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Alternatives économiques

2015/12 (N˚ 352)


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Le géant de 1,3 milliard d'habitants pousse les énergies renouvelables. Mais ses émissions n'en vont pas moins exploser.

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Dans les débats de la COP21, un pays focalise de plus en plus les attentions et les inquiétudes : l'Inde. Parce qu'un habitant n'y émet en moyenne que 2,3 tonnes d'équivalent CO2 par an, soit cinq fois moins qu'un Européen et dix fois moins qu'un Américain, ce pays mi-pauvre mi-émergent a longtemps considéré que contribuer à la baisse des émissions mondiales n'était pas son affaire. Sauf qu'avec 1,3 milliard d'habitants, il est déjà le quatrième pays émetteur de gaz à effet de serre et devient un acteur de premier plan du réchauffement global. En effet, non seulement la demande énergétique de ce géant en pleine croissance économique explose, mais la part des énergies fossiles progresse. Selon les chiffres publiés le mois dernier par l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la demande d'énergie va doubler entre 2013 et 2030 (après avoir déjà doublé entre 2000 et 2013) et la part des fossiles passera de 72 % à 78 %. Le charbon, source la plus émissive, représentait 44 % de la consommation énergétique totale en 2013, il pourrait atteindre 48 % en 2030, du fait notamment d'une augmentation très rapide de la production électrique [1][1] Intensité carbone du PIB : quantité d'émissions de....

Des engagements, enfin !

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Certes, l'Inde a enfin accepté de prendre des engagements pour maîtriser ses émissions. Dans sa contribution à la COP21, elle offre de réduire de 33 % à 35 % l'intensité carbone de son produit intérieur brut [2][2] World Energy Outlook 2015,. en 2030 par rapport à 2005. Elle a aussi l'ambition de faire passer de 30 % aujourd'hui à 40 % en 2030 la part des énergies "non fossiles" dans sa production électrique. Mais en réalité, ces engagements suivent pour l'essentiel des tendances et des politiques déjà intégrées dans le scénario de l'AIE. Compte tenu de la demande énergétique projetée et de sa part carbonée, les émissions indiennes, qui ont déjà augmenté de 67 % depuis 1990, pourraient tripler d'ici à 2030. Elles pourraient dépasser celles des Etats-Unis entre 2030 et 2040, ce qui ferait de l'Inde le second pays émetteur après la Chine.

Les dix premiers pays émetteurs de gaz à effet de serre en 2012
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C'est pourquoi nombre d'observateurs jugent décevantes les annonces de New Delhi pour la COP21 au regard des capacités du pays. Il faut par ailleurs relativiser le plan ambitieux de développement des installations éoliennes et photovoltaïques que le gouvernement met au coeur de sa communication. Leur puissance totale passera respectivement de 24 et 4 gigawatts aujourd'hui à 60 et 100 en 2022. "Et en 2030, d'après nos projections, le solaire et l'éolien atteindront une capacité cumulée de 250 à 300 gigawatts, autant qu'en Chine et davantage qu'aux Etats-Unis, qui envisagent 275 gigawatts", estime le Centre for Science and Environment (CSE), le principal organisme indien d'études sur l'environnement.

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Cette politique de développement des "renouvelables modernes" est remarquable. Cependant, l'objectif global annoncé de 40 % d'électricité d'origine non fossile en 2030 implique aussi de développer des sources controversées. Le gouvernement envisage ainsi de doubler les capacités hydroélectriques, alors que les 5 102 barrages existants ont déjà saccagé des milliers d'hectares de forêts et déplacé des centaines de milliers de personnes. Il veut aussi construire une dizaine de centrales nucléaires, dont la plus grande au monde (six réacteurs EPR) à Jaitapur, près de Mumbai.

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Surtout, cette politique ne va pas empêcher les émissions du secteur électrique de s'envoler, puisque, selon l'AIE, la production, dont la moitié sera encore fondée sur le charbon en 2030, devrait atteindre à cette date 2 830 Twh, contre 1 200 TWh actuellement (2,6 fois la production de la France). Par ailleurs, l'électricité ne représente qu'une partie des émissions fossiles. Ainsi, selon l'AIE, la consommation de charbon devrait passer de 340 millions de tonnes équivalent pétrole (TEP) en 2013 à 700 millions en 2030, répartie à parts à peu près égales entre production d'électricité et usages industriels directs.

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La consommation de pétrole devrait suivre le même chemin. Le marché automobile croît en effet de 9,5 % par an, tandis que dans tout le pays, les générateurs au diesel pallient les coupures électriques et que 90 millions de lampes à kérosène s'allument chaque soir dans les zones non électrifiées. Cette année, le pays est devenu le troisième consommateur mondial de pétrole, devant le Japon, et l'AIE prévoit une consommation de 10 millions de barils par jour en 2040, contre 3,6 millions aujourd'hui.

