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Alternatives économiques

2013/7 (N° 326)


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Libérer son corps des affres de la faim, libérer son esprit de la peur du manque, libérer son pouvoir d'achat du poids de l'alimentation, libérer son temps de la préparation des repas..., ce serait ça le progrès. Ce besoin élémentaire satisfait, l'homme pourrait se consacrer à de plus nobles préoccupations. Pas étonnant dans ce contexte que la question "Qu'est-ce que l'on mange ?", considérée comme subalterne, soit au quotidien posée surtout aux femmes, qui tentent d'ailleurs d'en simplifier la réponse grâce à l'aide de l'industrie agroalimentaire, de la grande distribution et de l'électroménager...

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Pourtant, se désintéresser de ce que l'on mange, c'est oublier ce qui nous fait vivre mais aussi ce qui peut nous rendre malades, ce qui nous relie et ce qui nous distingue, ce qui façonne nos corps, nos rythmes de vie, nos paysages... Bref, c'est oublier ce qu'on est. "Dis-moi ce que tu manges et je te dirai ce que tu es", écrivait Brillat-Savarin, le célèbre gastronome français du XIXe siècle et auteur d'une mémorable Physiologie du goût. Quoi qu'on en dise, les pratiques alimentaires, c'est-à-dire à la fois ce que l'on mange et la manière dont on le mange, demeurent des signatures culturelles. Bien sûr, la mondialisation s'invite de plus en plus à notre table, mais dans le domaine alimentaire, elle signifie moins uniformisation qu'appropriation.

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Touchant au plus intime - puisque nous incorporons ce que nous mangeons -, l'acte alimentaire nous insère dans de multiples liens : avec les convives qui partagent notre repas, avec les producteurs à toutes les étapes de la chaîne alimentaire et désormais aux quatre coins du monde, avec les générations passées qui ont forgé nos goûts et les générations futures auxquelles nous léguons une Terre largement façonnée et partiellement endommagée par nos choix alimentaires. Intime et collectif, domestique et politique, l'acte alimentaire est un "fait social total", comme le dit, après Marcel Mauss, le sociologue Jean-Pierre Poulain.

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Loin d'être simple, il reflète au contraire toutes les tensions des sociétés contemporaines. Entre l'individualisation progressive de nos pratiques alimentaires et les rites collectifs du repas ; entre le plaisir et l'anxiété (amplifiée par le diktat de la minceur et la cacophonie des discours diététiques) ; entre l'authentique et l'artificiel ; entre le partage et le business ; entre le consumérisme et le militantisme...

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Tous ces fils se rejoignent et se nouent dans nos assiettes sans que nous en soyons toujours bien conscients. Dans ce dossier d'été, nous avons choisi de les suivre en partant du ras de la nappe. Une invitation gourmande et vagabonde à profiter pleinement, mais avec lucidité, des plaisirs de la table : savoir et saveur sont de la même famille.


© Altern. économiques, 2013

Pour citer cet article

Moatti Sandra, « Penser la bouche pleine », Alternatives économiques, 7/2013 (N° 326), p. 49-49.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2013-7-page-49.htm


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