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Alternatives Internationales

2012/3 (n° 54)


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Union européenne, Proche-Orient, Françafrique, droits de l'homme, G20, OTAN, Libye, Afghanistan, Méditerranée, Syrie... Nicolas Sarkozy n'a jamais caché sa volonté de jouer un rôle majeur dans la marche du monde durant son mandat. Pour quel résultat ? A l'heure du bilan, retour sur cinq années de folle diplomatie, émaillées de reniements et de volte-face.

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La rupture. Comme en politique intérieure, la promesse avait émaillé tous les propos consacrés par Nicolas Sarkozy à la politique étrangère de la France pendant la campagne électorale de 2007. Cinq dossiers, selon lui, étaient prioritaires pour en finir avec les ambiguïtés de Jacques Chirac : les rapports avec les États-Unis et Israël, les droits de l'homme, la panne européenne après le succès du " non " au référendum sur le Traité constitutionnel de 2005, la politique africaine de la France.

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Officiellement, Nicolas Sarkozy ne s'était jamais désolidarisé du refus de Jacques Chirac, en 2003, de participer à l'invasion de l'Irak de Saddam Hussein, soupçonné à tort de se doter d'armes de destruction massive. En privé et à mots couverts, il n'avait cependant jamais caché qu'il n'approuvait ni la menace française d'utiliser son droit de veto au Conseil de sécurité pour s'opposer aux projets guerriers de George W. Bush, ni l'alliance de circonstance nouée à cette occasion avec la Russie et l'Allemagne. Alliance qui avait entraîné une détérioration des relations entre Paris et plusieurs capitales est-européennes.

Une passion américaine déçue

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Dès septembre 2006, le candidat Sarkozy avait d'ailleurs promis, lors d'un déplacement aux États-Unis, une plus grande solidarité et un retour complet de la France dans l'organisation militaire de l'OTAN. Officiellement, ce dernier était soumis à deux conditions : la fin de l'opposition américaine à la mise en place d'une Europe de la défense et l'octroi à la France d'un important commandement de l'OTAN. Aujourd'hui, ce retour est effectif, mais la France se contente de responsabilités limitées au sein de l'OTAN et l'Europe de la défense est toujours dans les limbes faute de volonté et de moyens européens. A deux reprises, cependant, Nicolas Sarkozy a accepté de renforcer le contingent français en Afghanistan dont il a fini par annoncer, quelques mois avant l'élection présidentielle de 2012, le retrait accéléré. En 2011, moins bien disposé face à Barack Obama qu'il l'était à l'égard de George W. Bush, il n'avait accepté qu'après moult réticences que les opérations contre la Libye de Kadhafi soient placées sous le contrôle de l'OTAN. Mais il n'avait guère le choix : plusieurs pays européens refusaient de participer à des opérations qui auraient traîné en longueur sans l'aide matérielle et technologique des États-Unis.

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Durant toute la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait exalté les valeurs américaines : culte de l'effort et de la réussite individuelle, critique de l'assistanat. Il allait même jusqu'à faire l'éloge de la politique immobilière des États-Unis, fondée sur une politique débridée de crédit, qui allait pourtant conduire le pays à la catastrophe quelques mois plus tard. L'expression de cette passion américaine s'apaisera avec l'arrivée au pouvoir de Barack Obama. Plusieurs raisons à cela : la crise des " subprimes ", d'abord, qui rend difficilement vendable le modèle américain ; le " tropisme du Pacifique " d'un président américain qui semble se désintéresser d'une l'Europe incapable de s'affirmer en tant que puissance. Obama n'a-t-il pas snobé, en novembre 2009, les festivités organisées à Berlin pour fêter le vingtième anniversaire de la chute du mur ? Ne va-t-il pas, ensuite se permettre de tancer les Européens, jugés trop peu réactifs à la crise des dettes souveraines ? Rester sourd aux conseils que Nicolas Sarkozy prodigue, lorsqu'il préside le G20, à l'Amérique en matière de régulation financière ?

