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Alternatives Internationales

2012/12 (N° 57)


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Le président américain sort renforcé d'une campagne qui a vu ses adversaires se radicaliser et se diviser. Des républicains, en pleine crise existentielle, avec lesquels le locataire de la Maison Blanche va devoir s'accorder rapidement, s'il ne veut pas voir ses marges de manoeuvre réduites à néant par le blocage institutionnel et budgétaire qui menace.

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Le président américain sort renforcé d'une campagne qui a vu ses adversaires se radicaliser et se diviser. Des républicains, en pleine crise existentielle, avec lesquels le locataire de la Maison Blanche va devoir s'accorder rapidement, s'il ne veut pas voir ses marges de manoeuvre réduites à néant par le blocage institutionnel et budgétaire qui menace.

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Combatif, mais toujours courtois. Tel est apparu Barack Obama au lendemain de sa réélection aussi nette qu'historique. Nette parce qu'il a réuni sur son nom 332 grands électeurs alors que son adversaire a dû se contenter de 206. Nette encore parce qu'il devance Mitt Romney, en termes de vote populaire, de près de trois millions de voix. Historique enfin parce qu'il est le deuxième président démocrate à se succéder à lui-même (après Bill Clinton) depuis Harry Truman (qui dirigea les États-Unis entre 1945 et 1953) en ne perdant, malgré une situation économique toujours périlleuse, que deux des États - l'Indiana et la Caroline du Nord - qu'il avait remportés il y a quatre ans.

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Obama, pour autant, n'a pas réussi à échapper au régime de cohabitation qui paralyse la gouvernance américaine depuis les élections législatives de 2010, lorsque les républicains se sont assurés d'une forte majorité à la Chambre des représentants. Désavantagés par des redécoupages partisans qu'ont imposés les assemblées locales contrôlées par les républicains, les démocrates n'y ont regagné que quelques sièges, et y restent minoritaires. Même chose en ce qui concerne les gouverneurs : vingt seulement sur cinquante sont démocrates ; ces derniers ont, en revanche, amélioré leur majorité au Sénat sans atteindre toutefois le seuil à partir duquel ils auraient pu mettre un terme à la pratique du filibuster (l'obstruction parlementaire) qui permet aux républicains de repousser aux calendes grecques l'adoption de tout texte ne leur convenant pas.

Présider une nouvelle Amérique

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Théoriquement, rien ne devrait changer pour le président qui n'entamera son nouveau mandat (avec un nouveau Congrès, pas si nouveau donc) qu'à la fin de janvier 2013. Théoriquement, seulement. Car en fait, Barack Obama sort renforcé d'une réélection bien moins "serrée" que le prévoyaient les sondages et un Mitt Romney persuadé de l'emporter jusqu'au soir du 6 novembre. Condamné par la constitution à n'effectuer que deux mandats, la seule épreuve électorale (indirecte) qu'il lui reste à affronter aura lieu dans deux ans, à l'occasion du renouvellement d'un tiers du Sénat et de la totalité de la Chambre des représentants. En attendant, il jouit d'une autorité renforcée face à un parti républicain dont la base a nié pendant quatre ans sa légitimité et son attachement à la démocratie américaine, quand ce n'était pas sa nationalité ou sa religion. Un parti républicain dont le seul but, selon Mitch McConnell, le chef de file républicain au Sénat, était de "veiller à ce qu'Obama ne soit le président que d'un seul mandat".

Élections : les juifs américains n'ont pas voté pour le candidat le plus pro-israélien

À quelque chose, les statistiques ethniques sont bonnes. Par exemple, expliquer la défaite de Romney et la victoire d'Obama. Les relativiser, aussi. Et en finir avec quelques contre-vérités. Comme celles concernant le vote des juifs américains. Selon une vieille légende, ils voteraient depuis les années 1970 pour le candidat le plus pro-israélien et ce serait, pour conserver leurs faveurs, que Washington aurait baissé les bras face au dossier israélo-palestinien.

