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Alternatives Internationales

2013/12 (N° 61)


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Voilà près de 70 ans qu'États-Unis et Arabie saoudite entretiennent une solide relation stratégique, huilée par le pétrole et le champagne des contrats d'armements. Une alliance qui a résisté aux guerres du Golfe, au conflit israélo-palestinien et même aux attentats du 11 septembre... Mais qui est de plus en plus minée par les épineux dossiers syrien et iranien.

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Deux dates symboliques pour marquer l'érosion actuelle du pacte stratégique qui régit depuis plus de 68 ans les relations entre les États-Unis et l'Arabie saoudite.

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D'abord le 14 février 1945. Le président Franklin Roosevelt arrive en Égypte, épuisé par les négociations qu'il vient d'avoir avec Staline à Yalta. La mort le guette, mais elle attendra son retour aux États-Unis pour l'abattre. En attendant, Roosevelt a rendez-vous avec le roi saoudien Abdelaziz Al Saoud, qui veut à la fois sécuriser et moderniser son royaume en se rapprochant des États-Unis, seule puissance occidentale n'ayant jamais participé à la colonisation de la région. La rencontre a lieu à bord du croiseur américain USS Quincy, ancré sur le Grand Lac Amer, dans le canal de Suez. Elle est fructueuse. En échange d'une protection militaire en cas de besoin contre les rivaux de l'Arabie saoudite que sont alors l'Égypte, la Jordanie et l'Iran, Abdelaziz Al Saoud accorde aux États-Unis et pour soixante ans un accès à prix très modéré à l'abondant pétrole de son royaume.

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Le 18 octobre 2013, ensuite. À la surprise générale, l'Arabie saoudite annonce qu'elle n'occupera pas le siège de membre non permanent du Conseil de sécurité auquel elle vient d'être élue après un lobbying intensif. Officiellement, cette décision est due à la politique "deux poids, deux mesures" suivie par le Conseil de sécurité dans les dossiers israélo-palestinien et syrien. Officieusement, les autorités de Riyad ne cachent pas qu'elles visent les États-Unis, dont elles désapprouvent l'ensemble de leur politique proche-orientale ; elles ne veulent plus être ligotées par la pratique du consensus, souvent de circonstance au sein du Conseil de sécurité. Désormais, affirment-elles, l'Arabie saoudite n'agira qu'en vertu de ses intérêts nationaux et régionaux.

Anticommunisme en partage

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Voilà des années que des contentieux de divers ordres troublaient les relations américano-saoudiennes. Ces différends n'avaient jamais été exposés sur la place publique et n'avaient jamais menacé le pacte conclu par Roosevelt et Al Saoud. Après tout, ce pacte n'avait-il pas été conclu malgré le refus du souverain saoudien d'accepter la création d'un foyer national juif en Palestine proposée par Roosevelt ? Et le pacte n'avait-il pas survécu, deux ans plus tard, au soutien apporté par les États-Unis de Harry Truman à la création de l'État d'Israël ? Le même réalisme prévalut en 1973, à la suite de la guerre du Kippour, lorsque l'Arabie saoudite rallia la décision de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et déclara un embargo pétrolier à l'encontre des États-Unis pour protester contre leur aide à Israël pendant le conflit (tout en augmentant de 70 % la facture des autres pays occidentaux). Assez vite, cependant, l'Arabie saoudite reprend, grâce à ses immenses réserves pétrolières, son rôle de modérateur des prix au sein de l'Opep et de chantre de l'anticommunisme au Proche-Orient. Les États-Unis y trouvent alors leur compte, non seulement en pétrole mais aussi en trustant les fabuleux contrats industriels et d'armements que leur accorde une Arabie saoudite qui rachète sans barguigner des centaines de milliards de dollars en bons du Trésor américain. Autre "service" rendu en ces années-là par les agents saoudiens à leur allié américain : le financement et l'armement des contras guatémaltèques dans leur lutte contre le régime sandiniste, proche de Cuba…

