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Alternatives économiques

2016/9 (N° 360)



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Le vote pour le Brexit au Royaume-Uni, la place annoncée au deuxième tour de la présidentielle pour le Front national en France, la montée des partis populistes extrêmes en Europe, Donald Trump choisi par des millions d'Américains comme candidat à la direction de la première puissance mondiale. La cause est entendue : tout cela manifeste le rejet des élites par le peuple.

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On pourrait bien sûr s'amuser à rappeler que l'ex-champion du Brexit Boris Johnson sort d'Eaton et d'Oxford, le parcours élitaire britannique classique, que Trump est un milliardaire, etc. Bref, comme représentants du peuple, on fait mieux ! Mais le problème est plus grave. La cause de ces évolutions politiques délétères se trouve dans un rejet du peuple par les élites politiques et économiques.

L'abandon des politiques

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Dans son "Discours sur l'économie politique", publié en 1755 dans L'Encyclopédie, Jean-Jacques Rousseau nous avait prévenus : "Le plus grand mal est déjà fait quand on a des pauvres à défendre et des riches à contenir." Le travail de Thomas Piketty a mis des chiffres sur une réalité sociale vécue dans de nombreux pays : les riches s'enrichissent vite et les pauvres voient peu de possibilités d'améliorer leur condition. Les études récentes d'autres spécialistes des inégalités, comme Branko Milanovic ou Anthony Atkinson, sont venues confirmer le constat.

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Qui est responsable de cette situation ? Les partis conservateurs non seulement s'en moquent, mais ils font même tout pour accentuer la tendance des riches à s'enrichir. Il n'y a qu'à regarder les propositions des candidats aux primaires de la droite française qui promettent moins d'impôts pour les riches et moins de redistribution par l'Etat-providence.

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De leur côté, les partis sociaux-démocrates ont abandonné le combat : c'est désormais appartenir à la gauche ringarde et passéiste que de vouloir défendre les pauvres et encore plus de contenir les riches.

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Quant aux patrons du CAC 40, payés en moyenne chaque année près de deux siècles et demi de Smic ou soixante-dix ans de la vie active d'un cadre moyen, ils vivent dans un autre monde que celui de la majorité des gens.

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Dans la ferveur révolutionnaire montante de 1788, l'abbé Sieyès dénonçait, dans son Essai sur les privilèges, cette volonté de rupture des élites économiques et politiques : "Je le vois, vous demandez moins à être distingués par vos concitoyens, que vous ne cherchez à être distingué de vos concitoyens."

Le prix à payer

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Nos sociétés finissent par subir les coûts de cet abandon. "Les pauvres", en fait tous ceux qui subissent ou se sentent menacés par le déclassement, en arrivent à se rebeller. Leur révolte passe aujourd'hui par le rejet de tout ce qui est étranger - l'immigré, l'Europe, la mondialisation - et de ceux tenus pour responsables de leur situation, dans le désordre, le riche, Bruxelles, le patron, la Chine, l'énarque, l'homme politique, etc.

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Une révolte qui reste pour l'instant pacifique car essentiellement électorale. La conséquence la plus dommageable en a été jusqu'à présent le Brexit. En attendant des résultats électoraux plus dramatiques ?

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Ce serait d'abord à nos élites d'éviter cela mais, comme l'écrivait l'économiste libéral anglais John Stuart Mill en 1848 dans ses Principes d'économie politique, "toutes les classes privilégiées et puissantes ont utilisé leur pouvoir au profit de leur égoïsme". C'est malheureusement toujours vrai. Et nous ne faisons que commencer à en payer le prix.

Plan de l'article

  1. L'abandon des politiques
  2. Le prix à payer

© Altern. économiques, 2016


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