En fait, les juifs américains (près de 3 % de la population) votent traditionnellement démocrate et sont favorables, à plus de 80 %, à la solution des deux États au Proche-Orient. Pour tenter de contrer le phénomène, Mitt Romney a donné un blanc-seing à toutes les initiatives de Benyamin Netanyahou, se ralliant par avance à des frappes contre l'Iran dont Obama ne voulait pas. En échange, il a reçu des dizaines de millions de dollars du financier américain du premier ministre israélien, Sheldon Adelton, empereur des casinos américains. Il a reçu aussi le soutien de Netanyahou, qui aujourd'hui se mord les doigts de s'être ingéré dans la campagne américaine. Car les juifs américains ont voté à plus de 70 % pour Barack Obama.

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Après deux défaites d'affilée, difficile pour le Grand Old Party (GOP), d'en rester là et de continuer à se cantonner dans un obstructionnisme systématique. D'autant plus que l'analyse des résultats du 6 novembre dernier démontre qu'il y va de la survie du parti de Lincoln et de Reagan. Explication : le potentiel électoral républicain se rétrécit au fur et à mesure que progresse la révolution démographique américaine, c'est-à-dire la croissance des minorités hispanique, noire, asiatique. Un phénomène qui a conduit le Chicago Tribune à écrire : "Encore plus que l'élection de 2008 qui a fait de Barack Obama le premier président noir, sa réélection a été le signal évident que l'hégémonie du mâle blanc, hétérosexuel a pris fin en Amérique". Les chiffres confirment le phénomène : si Barack Obama n'a recueilli que 39 % du vote blanc et 44 % du vote des plus de 65 ans, il a remporté 71 % du vote latino-américain (qui constitue déjà 10 % de l'électorat), 93 % du vote noir (13 % de l'électorat), près des trois quarts du vote asiatique (3 % de l'électorat). Autre problème pour les stratèges républicains : plus de 54 % des femmes (en majorité non mariées) ont voté pour Obama ainsi qu'une majorité des jeunes éduqués de moins de 30 ans qui ne se sont pas réfugiés dans l'abstention, contrairement à ce qu'espéraient les républicains. Autre niche électorale gagnée par Barack Obama : 76 % des électeurs se reconnaissant gay ou lesbienne à la sortie des bureaux de vote, ont affirmé avoir voté pour le candidat démocrate.

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Ces évolutions ont été accentuées à n'en pas douter par les outrances de l'ultra droite du GOP cautionnées ou tolérées par un Mitt Romney préoccupé de faire oublier sa réputation de modéré acquise du temps où il était gouverneur du Massachusetts : hostilité au contrôle des naissances et à l'avortement, même en cas de viol pour certains ; annulation des principales mesures de la réforme du système de santé ; opposition à toute hausse des impôts pour les plus favorisés ; augmentation des dépenses militaires ; refus de la régularisation des millions de clandestins latino-américains et recommandation de "l'auto-déportation" ; opposition au mariage gay et à l'acceptation des homosexuels dans l'armée ; négation du réchauffement climatique et refus subséquent de toute mesure pour le réduire…

Le GOP, combien de divisions ?

