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Alternatives Internationales

2013/3 (N° 58)


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"Officiellement", la France ne court pas le risque de s'enliser au Mali. Mais entre des forces africaines ni encadrées ni préparées, un soutien des Européens et des Américains riche en mots mais pauvre en actes, et un État malien loin d'être reconstruit, la guerre imprévue du président Hollande semble de plus en plus imprévisible.

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Méfiance à l'égard de l'institution militaire, réticence au recours à la force… Bien peu d'indices avaient permis, pendant la dernière campagne présidentielle, de prévoir que François Hollande allait prendre ses distances avec ces deux "marqueurs" de la culture de gauche. Bien au contraire si l'on en jugeait par sa promesse d'en finir en 2013 avec la présence militaire de la France en Afghanistan, quitte, lors du dernier mois de la campagne, à préciser que cela ne concernerait finalement que "les forces combattantes", plusieurs centaines d'hommes devant rester sur place pour participer à la formation de l'armée afghane.

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Ces données, ajoutées à la réputation d'indécis et de "mou" collée à François Hollande par la droite et certains de ses rivaux socialistes, expliquent l'étonnement que souleva sa décision, le 10 janvier, de briser l'offensive islamo-terroriste en direction de Mopti, cité verrou du sud du Mali. À croire que tout le monde avait oublié une période de la vie du président de la République : réformé à sa sortie de l'ENA en 1976 pour cause de myopie, il avait fait appel de cette décision pour pouvoir entrer à l'école d'officiers de Coëtquidan et quitter l'armée avec le grade de lieutenant de réserve. La légende (non garantie) veut que, dans sa jeunesse, il ait confié à un ami : "Comme je veux être président de la République, il faut que j'aie fait le service militaire…". Enfin, et ceci ne relève pas de la légende, François Hollande a été membre de la Commission de la défense de l'Assemblée nationale de 1997 à 2009.

Le spectre de la Françafrique

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Quelques jours avant son engagement au Mali, François Hollande avait pris deux autres décisions significatives en tant que chef des armées : le feu vert à l'envoi d'un commando des forces spéciales en Somalie pour tenter de libérer un agent de la DGSE, pris en otage en juillet 2009 et détenu par les Chebabs, groupe affilié à Al-Qaïda ; l'affaire s'est transformée en désastre, c'est-à-dire par la mort de l'otage et de deux membres du commando mais elle annonce, peut-être, une évolution de la politique de la France dans ce genre de problèmes. L'autre décision de François Hollande concerne l'envoi, début janvier, de six cents parachutistes à Bangui, la capitale de la République centrafricaine, menacée par une rébellion hétérogène mais qui se nourrit du discrédit d'un régime corrompu et népotique installé dix ans plus tôt, avec l'appui de Paris, par "le président général" François Bozizé. Soucieux de ne pas être accusé de retomber dans les délices de la Françafrique, François Hollande a expliqué ainsi le sens de sa décision : "Si nous sommes présents à Bangui, ce n'est pas pour protéger un régime, c'est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d'un pays. (…) Ce temps-là est révolu". À ce jour, l'affaire s'est terminée par la mise sous tutelle de François Bozizé, contraint par ses voisins de la Communauté économique des États d'Afrique centrale (CEEAC) de transférer l'essentiel de ses pouvoirs à un gouvernement d'union nationale dirigé par un de ses opposants.

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"Ce temps-là est révolu". Cette affirmation est à rapprocher d'autres déclarations de François Hollande. En particulier celles-ci, extraites du discours qu'il a prononcé le 12 octobre à Dakar : "Nous devons tout nous dire, sans ingérence mais avec exigence (…). Le futur de l'Afrique se bâtira par le renforcement de la capacité des Africains à gérer eux-mêmes les crises africaines". Ou cette autre, quelques jours plus tard à Kinshasa, lors du sommet de la francophonie, pour dénoncer devant son hôte les tares du régime Kabila : "La situation en République Démocratique du Congo est tout à fait inacceptable tant sur le plan des droits et de la démocratie que de la reconnaissance de l'opposition". Ou encore, lors de sa conférence de presse du 13 novembre, cette promesse : "En aucun cas, la France n'interviendra elle-même au Mali".

Une guerre sans scénario

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Pourquoi alors intervenir ? D'abord, bien sûr, parce que les trois groupes islamo-terroristes qui contrôlaient le nord du Mali  [1][1] Aqmi, qui se réclame d'Al-Qaïda, dirigée par l'algérien..., ont lancé une offensive en direction du sud pour prendre de vitesse leurs adversaires : jusqu'à la fin de 2012, la politique préconisée officiellement par Paris prévoyait le déploiement progressif au Mali d'une force africaine de plusieurs milliers d'hommes en provenance des pays membres de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cédéao)  [2][2] Le Nigeria, le Burkina Faso, le Togo, le Bénin et le.... Formées et entraînées par plusieurs centaines de militaires issus de l'Union européenne, c'est cette force - la Misma - qui, de concert avec l'armée malienne, devait se lancer à l'assaut du nord du Mali à partir de septembre prochain. L'armée française, dans ce schéma, n'aurait dû fournir qu'une aide en matière logistique et de renseignement.

