ou de Lampedusa.

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Cette tragédie nous rappelle combien peu partageuse est "notre" mondialisation. Elle laisse, comme jamais, circuler les biens, les services et les capitaux, mais dresse des murs toujours plus hauts contre le mouvement des hommes. Ce ne fut pas toujours le cas. La première mondialisation qui marqua la deuxième moitié du XIXe siècle vit des dizaines de millions d'Européens traverser l'Atlantique pour gagner les Etats-Unis. Prolétaires sans emploi ou paysans sans le sou fuyaient alors la misère des Pouilles, la lande irlandaise ou les pogroms en Russie. Ils s'appelaient Kennedy, Gerschwin ou Di Maggio. Et on ne leur demandait pas leurs papiers.

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Ce temps n'est plus. Pourtant les pays du sud de l'Europe, déchirés par la crise, voient à nouveau une partie de leur jeunesse prendre la route de l'exil. Et pour eux aussi, l'espoir se trouve plus au nord. Peut-être est-ce là l'origine du sursaut de conscience humanitaire qui s'est emparé de l'Italie et d'une bonne partie de l'Europe devant le spectacle des naufragés de Lampedusa. Les responsables du continent ont en tout cas fait brièvement preuve, devant ces modernes radeaux de la Méduse, d'une empathie qu'on ne leur avait pas connue depuis longtemps. Mais ils n'ont pas tardé à être rattrapés par leurs arrière-pensées : les élections européennes approchent et, dans de nombreux pays, des partis populistes et/ou d'extrême droite connus pour leur hostilité aux migrants pourraient réaliser une percée historique. Dans ce contexte, les élans de compassion ont vite été balayés par les calculs de la Realpolitik.

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Pourtant, si le réalisme devait effectivement guider la politique, il n'est pas certain qu'il conduirait à la sinistre comédie de l'intransigeance qui tient lieu aujourd'hui de politique migratoire dans la plupart des grands Etats européens. Car la réalité, c'est que l'instabilité du monde extérieur poussera toujours plus d'hommes et de femmes sur les routes du Nord aussi longtemps que d'ambitieux partenariats de développement n'auront pas été noués. Et ce n'est pas forcément un drame, car l'Europe vieillissante aura aussi besoin d'apports de population significatifs dans les années qui viennent, même si l'utilitarisme n'est absolument pas l'argument essentiel dans cette affaire. Le réalisme commanderait enfin qu'après avoir créé l'espace de Schengen, les Européens mettent en place une vraie politique commune aux frontières de l'Union, au moins pour se partager plus équitablement la gestion de ces problèmes et empêcher ces naufrages de la honte.


© Altern. économiques, 2013

Pour citer cet article

Pech Thierry, « Sinistre comédie », Alternatives économiques, 11/2013 (N° 329), p. 5-5.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2013-11-page-5.htm


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