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Alternatives économiques

2015/2 (N° 343)


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Le 20 janvier dernier, le Premier ministre Manuel Valls déplorait l'existence d'"un apartheid territorial, social, ethnique" en France. Cette référence à "l'apartheid" lui a été beaucoup reprochée. Certes, comparaison n'est pas raison : en Afrique du Sud, l'apartheid relevait d'une politique publique délibérée qui, fort heureusement, n'a évidemment pas droit de cité en France. Il n'empêche, les dégâts causés par une ségrégation sociale et spatiale croissante ne sont pas un fantasme : Manuel Valls n'oublie pas qu'il a été longtemps le maire d'Evry, la ville du département de l'Essonne qui a vu grandir, et dériver, Amedy Coulibaly.

Des facteurs externes

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Derrière ces attentats, on trouve bien sûr une problématique géopolitique qui dépasse largement le cadre hexagonal. Le pourrissement du conflit israélo-palestinien nourrit depuis longtemps de lourdes frustrations dans l'ensemble du monde musulman. La décomposition de l'Etat irakien, après la catastrophique intervention américaine de 2003, et l'incapacité de la communauté internationale à débarrasser la Syrie de son dictateur sanguinaire ont ouvert un boulevard dans cette région aux hordes barbares du soi-disant Etat islamique et aux franchisés d'Al-Qaïda. Tandis que les interventions de l'armée française en Irak et au Mali attirent particulièrement les foudres des terroristes sur l'Hexagone...

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Il n'empêche : ces événements soulignent aussi l'ampleur des problèmes franco-français accumulés en plus de trois décennies de crise. Ils s'étaient déjà traduits par la dérive d'un Khaled Kelkal, originaire de la région lyonnaise et principal organisateur d'une vague d'attentats en 1995. En 2012, cela avait été au tour de Mohamed Merah de semer la désolation dans la région de Toulouse, tandis que l'an dernier, le Roubaisien Mehdi Nemmouche assassinait de sang-froid quatre personnes au Musée juif de Bruxelles. Et maintenant ce sont les frères Kouachi qui massacrent douze personnes à la rédaction de Charlie Hebdo et leur complice Amedy Coulibaly quatre autres, parce que juives, à l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, ainsi qu'une jeune policière à Montrouge.

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Des assassinats qui ont manifestement suscité l'admiration d'un nombre non négligeable de jeunes dans les lycées et collèges de l'Hexagone. Tandis que, dans le même temps, 400 Français combattraient avec les jihadistes en Syrie ou en Irak et 1 000 autres chercheraient à les rejoindre. La France fournirait ainsi, selon The Economist, le premier contingent de jihadistes occidentaux, avec un tiers des effectifs présents sur place. Cela fait beaucoup, même s'il ne faut pas sous-estimer pour autant les nombreuses réussites de l'intégration en France, comme le rappelle Benjamin Stora (voir notre entretien page 13).

Un modèle à bout de souffle

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Certes, la France n'est pas le seul pays concerné par ce phénomène. En 2004, l'attentat de Madrid, perpétré par des islamistes marocains, avait été beaucoup plus meurtrier encore avec près de 200 morts. Londres avait aussi été très sévèrement touchée en 2005. Tandis qu'en proportion de leur population, la Belgique ou le Danemark compteraient plus de jihadistes que la France en Syrie et en Irak. Mais la répétition de tels événements en différentes parties du territoire n'en traduit pas moins d'indéniables difficultés spécifiquement franco-françaises.

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Au-delà des conditions économiques et sociales objectives, encore aggravées ces dernières années par la crise et l'austérité budgétaire, les frustrations sont probablement exacerbées dans l'Hexagone par la contradiction de plus en plus flagrante entre les ambitions affichées par le pays de la Révolution française, notamment en matière d'égalité, et l'incapacité croissante d'un modèle social à bout de souffle à remplir cette promesse.

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Si on partage un tel diagnostic, la réponse à ces événements ne peut pas, ne doit pas, être purement sécuritaire. Il faut être "tough on crime and on the causes of crime", selon la formule de Tony Blair, l'ancien Premier Ministre travailliste britannique. Autrement dit, s'attaquer à la fois au crime et aux causes du crime. Cette réponse doit donc concerner également le marché du travail, en accentuant la lutte contre le chômage et les discriminations. Mais aussi la politique de la ville et celle du logement, pour limiter enfin la ségrégation spatiale, ainsi que l'éducation, pour éradiquer l'échec scolaire. Ce qui pose inévitablement la question du niveau global des dépenses publiques.

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L'argent ne fait bien sûr pas tout - la France dépense par exemple déjà beaucoup pour le logement sans que cela ait une efficacité démontrée. Mais avec la baisse rapide des dépenses publiques que le gouvernement a programmée dans le cadre du pacte de responsabilité, il ne sera certainement pas possible de réduire ces fractures béantes. Cette trajectoire doit maintenant être remise en cause.

Plan de l'article

  1. Des facteurs externes
  2. Un modèle à bout de souffle

© Altern. économiques, 2015

Pour citer cet article

Duval Guillaume, « Après les attentats, comment réparer la France », Alternatives économiques, 2/2015 (N° 343), p. 10-10.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2015-2-page-10.htm


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