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Trois résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies (7 juillet, 12 octobre et 20 décembre 2012) entérinaient laborieusement ce scénario qui ne prévoyait aucune intervention directe de la France. Un scénario mal écrit, tant il surestimait les capacités d'une armée malienne divisée et en déroute, l'adaptation au combat dans les sables du nord du Mali de contingents africains issus de zones tropicales. Tant, aussi, il supposait l'existence d'un gouvernement un peu cohérent à Bamako alors que la capitale malienne a tous les aspects d'un bateau ivre, avec un président intérimaire sans pouvoir, toujours à la merci d'un capitaine putschiste qui ne cachait pas, début janvier, son opposition à une intervention étrangère tout en négociant en sous main avec certains des groupes terroristes qu'il était censé combattre. Après avoir chassé un Premier ministre qui ne lui convenait pas, il s'est fait nommer par un président de transition impuissant, chef du comité chargé de réorganiser l'armée malienne…

Portrait : la guerre en Drian

Si Nicolas Sarkozy, avait le plus profond mépris pour ses ministres de la défense, c'est une véritable amitié complice qui unit François Hollande et Jean-Yves Le Drian. Agrégé d'histoire, élu député de Lorient en 1978, ce taiseux introverti s'est d'abord consacré à sa Bretagne dont il a conquis la présidence en 2004. Mais qui dit Lorient, dit aussi bases navales et arsenaux. D'où sa passion pour les questions militaires et sa présence experte à la Commission de la défense de l'Assemblée nationale. D'où aussi le soulagement manifeste de nos responsables militaires lors de sa nomination à l'Hôtel de Brienne. Des responsables qu'il connaissait bien puisqu'ils fréquentaient avec assiduité le club Sémaphore qu'il a créé dans les années 2000 pour réunir militaires et hauts fonctionnaires.

Le retrait des forces françaises combattantes d'Afghanistan, mené sans accroc, n'empêche pas le nouveau ministre de surveiller de près le dossier malien qui a fait l'objet d'un conseil ministériel restreint deux semaines après l'entrée de François Hollande à l'Élysée. Le Drian affirme à cette occasion que la stratégie consistant à "retourner" certains groupes armés est condamnée à "l'échec" ; il recommande de porter "un coup d'arrêt militaire" aux progrès d'Aqmi. Plus tard, Jean-Yves Le Drian ne dira rien publiquement de ses agacements face à des alliés américains et européens qui traînent les pieds, de ses doutes sur les capacités d'une force africaine problématique. Mais c'est lui, sans doute, qui a pris l'initiative, dès octobre-novembre, de faire établir par les services de renseignement une liste de cibles à détruire en cas d'offensive des groupes terroristes.

Un autre exercice périlleux l'attend : la préparation du prochain budget de la défense après la publication d'un "Livre blanc" qui devrait fixer les ambitions françaises pour les quatre ans à venir. Des ambitions en baisse mais qui devront prendre en compte les failles apparues après les campagnes de Libye et du Mali : incurie en matière de drones, absence de gros porteurs, sort des bases africaines (qui se sont révélées indispensables pour stopper l'offensive jihadiste). Peu de chances que la question taboue de la dissuasion nucléaire soit abordée (elle absorbe 10 % du budget et 20 % des investissements) même si, pour certains experts, il faudra un jour choisir entre capacité d'action et capacité de dissuasion.

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Après le front militaire, le front diplomatique. Un des problèmes qui se posait à François Hollande s'appelait Algérie. Longtemps ce pays est resté opposé à toute intervention militaire française au Mali, préférant la voie tortueuse de la négociation avec certains des groupes islamo-terroristes, quitte à leur laisser une certaine marge de manoeuvre en les autorisant, par exemple, à s'approvisionner en essence de contrebande pourvu qu'ils ne cherchent pas à mener leur combat sur le territoire algérien. Lors de son voyage en Algérie, en décembre dernier, Hollande aurait obtenu que l'armée algérienne surveille plus attentivement les 1400 kilomètres de sa frontière avec le Mali et qu'elle autorise éventuellement le survol de son territoire par la chasse française. Paris espère que la sanglante attaque du site gazier d'In Amenas, à la mi-janvier, par les hommes de Mokhtar Belmokhtar, aura convaincu les dirigeants algériens du bien fondé de leur changement de politique.

Faillite de l'Europe

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La diplomatie française a eu du mal, malgré ses efforts, à trouver de grands appuis en Europe. D'abord à cause de la crise, qui a entraîné de nouvelles réductions de budgets militaires déjà laminés ; ensuite du fait de la réputation "néocoloniale" d'une intervention militaire qui n'a fait l'objet d'aucune information préalable des partenaires européens ; enfin, du désintérêt des États de l'Europe du Nord, tout comme de la Commission européenne, pour les questions de sécurité et pour l'Afrique. En contrepartie d'un "soutien politique unanime", quelques aides logistiques et financières ont été concédées de la part de Londres, Madrid, Bruxelles et Rome. Aucun pays n'a cependant accepté d'envoyer des hommes au sol, sauf, peut être, la Grande-Bretagne sous couvert des services secrets. L'Allemagne, pour s'excuser, a invoqué son engagement en Afghanistan et la nécessité de consulter à l'avance le Bundestag. La Pologne, tournée vers l'est, a fait la sourde oreille. Les ministres des affaires étrangères de l'Union européenne ont cependant accepté, fin janvier, d'accélérer l'envoi de cinq cents instructeurs chargés de former et d'entraîner l'armée malienne et les contingents de la Misma. Il n'empêche : jamais une Europe de la défense n'a paru aussi inexistante.