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Autre sujet de discorde : le projet de désarmement atomique total (" Global Zero ") de Barack Obama qui met en cause la force de frappe française même si celle-ci ne compterait que trois cents têtes nucléaires alors que la Russie en totaliserait treize mille et les États-Unis plus de neuf mille. Nicolas Sarkozy ne veut pas entendre parler d'une telle stratégie qui mettrait à mal, selon lui, l'un des deux piliers du statut international de la France, le second étant le droit de veto dont Paris bénéficie au Conseil de sécurité des Nations unies. D'où cette réplique passablement méprisante de Nicolas Sarkozy, en septembre 2009, lors d'une réunion spéciale des Nations unies convoquée par Barack Obama pour discuter du " Global Zero " : " le président des États-Unis a raison de parler du futur, mais avant le futur il y a le présent. Nous vivons dans un monde réel, pas dans un monde virtuel ".

Ménager la chèvre et le chou

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La rupture avec la politique étrangère de Jacques Chirac au Moyen-Orient fut nette au début du mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Depuis décembre 1996, date de la visite agitée de Chirac à Jérusalem, les relations franco-israéliennes restaient en effet fort tendues même si Paris s'était finalement rallié au refus européen d'entériner le résultat des élections palestiniennes de 2006, à l'acceptation du blocus sanglant de Gaza, à l'alignement de la politique moyen-orientale de l'Europe sur celle des États-Unis. Ainsi, les tensions entre Paris et Jérusalem expliquent aussi bien l'accueil exceptionnel réservé à Nicolas Sarkozy par les autorités israéliennes dès 2004 que les commentaires louangeurs qui ont salué, à Jérusalem, son élection : sa profonde amitié pour Israël n'a jamais été mise en doute et souvent a été rappelé le fait qu'enfant, il était très proche de son grand père maternel, d'origine juive. Cette empathie fut confirmée en juin 2008, lorsque Sarkozy se rendit en visite officielle à Jérusalem pour, dit-il lors de son discours devant la Knesset (l'assemblée israélienne), " renouveler l'amitié " entre les deux pays. Comme François Mitterrand en 1982, Nicolas Sarkozy prononça devant les députés israéliens, un discours équilibré : arrêt de la colonisation des territoires palestiniens, Jérusalem capitale des deux États, retour aux frontières de 1967 avec possibilité d'échanges de territoires, règlement du dossier des réfugiés palestiniens sans mise en cause du caractère juif d'Israël.

Domaine réservé : en savoir plus

Nicolas Sarkozy a poussé à l'extrême le principe (non écrit) du domaine réservé du chef de l'État en politique étrangère, ne tenant pas au courant son ministre des affaires étrangères de certaines de ses initiatives.

Alain Juppé, par exemple, a appris par l'AFP que la France et Bernard-Henri Lévy venaient de reconnaître les rebelles du CNT Libyen…

A maintes occasions, Sarkozy a manifesté son mépris des diplomates auxquels il a préféré les envoyés spéciaux, ou secrets. " Il devient très important de se débarrasser du Quai d'Orsay, confiait-il à Yasmina Reza en 2007. J'ai un mépris pour tous ces types, ce sont des lâches ". De fait, les crédits de la diplomatie, pourtant modestes, n'ont cessé d'être rognés. Au point qu'avant de remplacer Bernard Kouchner, Alain Juppé avait cosigné avec Hubert Védrine, une tribune dans Le Monde pour lancer un cri d'alarme.

L'impasse Damas

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Quelques mois plus tard, cependant, la France se prononçait en faveur d'un renforcement des relations entre l'Union européenne et Israël alors que la colonisation des territoires palestiniens se poursuivait. Paris, enfin, n'a jamais ménagé sa compréhension des inquiétudes israéliennes face aux efforts déployés par l'Iran pour se doter de l'arme nucléaire, allant parfois jusqu'à critiquer les États-Unis pour leur attentisme. Car il ne fait pas de doute, pour Nicolas Sarkozy, que l'avènement de la bombe iranienne signifiera le bombardement de l'Iran.

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L'intransigeance de Benyamin Netanyahou, son refus de tout geste positif en faveur de la paix, finit cependant par excéder Nicolas Sarkozy, qui avait pourtant réservé, en plusieurs occasions, le meilleur accueil au premier ministre israélien à l'Élysée.