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S'ouvre à cette époque une période de coopération stratégique aussi intense que discrète entre Washington et Riyad. D'abord en Arabie saoudite même, alors que les forces de sécurité du Royaume se révèlent incapables de venir à bout de l'attaque lancée en 1979 contre les lieux saints de La Mecque par des commandos islamiques mettant en cause la moralité et la légitimité du régime. Ensuite en Afghanistan, au début des années 1980, où l'Arabie saoudite envoie des milliers de "volontaires islamistes" au secours des rebelles afghans qui luttent contre l'occupation soviétique. Elle finance aussi d'importantes livraisons d'armes ainsi que les opérations lancées par la CIA pour aider les résistants afghans.

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Lors de l'interminable guerre irako-iranienne (1980-1988), les deux pays se retrouvent du côté de Saddam Hussein. Les États-Unis, parce qu'ils sont déjà en butte à la révolution islamique de Khomeiny. L'Arabie saoudite, qui se veut en matière d'islam la seule référence sunnite, parce qu'elle entend conforter son statut de puissance régionale face à l'Iran chiite et qu'elle craint également une contamination de sa propre population chiite (environ 10 % des Saoudiens) concentrée dans la région la plus riche en pétrole. À cette occasion et pour la première fois au grand jour, les troupes américaines foulent le sol saoudien, la terre la plus sainte de l'islam, au grand dam des éléments les plus conservateurs du pays qui dénoncent "le protectorat américain" toléré par le souverain wahhabite. Finalement, c'est Saddam Hussein lui-même qui mettra fin à sa relation privilégiée avec Riyad et Washington en envahissant le Koweït en 1991 pour faire main basse sur ses gisements pétroliers. L'alliance militaire américano-saoudienne joue alors à plein et les armées du dictateur de Bagdad sont rapidement défaites, même si ce dernier est épargné par le président Bush (père) qui veut éviter un chaos en Irak.

Saoudiens contre les Twin Towers

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Mais l'incapacité - ou le refus - des États-Unis d'imposer un règlement du conflit israélo-palestinien continue à empoisonner les relations entre Washington et Riyad car elle donne des arguments à certains pays arabes et permet aux courants les plus extrémistes de l'islamisme de dénoncer la "vassalité" de l'Arabie saoudite vis-à-vis des États-Unis. Ce qui pousse le roi Abdallah, au début de 2001, à envoyer une virulente missive au président Bush (fils) pour lui reprocher son inaction. Cet accès de colère sera cependant éclipsé par les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers, à New York et le Pentagone, à Washington. Cet événement va plus qu'ébranler la relation américano-saoudienne lorsque l'opinion publique américaine va apprendre que quinze des dix-neuf terroristes impliqués sont de nationalité saoudienne et que l'opération a été commanditée par Oussama Ben Laden, l'un des rejetons d'une prospère famille du Royaume qui a coopéré quelques années plus tôt avec la CIA pour chasser l'armée soviétique d'Afghanistan. L'Arabie saoudite se livre-t-elle à un double jeu, soutenant en coulisse le terrorisme au service du wahhabisme tout en proclamant sa fidélité au pacte conclu avec les États-Unis ? La réalité est sans doute plus complexe mais guère plus rassurante : de plus en plus contestée pour son népotisme, son mode de vie ostentatoire, la généralisation de la corruption, la famille régnante a sans doute préféré fermer les yeux sur la collusion de certains de ses plus riches sujets avec la nébuleuse Ben Laden. Ce dernier n'a-t-il pas déclaré la guerre au régime saoudien qu'il accuse d'avoir trahi le wahhabisme ? N'a-t-il pas applaudi chaque attentat qui visait des installations ou des personnalités saoudiennes au cours des années 1990 ?

