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Alternatives économiques

2016/6 (N° 358)


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On croyait les équipementiers sportifs réconciliés avec la responsabilité sociale. Il n'en est rien. Ils dépensent sans compter pour le sponsoring, mais continuent de chercher les salaires les plus bas.

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Quel est le point commun entre Cristiano Ronaldo, star du Real Madrid et de la sélection nationale portugaise qui dispute l'Euro 2016 en France, et un ouvrier d'une usine textile vietnamienne ? Une marque : Nike. Le premier bénéficie d'un contrat de sponsoring avoisinant les 25 millions d'euros annuels pour arborer les chaussures et les maillots estampillés du célèbre logo. Le second les confectionne pour environ 174 euros mensuels, soit 30 % de moins que le salaire vital [1][1] Salaire vital : salaire nécessaire à la satisfaction... estimé par une alliance de syndicats et d'organisations non gouvernementales (ONG) asiatiques. Le déséquilibre est gigantesque.

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Le contrat de sponsoring que Nike a conclu avec Cristiano Ronaldo pourrait permettre à 19 500 ouvriers vietnamiens travaillant dans ses usines sous-traitantes d'être rémunérés pendant un an à ce salaire vital au lieu de leur salaire de misère actuel. "Ces chiffres choquants illustrent le modèle des grands équipementiers sportifs : une surenchère dans la communication marketing et dans la recherche de rentabilité pour les actionnaires, sans que les travailleurs qui contribuent à leur croissance en bénéficient réellement", commente Nayla Ajaltouni, du Collectif Ethique sur l'étiquette [2][2] Guillaume Duval est président du Collectif Ethique..., qui oeuvre en faveur des droits humains au travail et rassemble plusieurs associations de solidarité internationale et des syndicats.

Sponsoring contre salaires

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C'est tout le paradoxe de l'industrie des équipementiers sportifs, incarnés par ses principaux acteurs, Nike, Adidas et Puma [3][3] Pour l'Euro 2016, Nike est sponsor de six équipes nationales,.... Leurs dépenses de marketing et de sponsoring, ainsi que leurs dividendes, connaissent une inflation galopante, pendant que celles consacrées aux salaires versés par leurs sous-traitants en Asie, principalement en Chine, au Vietnam et en Indonésie, demeurent désespérément stables à des niveaux très bas.

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En une décennie, les dividendes versés aux actionnaires de Nike ont bondi ainsi de 135 %, approchant les 3 milliards d'euros en 2015. Ceux d'Adidas ont grimpé de 66 % à plus de 600 millions d'euros l'an dernier. Le Collectif Ethique sur l'étiquette a réalisé une estimation : sur 100 euros dépensés par un consommateur pour une paire de chaussures Nike, seulement 2 euros reviennent à l'ouvrier qui l'a confectionné. Sur 50 euros déboursés pour un maillot Adidas, cette proportion est encore moindre : le salaire des sous-traitants ne représente que 50 centimes environ.

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Par comparaison, les dépenses de marketing et de sponsoring des marques représentent près de 6 euros par paire de chaussures. Leurs dépenses de sponsoring au profit des dix principaux clubs européens de football (Manchester, Bayern Munich, Real...) représentaient à elles seules 400 millions d'euros en 2015, en hausse d'un tiers depuis 2013. Ces 400 millions d'euros pourraient permettre à 310 000 travailleurs indonésiens de vivre décemment en touchant un salaire vital au lieu de leur salaire actuel.

Epinglés depuis vingt ans

Nombre de nations sous contrat de sponsors pour l'Euro 2016
Dépenses de marketing et de sponsoring (2006-2015)
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Cette disproportion est connue. Ce qui l'est moins, c'est la volonté de ces marques de la maintenir malgré leurs déclarations vantant leur responsabilité sociale. Leur recherche incessante du coût d'achat le plus faible continue en effet d'entraver les hausses de salaires dont pourraient bénéficier celles et ceux qui fabriquent baskets et maillots. Adidas fait travailler environ 400 000 salariés en Chine, au Vietnam et en Indonésie. Dans un document sur ses "pratiques responsables", l'équipementier allemand "reconnaît l'importance de respecter et de promouvoir les droits humains dans leur globalité. Nous sommes convaincus que le secteur privé peut jouer un rôle constructif dans la poursuite de ces objectifs." Et Nike d'affirmer : "Les préoccupations salariales des travailleurs continuent de figurer parmi les objectifs prioritaires identifiés lors de nos audits au sein des usines. Nous pensons que c'est un objectif important et nous avons passé plusieurs années à étudier les rémunérations que les travailleurs perçoivent dans les usines sous-traitantes."