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Dès le lendemain de leur défaite, certains responsables républicains modérés qui avaient préféré (ou qui avaient été obligés de) se tenir à l'écart de la campagne de Mitt Romney, ont plaidé pour un aggiornamento de leur doctrine, notamment en ce qui concerne l'immigration. Parmi eux, deux notables de Floride, un État remporté de justesse par Obama et où, pour la première fois, l'importante communauté d'origine cubaine n'a accordé que la moitié de ses suffrages au candidat républicain. Le premier à s'exprimer a été Marco Rubio, sénateur d'origine cubaine justement, qui avait tenté en vain de rallier son parti à un projet de réforme permettant aux clandestins d'accéder à un emploi légal. Son idée avait été pulvérisée, pendant la campagne des primaires, par l'ultra droite du parti et les militants du Tea Party. L'autre notable n'est autre que Jeb Bush, ancien gouverneur de l'État et frère cadet de George W. Bush, marié à une Mexicaine, qui milite depuis longtemps, mais aussi en vain, pour en finir avec le dogme du parti imposé l'été dernier lors de la convention du parti à Tampa : refus de tout processus de naturalisation des onze millions de clandestins et recours systématique à la déportation. Les deux hommes nourrissent des ambitions présidentielles pour 2016 tout comme l'actuel gouverneur républicain de la Louisiane, Bobby Jindal, d'origine lointaine indienne, qui, prône lui aussi un changement de ligne du parti républicain. Critiquant Mitt Romney, qui, pour expliquer son échec, venait d'accuser Barack Obama d'avoir multiplié "les cadeaux" en direction des minorités, Bobby Jindal a déclaré : "Nous devons arrêter de diviser les électeurs américains. Je rejette totalement cette approche. Je ne pense pas qu'elle soit représentative de notre parti". C'est aussi l'avis d'un homme comme John Weaver, l'un des stratèges de John McCain en 2008 et qui s'était rallié cette année à un candidat républicain modéré, éliminé lors des primaires, John Huntsman : "Nous devons faire un choix", analyse-t-il. "Ou nous devenons un parti régional sur le déclin composé de quinquagénaires et de vieux blancs, ou nous nous battons pour devenir un parti national de gouvernement. Dans cette dernière perspective, nous devons régler notre problème hispanique le plus vite possible". Faisant allusion à la négation du réchauffement climatique et à la défense des théories créationnistes par les militants du Tea Party, John Weaver ajoute : "Nous devons aussi reconnaître les vérités scientifiques et dénoncer les mensonges lorsqu'ils sont proférés dans notre parti. Nous ne devons pas tolérer l'intolérance".

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Ce réformisme n'est pas du goût, bien sûr, de la base réactionnaire du parti qui n'avait accepté que du bout des lèvres la candidature de Mitt Romney. Dès le 7 novembre, Richard Viguerie, l'un des responsables du Tea Party, lançait : "La bataille pour le contrôle du parti républicain, commence aujourd'hui !". Matt Kibbe, un autre responsable surenchérissait : "Le parti devrait peut-être changer le mode de désignation de son candidat plutôt que de choisir le vieux mâle blanc qui est le suivant sur la liste d'attente". La lutte entre les réformistes et l'ultra droite promet d'être violente. Les premiers, pourtant, ont des arguments valables : rien ne prouve que la coalition réunie par Barack Obama soit durable.

Immigration, où est le problème ?

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Si les Noirs américains n'ont jamais favorisé les républicains, les Américains d'origine latino-américaine sont dans leur immense majorité catholiques ou évangéliques, plutôt conservateurs et aspirent à conforter leur place parmi les classes moyennes. Plus qu'un choix idéologique, leur vote pour Obama constitue plus une réaction au mépris et au racisme dont ils ont fait l'objet. C'est un responsable d'une organisation latino de l'Ohio, Antonio Barrios, qui l'affirme : "Quoi qu'on dise, nous ne sommes inféodés à aucun parti. Nos valeurs chrétiennes, notre indépendance et notre réussite sociale, feraient de nous de très bons républicains. Mais, depuis deux ans, ce parti ne nous voit que sous l'angle de la lutte contre les clandestins. C'est odieux pour d'honnêtes Américains établis ici pour certains depuis des générations". Christianisme mis à part, beaucoup d'Américains d'origine asiatique pourraient dire la même chose.