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Le débat fait rage aux États-Unis mais il sera étouffé par l'administration de George W. Bush d'abord grâce à l'intervention en Afghanistan, qui fin 2001 chasse Ben Laden du pays sans parvenir à le capturer, puis par la dénonciation par le même George W. Bush de l'Irak de Saddam Hussein comme un maillon stratégique d'un "axe du mal" qui comprendrait également l'Iran et la Corée du Nord mais certainement pas l'Arabie saoudite. L'accusation portée contre l'Irak de s'être doté d'armes de destruction massive, au coeur du discours sur l'état de l'Union prononcé par Bush le 29 janvier 2002, se révélera par la suite plus que fantaisiste mais se traduira tout de même, un an plus tard, par l'invasion américaine, puis l'explosion de la société irakienne du fait de l'arrivée au pouvoir de représentants de la majorité chiite, longtemps considérée comme quantité négligeable par le régime sunnite de Saddam Hussein. Opposée à l'aventure irakienne dans laquelle se lançaient les États-Unis et échaudée par ses problèmes intérieurs, l'Arabie saoudite n'acceptera pas, contrairement à 1991, que les troupes américaines transitent sur son sol. Ce qui n'empêchera pas le roi Abdallah, au cours d'un voyage à Washington en avril 2005, de signer le renouvellement du pacte de l'USS Quincy.

Obama, oriental-traître

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C'est sous la présidence de Barack Obama que les relations des États-Unis avec le royaume saoudien vont connaître la plus forte dégradation. Première cause, les encouragements répétés du président à une démocratisation des sociétés arabes. D'entrée de jeu, la monarchie absolue saoudienne s'est sentie à bon droit dans la ligne de mire du président américain. Et cette inquiétude s'est transformée en colère lorsque se sont multipliées les révoltes arabes, vues tout d'abord avec bienveillance par Washington. Pour manifester leur opposition à ce mouvement, le royaume saoudien a réservé le meilleur accueil, après sa chute en janvier 2011, à l'autocrate tunisien Zine El-Abidine Ben Ali et s'est désolidarisé clairement de l'intervention militaire franco-américaine lancée contre Mouammar Kadhafi au printemps de cette même année en Libye.

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Mais c'est le lâchage de l'Égyptien Hosni Moubarak en février 2011 par les États-Unis qui a irrité le plus les dirigeants de Riyad : l'homme leur était fidèle et passait à raison pour le meilleur allié arabe des États-Unis, après l'Arabie saoudite. Son lâchage ne prouvait-il pas qu'il pourrait en aller de même, demain, du royaume wahhabite ? La récupération de la révolte égyptienne par les Frères musulmans et leur arrivée au pouvoir via l'élection à la présidence de Mohamed Morsi au printemps 2011 ne pouvaient qu'exacerber les inquiétudes saoudiennes puisque les Frères contestent depuis le début du siècle dernier la suprématie religieuse du wahhabisme. On se souvient bien à Riyad qu'en 1990, ils avaient soutenu, la tentative d'annexion du Koweït par Saddam Hussein et que, alliés de longue date au Qatar, ils ont tenté de s'imposer aussi bien dans la Tunisie post-Ben Ali que dans la Libye post-Kadhafi. D'où, sans aucun doute, la mise au pas du turbulent Qatar grâce au coup d'État familial intervenu en juin dernier dans l'émirat : l'abdication de l'émir mégalomaniaque Cheikh Hamad ben Khalifa Al-Thani au profit de son fils Tamin, qui se concentre désormais sur les problèmes intérieurs au détriment de la politique étrangère de son père. Première conséquence : la mise au pas de la chaîne satellite Al-Jazeera, hier porte-voix des révoltes arabes mais aujourd'hui en chute libre.