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Certes, les scandales les plus visibles qui entachaient l'industrie des équipements sportifs semblent en partie révolus. Nike avait été la première multinationale textile à avoir été mise à l'index, il y a vingt ans, suite à un reportage photo montrant des enfants pakistanais, accroupis à même le sol, en train de coudre des ballons de football pour son compte. Adidas comme Nike ont encore été accusées, au début des années 2000, de recourir à des sous-traitants indonésiens qui employaient des enfants travaillant 15 heures par jour, pour un salaire inférieur à 50 euros par mois.

Décomposition estimée du prix d'une paire de Nike Air Jordan 1 Retro
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Depuis, les deux grandes marques ont multiplié audits et indicateurs sociaux. Et en 2011, six grandes marques internationales dont Nike, Adidas et Puma ont signé un accord avec le patronat et les syndicats indonésiens pour garantir la liberté syndicale dans les usines de leurs sous-traitants. En 2013, suite à une campagne internationale, Adidas a accepté de participer à l'indemnisation de 2 800 travailleurs indonésiens mis brutalement à la porte d'une usine, après la fuite de son propriétaire. En 2014, plusieurs grandes marques textiles, dont Nike, Adidas et Puma, ont aussi demandé au gouvernement cambodgien de respecter les droits des ouvrières en lutte pour un salaire minimum.

Quitter la Chine

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Ces multinationales sont-elles vraiment devenues vertueuses ? Elles disent publiquement depuis quelques années maintenant vouloir établir des "partenariats de long terme" avec leurs sous-traitants. Mais la pression croissante des dépenses de marketing et de sponsoring et leur perpétuelle quête du moindre prix d'achat rendent ces bonnes intentions largement caduques. C'est ce que montre l'étude réalisée pour le Collectif Ethique sur l'étiquette par le Bureau d'analyse sociétale pour une information citoyenne (Basic), un bureau d'études indépendant. L'attitude de ces multinationales vis-à-vis de leurs fournisseurs chinois en est l'illustration la plus flagrante. En dix ans, le salaire annuel moyen chinois a été multiplié par 2,5 et le salaire minimum par trois. C'est le seul pays d'Asie où le salaire moyen se rapproche enfin du salaire vital, tel que calculé par la société civile asiatique.

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Au vu des principes de responsabilité sociale qu'elles affichent, les multinationales des équipements sportifs devraient se réjouir d'une telle évolution. Elles la déplorent au contraire vivement. Dans un document interne dont Basic a eu connaissance, Adidas s'inquiète de "la fin de la Chine à bas coût"[4][4] Voir www.ethique-sur-etiquette.org. Tandis qu'une étude présentée chez Nike indique que les augmentations des salaires en Chine constituent "une menace" pour la "durabilité de la valeur ajoutée".

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Cette "durabilité de la valeur ajoutée", autrement dit les bas salaires maintenus chez les sous-traitants, les deux géants du textile vont la chercher ailleurs en Asie, principalement au Vietnam et, dans une moindre mesure, en Indonésie et au Cambodge. Ces pays sont pourtant mal notés par l'Organisation internationale du travail (OIT). Par exemple, près de neuf usines vietnamiennes sur dix ne respectent pas la législation du pays sur les congés payés, selon les données 2015 de l'OIT. Et près d'une usine indonésienne sur trois ne rémunère pas tous ses ouvriers au salaire minimum local, fixé à 80 euros mensuels. Dans les deux tiers d'entre elles, la durée légale de travail est régulièrement dépassée. Le salaire moyen y est très inférieur au salaire vital : 102 euros contre 209 euros en Indonésie, 115 contre 229 au Cambodge et 174 euros contre 247 euros au Vietnam.