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La réaction des États-Unis à l'initiative française a été, d'entrée de jeu, très prudente : Barack Obama, à l'orée de son second mandat, ne voulait à aucun prix engager des troupes au sol alors qu'il avait eu tant de mal à dégager son armée d'Irak et d'Afghanistan. Pour lui, d'autre part, les groupes islamo-terroristes du nord du Mali ne constituent pas une menace directe contre les intérêts américains ; ils peuvent être tenus en échec par les méthodes utilisées en Afghanistan, au Pakistan et au Yémen : drones de renseignement et drones tueurs, et recours éventuel aux commandos des forces spéciales. Les experts américains, enfin, n'ont jamais caché les doutes que leur inspire le projet de force interafricaine : après avoir consacré plusieurs centaines de millions de dollars à la formation de l'armée malienne, ils ont assisté l'an dernier à sa débandade lors des premiers affrontements avec les groupes terroristes et à la désertion d'officiers touareg qu'ils avaient formés. Pire : un de leurs poulains, le capitaine Sanogo, formé aux États-Unis, a profité du chaos pour se livrer à un coup d'État à Bamako en mars 2012. Depuis, les États-Unis ont suspendu leur aide à l'armée malienne, la législation américaine leur interdisant toute coopération avec un État non démocratique, à plus forte raison l'envoi de troupes combattantes. Résultat : l'aide américaine à la France se limite à la fourniture de renseignements, au prêt de drones d'observation, de deux gros porteurs (que le Pentagone voulut tout d'abord facturer avant d'y renoncer) et de trois avions ravitailleurs. Les États-Unis envisagent aussi d'ouvrir une base spécialisée dans la gestion de drones pour surveiller toute la région, y compris le sud de la Libye.

L'ONU à la rescousse ?

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Une bonne nouvelle cependant : les États-Unis soutiennent dorénavant l'idée de placer sous le contrôle de l'ONU les contingents africains de la Misma ; ce qui revient à transformer en opération de maintien de la paix une intervention visant à rétablir la souveraineté de Bamako sur la totalité du territoire malien. Un transfert sans doute bienvenu mais qui prendra du temps ne serait-ce que pour régler les problèmes de financement et de commandement de cette force. Un transfert qui suppose surtout, pour Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, un retour, au moins relatif de la paix (et donc la fin des exactions dont sont trop souvent victimes les populations touareg), et l'instauration d'une nouvelle gouvernance au Mali. D'où l'annonce d'élections présidentielle et législatives au Mali pour le mois de juillet prochain, qui s'apparente à une gageure pour la plupart des observateurs tant la situation politique dans ce pays paraît insoluble à court terme. L'ouverture du parapluie onusien sur le Mali ne signifiera cependant pas la fin de l'engagement militaire de la France : Washington a fait savoir clairement que Paris devrait s'engager à maintenir sur place une force de réaction rapide, capable d'intervenir pour éteindre dans l'heure les foyers de rébellion mal éteints. À rapprocher des récents propos de François Hollande, pour qui "le terrorisme a été repoussé mais pas encore vaincu". Et, même si "la France n'a pas vocation à rester au Mali", elle y restera "le temps qu'il faudra" pour l'aider à construire "sa nouvelle indépendance". Reste à savoir si une telle stratégie permettra de dissiper deux cauchemars qui doivent agiter les nuits de certains responsables français : celui de l'Afghanistan et celui de la Somalie.

Notes

[1]

Aqmi, qui se réclame d'Al-Qaïda, dirigée par l'algérien Abou Zeid. Le Mujao, créé par des dissidents mauritaniens d'Aqmi. Ansar Dine, fondé par un indépendantiste touareg converti à l'islamisme radical (lire p. 36). Le MNLA regroupe les indépendantistes touareg qui se disent laïcs. Évincé par les trois premiers groupes de ses places fortes, il se dit prêt à coopérer avec l'armée française mais refuse tout contact avec l'armée malienne.

[2]

Le Nigeria, le Burkina Faso, le Togo, le Bénin et le Niger ont promis des troupes. Le Tchad aussi, mais il n'est pas membre de la Cédéao et ne veut pas coopérer avec l'armée malienne.

Plan de l'article

  1. Le spectre de la Françafrique
  2. Une guerre sans scénario
  3. Faillite de l'Europe
  4. L'ONU à la rescousse ?

© Altern. économiques, 2013

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « L'art François de la guerre », Alternatives Internationales, 3/2013 (N° 58), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2013-3-page-12.htm


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