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On peut aussi penser que Riyad n'est pas pour rien dans le coup d'État militaire du 3 juillet dernier qui a conduit Mohamed Morsi en prison et qui s'est prolongé par une vague de répression sans précédent des Frères musulmans. C'est peu dire que les Saoudiens n'ont guère apprécié à cette occasion la gêne des dirigeants américains, critiquant un jour les généraux égyptiens, se déclarant persuadés le lendemain de leurs sentiments démocratiques, réduisant de 20 %, quelques jours plus tard, leur aide à l'armée égyptienne alors que l'Arabie saoudite annonçait un soutien massif de plusieurs milliards de dollars aux putschistes égyptiens.

Nouveau départ pour nouvelle vie

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Trois autres dossiers ont fini de persuader les dirigeants saoudiens que l'indécision et les hésitations américaines annoncent à terme un désengagement des États-Unis du Proche-Orient. Le premier dossier est celui du pétrole qui a depuis l'origine constitué le ciment de l'alliance américano-saoudienne. Or ce ciment se délite : dans quelques années les États-Unis n'auront plus le même besoin des ressources énergétiques saoudiennes du fait de l'exploitation intensive aux États-Unis des pétroles et gaz de schiste. Autre source de contentieux, la crise syrienne dans laquelle Riyad, qui ne ménage pas son aide aux sunnites syriens et qui en entraîne certains, avec l'aide de conseillers américains, sur son territoire, reproche amèrement au président Obama ses tergiversations tant à propos de livraisons d'armes antiaériennes aux rebelles que de son refus de frapper des sites militaires de Bachar Al-Assad après que ce dernier a eu recours aux armes chimiques. Pour le Royaume, l'accord conclu avec Damas, sous l'égide de la Russie, pour éliminer ces armes interdites ne serait qu'un leurre qui relégitimerait en définitive un président syrien dont les Saoudiens veulent toujours l'élimination. La volte-face américaine est une preuve, dit-on à Riyad, que la parole présidentielle américaine n'est plus crédible puisque Barack Obama avait affirmé naguère que le recours aux armes chimiques ou bactériologiques constituerait une ligne rouge dont le franchissement entraînerait automatiquement des frappes américaines. C'est aussi la preuve, ajoute-t-on dans une capitale saoudienne obsédée par la volonté de briser un arc chiite qui va de l'Irak au Hezbollah libanais en passant par l'Iran et la Syrie, que les États-Unis, avant de se retirer de la région pour se concentrer sur l'Asie, misent sur un arrangement général avec Téhéran. Si ce n'était pas le cas, auraient-ils conclu à Genève un accord intérimaire sur le nucléaire avec la République islamique, un accord qui ne règle rien mais qui laisse encore six mois aux ingénieurs iraniens pour peaufiner leur projet ? Si ce n'était pas le cas, s'apprêteraient-ils à abandonner l'Afghanistan aux talibans, et l'Irak à une guerre civile que les chiites sont bien décidés à remporter avec l'aide active de l'Iran ?

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Tout comme les Israéliens, les Saoudiens restent de marbre face aux promesses de Barack Obama et de son secrétaire d'État John Kerry, de ne jamais mettre en cause leurs intérêts nationaux dans un accord avec l'Iran. Les premiers et les seconds - mais les premiers sont plus influents que les seconds - unissent paradoxalement leurs efforts pour activer leurs réseaux dans les deux chambres du Congrès américain. Avec un certain succès, semble-t-il. Et ce, alors que l'autorité du président américain n'a jamais été aussi contestée, comme en témoigne le récent affrontement avec la Chambre des représentants qui a entraîné le shutdown du gouvernement fédéral et l'incapacité de l'administration Obama à mettre en place sa réforme du système de santé.

Plan de l'article

  1. Anticommunisme en partage
  2. Saoudiens contre les Twin Towers
  3. Obama, oriental-traître
  4. Nouveau départ pour nouvelle vie

© Altern. économiques, 2013

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « La fin d'une relation particulière », Alternatives Internationales, 12/2013 (N° 61), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2013-12-page-12.htm


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