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Incapable de convaincre Netanyahou, Nicolas Sarkozy ne fut pas plus heureux dans sa tentative de réintégrer dans la communauté internationale le syrien Bachar al-Assad, tenu à l'écart par Jacques Chirac depuis l'assassinat de Rafic Hariri, le premier ministre libanais, en 2005. Il y avait pourtant mis le prix, allant jusqu'à inviter le dictateur au défilé du 14 juillet 2008. Trois ans plus tard, il en était à réclamer la démission de son ex-invité coupable de massacres de masse de sa propre population.

Inventer ce qui existe déjà

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Les ouvertures du début du quinquennat en direction de Damas s'inscrivaient dans un plus vaste projet : l'Union pour la Méditerranée qui visait à rapprocher politiquement, à l'invitation de la seule France les pays du nord et du sud de la Méditerranée. Peu importe que Nicolas Sarkozy se soit qualifié hier d'" occidentaliste ", d'" atlantiste " et de défenseur des " racines chrétiennes " de l'Europe. Lorsqu'il expose son idée à Tanger, en octobre 2007, c'est un tout autre discours qu'il tient : " l'Europe en tournant le dos à la Méditerranée, se détournerait de ses sources intellectuelles, morales et spirituelles, mais également de son avenir. Car c'est en Méditerranée que l'Europe gagnera sa sécurité, sa prospérité, qu'elle retrouvera l'élan que ses pères fondateurs lui avaient donné ".

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Mais le projet présidentiel, qui visait à résoudre l'équation turque (un pays méditerranéen mais pas européen, selon Sarkozy) et à favoriser un règlement du conflit israélo-palestinien, " doublonnait " avec le Processus de Barcelone, lancé en 1995 par l'Union européenne pour promouvoir la coopération avec les pays riverains de la Méditerranée. Il se heurta d'entrée à l'opposition de nombreux pays européens, qui n'avaient même pas été consultés. Il fallut donc rebaptiser l'entreprise en Union pour la Méditerranée, y inclure les pays du nord de l'Europe. Bref, se contenter d'une relance du Processus de Barcelone. Mais ce sont les chutes du tunisien Benali et de l'égyptien Moubarak, dont Sarkozy avait fait les deux piliers de l'Union méditerranéenne, qui portèrent le coup fatal à l'initiative, incohérente au départ, de Nicolas Sarkozy. Pour ne rien dire de l'opposition de la Turquie, qui se transforma en guerre économique ouverte lorsque Sarkozy fit adopter par l'Assemblée nationale un projet de loi pénalisant toute négation ou minimisation du génocide arménien (lire p. 66).

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Le président français eut plus de succès avec ce qu'il a appelé " le retour de la France en Europe ". Il s'agissait pour lui de revenir sur le " non " de la France au Traité constitutionnel lors du référendum de 2005. Un " non " qui paralysait l'Europe et annihilait l'influence de la France. Un seul pays d'importance s'opposa à la proposition de Nicolas Sarkozy d'un Traité simplifié, débarrassé de ses aspects constitutionnels : la Pologne. C'est, entre autres, le mérite du président français d'avoir su convaincre le président Kaczynski de revenir sur sa position. Mais à son crédit, surtout, de s'être engagé pendant la campagne électorale à faire ratifier un nouveau traité par la voie parlementaire et non par référendum.

Berlin, je t'aime mon non plus

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Un moment tenté de jouer la Grande Bretagne contre l'Allemagne, Nicolas Sarkozy aura eu du mal à normaliser ses relations avec Berlin. Pour des raisons de comportement personnel d'abord : Berlin a peu apprécié que Sarkozy se soit approprié tout le mérite de l'adoption du Traité simplifié alors que la diplomatie allemande, qui assurait alors la présidence de l'Europe, y avait beaucoup contribué ; et si le succès tout relatif de la médiation de Nicolas Sarkozy dans le conflit opposant Russie et Géorgie pendant la présidence française de l'Europe, au second semestre de 2008, n'a pas soulevé de critiques, il en est allé différemment des initiatives françaises, soigneusement mises en scène, dans la libération des infirmières bulgares retenues par Kadhafi.

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Mais ce sont surtout des différends politiques qui pèsent entre les deux pays : remise en cause de la discipline budgétaire promise par Jacques Chirac suite aux allégements fiscaux du " paquet fiscal " ; mépris affiché pour les institutions européennes, notamment la Banque centrale (BCE) et la Commission ; recours aux pratiques intergouvernementales uniquement entre grands États.

