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Alternatives Internationales

2012/6 (n° 55)


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Il y a d'abord les chiffres bruts qu'on peut lire de loin. Les taux d'intérêt qui grimpent, la croissance qui plonge, et le chômage qui ne cesse de gonfler : 24,3 % en Espagne, 21,7 % en Grèce, 15,2 % au Portugal… Mais il y a aussi les transformations du quotidien, que l'on ne distingue que de près, dans les pays d'Europe du Sud soumis à l'austérité. Les enfants portugais qui arrivent de plus en plus souvent à l'école le ventre vide et les personnes âgées qui ne se chauffent plus l'hiver pour faire durer leur maigre pension [1][1] Going to school without breakfats in Portugal, et Winter.... Ou les dispensaires d'organisation humanitaires en Grèce qui avant la crise soignaient surtout des sans-papiers et prennent désormais en charge les citoyens du pays, qui ne peuvent plus payer les examens hospitaliers (lire p. 32). Ou encore les dizaines de milliers d'Espagnols qui doivent quitter leur maison faute de pouvoir rembourser leur emprunt immobilier (lire p. 28).

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L'austérité, qu'elle soit imposée (Grèce, Portugal) par l'Union européenne et le FMI en échange de prêts, ou que le pays se l'inflige (Espagne) pour éviter de solliciter l'aide étrangère, est le résultat du surendettement de ces pays. Une dette qui, selon les cas, est plutôt le fait de l'État ou celui du privé. Les trois pays concernés ont donc une part essentielle de responsabilité dans leur situation. Notons cependant, comme le dit le proverbe anglo-saxon, qu'il faut être deux pour danser le tango. Et qu'à tout acheteur, si souverain et mal inspiré soit-il, correspond un vendeur. Ainsi, la Grèce, au budget de défense extravagant, était, entre 2001 et 2010, l'un des dix principaux acheteurs d'armements de la France. C'est aussi largement grâce à elle que les exportations de matériel militaire allemand ont crû entre 2006 et 2010 (année où le premier acheteur de Berlin fut le Portugal).

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Soigner le mal ou les symptômes ?

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La dette surtout est un symptôme de maux, politiques et économiques, plus profonds. Les Grecs ont longtemps élu des dirigeants qui menaient des politiques fiscales, démagogiques et clientélistes, vouées à la faillite (lire p. 33). Les Espagnols ont fait semblant de croire que bétonner de plus en plus leur territoire suffisait à rendre l'économie durablement florissante (lire p. 28). Quant aux Portugais, ils ne sont pas inquiétés de ce que leur État investissait peu ou mal dans ce qui est pourtant un atout décisif : l'éducation de toute la population (lire p. 37). Ces maux et d'autres demandent des traitements (fiscaux notamment) qui, pour être durables, doivent être inspirés d'abord par la volonté des citoyens, plutôt que par une contrainte étrangère. Surtout, ils demandent du temps, un temps plus long que celui des échéances fixées par les créanciers.

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Car le traitement, auquel ces pays sont soumis, paraît inverser les priorités thérapeutiques. Comme le note l'économiste espagnol Antón Costas [2][2] El Pais, 18 décembre 2011. Et lire p. 29 , l'Europe ressemble à un drogué qui, sous l'emprise d'une substance euphorisante (l'argent facile et l'endettement), a un accident de voiture qui provoque une grave hémorragie (la chute de la croissance). Faut-il, par moralisme, le soigner pour son addiction, avant d'arrêter le sang qui coule ? Ou l'emmener d'abord aux urgences pour réparer ses blessures, et n'entamer qu'ensuite une indispensable cure de désintoxication ?

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Un État n'est pas une famille

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Certes, la réparation des blessures de l'Europe du Sud exige des décisions difficiles pour le reste de l'Union. En termes financiers d'abord : quelle part supplémentaire de la dette, grecque notamment, faut-il définitivement effacer (ou mutualiser) pour permettre à un pays de ne pas s'enfoncer davantage, voire d'être contraint de quitter la zone euro avec des risques de contagion ? À l'inverse, privilégier le désendettement rapide au prix d'une austérité qui frappe les catégories sociales les plus fragiles est porteur de risques politiques majeurs, dont la tentation xénophobe (lire p. 35). Surtout, quels que soient les efforts des pays d'Europe du Sud, l'austérité seule ne les guérira pas. La métaphore de la famille trop endettée, qui doit restreindre ses dépenses pour repartir sur des bases saines, ne vaut pas pour un pays, rappelle l'économiste belge Paul de Grauwe [3][3] The eurozone crisis and austerity, Social Europe Journal,.... Car dans ce scénario les revenus de la famille restent constants, seul son train de vie devient moins dispendieux. Pour un pays au contraire, lorsque le secteur privé et le secteur public réduisent leurs dépenses pour se désendetter à marche forcée, la consommation globale chute et la croissance avec elle. De même, dans une Union, où les importations du Sud sont les exportations du Nord, si tout le monde, y compris ceux dont l'économie est florissante, se serre la ceinture en même temps, une spirale infernale est à craindre.

Notes

[1]

Going to school without breakfats in Portugal, et Winter of crisis killing the elderly in Portugal, Mario Queiroz, ISP News, 2012

[2]

El Pais, 18 décembre 2011. Et lire p. 29

[3]

The eurozone crisis and austerity, Social Europe Journal, 31 mai 2012


© Altern. économiques, 2012

Pour citer cet article

Mens Yann, « L'austérité au quotidien (introduction au dossier) », Alternatives Internationales, 6/2012 (n° 55), p. 27-27.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2012-6-page-27.htm


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