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Il est clair que le premier test que devra passer le parti républicain concerne la réforme du système d'immigration. Conscient du renforcement de ses positions, Barack Obama a enfoncé le clou dès le lendemain de sa réélection, affirmant : "Je retourne à la Maison Blanche plus déterminé et plus inspiré que jamais (…) Dans les prochaines semaines et les prochains mois je suis disposé à travailler avec les dirigeants de nos deux partis pour relever les défis que nous ne pouvons relever qu'ensemble. Réduire notre déficit. Réformer notre système fiscal. Réformer notre système d'immigration. Nous libérer de l'emprise du pétrole étranger". Signe des temps : John Boehner, le président républicain de la Chambre des représentants, jusque-là opposé à toute réforme de l'immigration, faisait savoir peu après qu'il était favorable à "une approche globale" du problème pour le régler "une fois pour toutes". "Ce dont je parle, c'est d'une approche de bon sens, étape par étape, qui sécurise nos frontières, nous permette d'appliquer nos lois et répare un système d'immigration en dysfonctionnement", a-t-il ajouté prudemment. John Boehner s'est par ailleurs bien gardé de préciser s'il était favorable ou non à un règlement de la situation des clandestins par le biais de la naturalisation. Rien, donc, ne permet d'affirmer que ce médiocre politicien sera capable d'imposer un retour au réel, un compromis, à la partie la plus radicale de ses troupes.

Au bord de la falaise fiscale

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L'autre dossier qui devrait permettre de mesurer la capacité d'adaptation des républicains à une situation qu'ils n'avaient pas prévue, a reçu le nom de fiscal cliff (falaise fiscale) dans le jargon parlementaire américain. De quoi s'agit-il ? D'accords bancals conclus en 2010, au lendemain de la défaite des démocrates aux élections législatives intermédiaires, puis en 2011 entre la Maison Blanche et le Congrès pour éviter une paralysie complète de l'exécutif. En échange de la reconduction de la réduction des impôts, y compris ceux des plus riches, accordée il y a dix ans par l'administration de George W. Bush et de coupes budgétaires automatiques, les républicains avaient accepté une augmentation du plafond de la dette. Problème : tous ces accords expirent le 31 décembre et si un nouvel accord n'est pas conclu à temps, toutes les réductions d'impôts seront annulées, les dépenses militaires automatiquement amputées (ce dont les républicains ne veulent à aucun prix) ainsi que les programmes sociaux (ce que les démocrates refusent). Soit une ponction supérieure à 1 200 milliards de dollars qui mettrait en péril la modeste relance de l'économie américaine et ferait remonter le chômage au-delà de 9 % alors que le plan de relance imposé par Obama a permis de le ramener à 7,8 %, en sauvant notamment l'industrie automobile du pays.

Un accord, oui, mais lequel ?

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Aucun des deux partis ne peut prendre la responsabilité d'une éventuelle catastrophe économique. La question n'est donc pas de savoir s'il y aura accord, mais quel accord sera conclu. Obama, qui a affirmé rechercher un "consensus sur un compromis difficile", est aujourd'hui en meilleure position dans les négociations qui ont commencé avec les républicains une semaine après l'élection : ceux-ci ne sont plus obsédés par la volonté de le limiter à un seul mandat et savent qu'une majorité d'Américains ne leur pardonnerait pas de jouer la politique du pire. Reste à savoir s'ils accepteront une augmentation des impôts pour les Américains gagnant plus de 250 000 dollars, comme l'a promis Barack Obama ou si ce dernier abandonnera cette exigence en échange de la suppression d'un grand nombre de niches fiscales qui profitent aux plus hauts revenus. Une chose est sûre : persuadé qu'il a été trop naïf en 2010 et 2011 dans ses négociations avec les républicains, Obama est prêt cette année à prendre le pays à témoin au cours de meetings. Il y a fait allusion dans son discours de victoire en affirmant que "le rôle des citoyens dans notre démocratie ne se termine pas avec la sortie des bureaux de vote". Ses collaborateurs ont été plus précis : le cyber-réseau des militants et sympathisants, qui a été si efficace dans la victoire du 6 novembre dernier, reste en alerte pour faire pression sur les parlementaires.

Plan de l'article

    1. Présider une nouvelle Amérique
  1. Le GOP, combien de divisions ?
  2. Immigration, où est le problème ?
    1. Au bord de la falaise fiscale
    2. Un accord, oui, mais lequel ?

© Altern. économiques, 2012

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « Obama peut tabler sur des républicains laminés », Alternatives Internationales, 12/2012 (N° 57), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2012-12-page-12.htm


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