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Avec le temps - et surtout la crise des dettes souveraines - la relation franco-allemande s'est améliorée, Nicolas Sarkozy s'étant transformé en chantre du modèle allemand et la chancelière Angela Merkel acceptant une certaine solidarité financière entre États européens, l'ébauche d'un gouvernement économique et une réelle indépendance de la BCE qui ne serait plus obsédée par la seule lutte contre l'inflation.

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Malgré ses promesses de campagne, Nicolas Sarkozy doit défendre un bilan particulièrement maigre en matière de défense des droits de l'homme. L'intervention en Libye, qui s'est terminée par le lynchage de Kadhafi et une grande instabilité dans le pays, ne peut faire oublier les honneurs réservés au dictateur libyen peu de temps après la libération des infirmières bulgares. De même, elle ne peut occulter la complaisance longtemps manifestée à l'encontre de l'autocrate tunisien Ben Ali, jusque pendant les premières semaines des manifestations qui allaient le contraindre à la fuite.

La Françafrique se porte bien

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Son action en faveur des droits de l'homme n'est guère plus brillante en ce qui concerne l'Afrique, la Russie ou la Chine. Après avoir promis, pendant sa campagne, une relation avec l'Afrique " nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée des scories du passé ", il consacra son premier voyage sur le continent au Sénégal et au Gabon, symbole de la glauque Françafrique. Et c'est à Dakar qu'il affirma que " le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire " Quelques mois plus tard, il obéissait à un diktat d'Omar Bongo, le président gabonais, en limogeant le secrétaire d'État à la coopération, Jean-Marie Bockel, coupable d'avoir déclaré que la rupture promise avec la Françafrique tardait à venir. Depuis, trois sujets seulement paraissent intéresser le président français en Afrique : l'étranglement des flux migratoires (l'obtention d'un visa pour la France est devenue un sport de combat pour les Africains), la lutte contre le terrorisme islamique au Sahel, devenue plus complexe depuis l'intervention en Libye, et la protection des intérêts économiques français, notamment en Côte d'Ivoire où l'intervention militaire française a été décisive dans l'accession d'Alassane Ouattara au pouvoir.

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Avec la Russie, ce sont encore les intérêts économiques qui ont prévalu sur les droits de l'homme. Le contrat le plus symbolique concerne le projet d'achat par Moscou d'au moins un porte-hélicoptères de type Mistral qui, basé en mer Noire, serait un formidable outil de guerre dans les conflits du Caucase. D'autres, au profit d'entreprises du BTP, concernent le site des Jeux Olympiques d'hiver, à Sotchi. Autant de raisons, sans doute, au silence des autorités françaises face aux multiples violations des droits de l'homme, au tour de passe-passe électoral auquel s'est livré Vladimir Poutine pour revenir à la présidence (lire le dossier Agir, p. 56-65).

Pékin, le grand pardon

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La Chine, quant à elle, a eu le dernier mot dans une épreuve de force entamée par Sarkozy au début de son mandat, après les émeutes du Tibet, en mars 2008. Critiquant la répression, le président avait fait savoir qu'il ne se rendrait à Pékin, pour la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques, que si les autorités chinoises modifiaient leur comportement au Tibet. La situation se compliqua ensuite, du fait des incidents anti chinois lors du passage à Paris de la flamme olympique. Pour tenter de calmer Pékin, Sarkozy s'y rendit pour l'ouverture des Jeux bien qu'aucun progrès n'ait été enregistré au Tibet. Et la tension montera encore d'un cran, lorsque Sarkozy rencontrera brièvement en Pologne le dalaï-lama. Depuis, il n'a plus jamais été question des droits de l'homme chinois à l'Élysée. Et nombre d'émissaires ont été dépêchés à Pékin, pour tenter de réparer les pots cassés…

Plan de l'article

  1. Une passion américaine déçue
  2. Ménager la chèvre et le chou
  3. L'impasse Damas
  4. Inventer ce qui existe déjà
  5. Berlin, je t'aime mon non plus
  6. La Françafrique se porte bien
  7. Pékin, le grand pardon

© Altern. économiques, 2012

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « Sarkozy, l'inconstance faite diplomatie », Alternatives Internationales, 3/2012 (n° 54), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2012-3-page-12.htm


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