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Alors qu'en Chine les salaires moyens rattrapent désormais ce salaire vital. C'est pourtant bien ce pays qu'Adidas et Nike veulent abandonner. D'ici à 2020, la part des tee-shirts Adidas fabriqués en Chine devrait tomber de 33 % à 12 %, au profit principalement du Vietnam, du Cambodge et de l'Indonésie, selon un document interne de la marque [5][5] Voir www.ethique-sur-etiquette.org. Celle des chaussures diminuerait de 23 % à 15 %, toujours au profit du Vietnam, de l'Indonésie ou encore de l'ancienne dictature birmane.

Les profits d'abord

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Parmi les critères que privilégie l'étude utilisée par Nike pour choisir un pays fournisseur, un salaire minimum "plus bas qu'en Chine" figure tout en haut de la liste. "Maintenant que des progrès ont été accomplis en Chine en matière de revenus et de conditions sociales, ces marques leur disent : c'est trop cher, nous allons ailleurs", commente Laurent Maeder, auditeur d'un bureau de conseil suisse pour la filière textile. "Nike et Adidas ont développé avant d'autres marques une politique de responsabilité sociale parce qu'elles ont été les premières sur la sellette. Cela les a conduites à vouloir minimiser les risques en termes d'images en faisant preuve de davantage de transparence dans leurs chaînes de production. Mais leur retrait progressif de la Chine montre les limites étroites de cette évolution : au vu de leurs marges, ces marques auraient parfaitement les moyens d'acheter des produits fabriqués dans de bonnes conditions, mais elles continuent au contraire à préférer la course au moins-disant social", estime Nayla Ajaltouni.

Nombre de salariés que l'on pourrait rémunérer au salaire vital au lieu du salaire moyen constaté en 2015 à l'aide des montants consacrés au sponsoring des équipes nationales pour l'Euro 2016
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Ces multinationales disposent en effet d'outils de management très précis pour suivre au centime près le coût de fabrication d'une chaussure, de la semelle au lacet en passant par le salaire des ouvriers et la marge du sous-traitant. "Il s'agit d'un outil de négociation et d'optimisation des coûts qui prouve leur capacité à maîtriser toute la chaîne d'approvisionnement. Rien ne les empêcherait de l'utiliser pour estimer le prix de revient correspondant à un salaire décent. Jusqu'à preuve du contraire, elles ne le font pas", détaille Christophe Alliot, du Basic. Nous avons sollicité Nike et Adidas pour qu'elles puissent expliquer leurs choix. Elles n'ont pas souhaité répondre à notre demande d'entretien.

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Vingt ans après les premiers scandales qui l'ont éclaboussé, l'industrie des équipements sportifs peine donc toujours à rompre avec un modèle qui privilégie les paillettes de la publicité et du sponsoring et les dividendes de leurs actionnaires, aux dépens des salaires et des conditions de travail de leurs sous-traitants.


Bibliographie

  • "Campagne Anti-jeu : les sponsors laissent les salariés sur la touche", Collectif Ethique sur l'étiquette accessible sur www.ethique-sur-etiquette.org,
  • Le site Asia Floor Wage détermine les salaires vitaux en Asie : asia.floorwage.org
  • Le Bureau d'analyse sociétale pour une information citoyenne : lebasic.com

Notes

[1]

Salaire vital : salaire nécessaire à la satisfaction des besoins fondamentaux d'une famille : logement, énergie, eau potable, alimentation, habillement, santé, éducation...

[2]

Guillaume Duval est président du Collectif Ethique sur l'étiquette, NDLR.

[3]

Pour l'Euro 2016, Nike est sponsor de six équipes nationales, dont celle de France. Adidas est l'un des dix sponsors globaux de l'Euro 2016 et sponsor de neuf nations. Puma est sponsor de cinq nations (voir graphique en bas de la page 18).

[4]

Voir www.ethique-sur-etiquette.org

[5]

Voir www.ethique-sur-etiquette.org

Plan de l'article

  1. Sponsoring contre salaires
  2. Epinglés depuis vingt ans
  3. Quitter la Chine
  4. Les profits d'abord

© Altern. économiques, 2016

Pour citer cet article

du Roy Ivan, « Des sponsors toujours aussi peu reluisants », Alternatives économiques, 6/2016 (N° 358), p. 17-17.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-economiques-2016-6-page-17.htm


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