New Delhi mène la vie dure aux écologistes

L'accent mis par l'Inde sur les énergies renouvelables ne peut masquer les tensions croissantes entre les défenseurs de l'environnement et le gouvernement nationaliste hindou. A son arrivée au pouvoir en mai 2014, Narendra Modi avait prévenu : l'industrialisation du pays passe avant l'écologie. En u n an, New Delhi a autorisé pas moins de 187 projets polluants (mines de charbon, centrales thermiques...) et assoupli plusieurs réglementations protégeant le milieu naturel. Les crispations se sont accrues au printemps dernier quand, à la suite d'irrégularités, le gouvernement a suspendu la possibilité pour plus de 13 000 ONG, surtout écologistes, d'être subventionnées par l'étranger. La plus visée, Greenpeace, opposée au charbon, au nucléaire et aux organismes génétiquement modifiés (OGM), a v u trois de ses comptes bancaires gelés. Quelques mois auparavant, un rapport des services de renseignement avait affirmé que l'activisme "anti-développement" des écologistes bénéficiant de fonds extérieurs coûtait au pays "deux à trois points de croissance" chaque année. Il est vrai que l'implantation d'usines, de mines ou de barrages soul ève régulièrement de vives oppositions. Mais elles viennent surtout de communautés rurales qui défendent leurs jal, leur jungle et leurs zameen (eau, forêts, terres), comme dans le cas du projet de mégacentrale nucléaire à Jaitapur, fort ement contesté par la population locale dont les ressources (agriculture et pêche) sont menacées.

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Car l'Inde a d'immenses besoins : elle sera le pays le plus peuplé du monde dès 2022 avec 1,4 milliard d'habitants, dont 40 % d'urbains. Et elle veut rapidement développer son industrie pour tenter de sortir 363 millions de personnes de la pauvreté et répondre à une demande d'emploi vertigineuse : un million de nouveaux actifs arrivent chaque mois sur le marché du travail. Le Premier ministre Narendra Modi, élu en 2014 sur des promesses de croissance, entend donc multiplier infrastructures et zones industrielles. Ce qui implique de rattraper au plus vite le retard énergétique du pays. Et notamment de mettre fin aux coupures électriques quotidiennes, satisfaire une demande domestique qui a plus que doublé entre 2000 et 2012 et fournir de la lumière aux 304 millions d'Indiens qui en sont privés.

Nouvelles mines

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Dans cette perspective, l'Inde a donc prévenu que le charbon resterait longtemps "dominant" dans son mix énergétique. D'ici à cinq ans, elle prévoit d'en doubler la production, avec l'ouverture d'une mine par mois, et d'en devenir le premier importateur mondial. Un choix que critique Pujarini Sen, de Greenpeace India : "Dans quelques années, l'électricité solaire sera moins chère que celle issue du charbon. Où est la logique économique ?""L'objectif à long terme est bien sûr de remplacer le charbon par les énergies renouvelables, mais à moyen terme, l'Inde ne peut s'en passer", nuance Chandra Bhushan, directeur adjoint du CSE.

Consommation d'énergie primaire en Inde par source
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Pour Greenpeace, ces perspectives aggraveront la pollution atmosphérique, responsable de 645 000 décès prématurés par an. Aux rejets des centrales à charbon s'ajoutent en effet ceux des usines, des transports et d'une importante combustion domestique de bois et de charbon de bois. La "biomasse traditionnelle" représente encore aujourd'hui le tiers du mix énergétique de l'Inde.

Une société civile très active sur le terrain

L'environnement indien paie au prix fort le d éveloppement accéléré du pays. Outre une pollution de l'air élevée, plus de 135 hectares de forêt disparaissent chaque jour. Les fleuves sont parmi les plus pollués au monde et les réserves d'eau du pays pourraient être épuisées d'ici à 2035. Mais l'Inde a aussi une soci été civile militante, qui oppose à ces dégradations une écologie concrète, aux résultats probants. Par exemple la ville de Kovalam, dans le Kerala, est devenue un territoire zéro déchet grâce à ses habitants. Plusieurs territoires ont par ailleurs vaincu la désertification en récupéran t les eaux de pluie, comme dans le Rajasthan, où 700 000 habitants vivent désormais dans une vaste oasis agricole. L'agriculture bio et la permaculture assurent l'autonomie alimentaire de plusieurs zones densément peuplées et produisent des surplus. Enfin, des op érations citoyennes de reboisement et de nettoyage des fleuves s'organisent dans plusieurs régions, tandis que des entreprises sociales installent l'éclairage solaire et des purificateurs d'eau dans les villages. Même si elles sont dispersées, ces dynamiques de terrain se m ultiplient et ont déjà changé la vie de millions d'Indiens(1].

Voir Made in India. Le laboratoire écologique de la planète, par Bénédicte Manier, Premier Parallèle, 2015.

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L'Inde est consciente des impacts locaux et globaux de ses émissions. Mais elle ne veut pas que la communauté internationale lui impose des contraintes susceptibles de freiner son développement et elle n'entend pas se laisser dicter sa conduite. Elle souligne d'ailleurs régulièrement la responsabilité historique des pays industrialisés dans un réchauffement global qui va lourdement impacter son territoire. Et ajoute que si ces Etats veulent voir le monde en développement décarboner sa croissance, ils "doivent partager leurs technologies et lui fournir une assistance financière". C'est du reste une condition que met New Delhi pour tenir ses propres engagements à la COP21. Une solidarité qu'elle qualifie de "justice climatique" et qu'elle veut voir mise en oeuvre au sortir de la conférence de Paris.

Notes

[1]

Intensité carbone du PIB : quantité d'émissions de carbone rapportée à la production de richesse.

[2]

World Energy Outlook 2015,.

Plan de l'article

  1. Des engagements, enfin !
  2. Nouvelles mines

© Altern. économiques, 2015

Pour citer cet article

Manier Bénédicte, « Inde : davantage de solaire... et de charbon », Alternatives économiques, 12/2015 (N˚ 352), p. 62-62.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2015-12-page-62.htm


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