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Alternatives Internationales

2013/6 (N° 59)


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Austérité, récession, chômage des jeunes, flou institutionnel, déficit démocratique… Par manque de vision ou pour des raisons de politique intérieure, François Hollande, Angela Merkel et les autres dirigeants peinent à relancer une Union européenne, pourtant menacée par une myriade de partis nationalistes et populistes.

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Les chevaux de retour peuvent-ils faire encore un bon attelage ? C'est ce qu'espère, manifestement, François Hollande pour arracher la construction européenne aux ornières dans lesquelles elle menace de sombrer. Son "offensive européenne", lancée lors de sa conférence de presse du 16 mai et visant à mettre en place d'ici deux ans "un gouvernement économique de la zone euro" autour d' "un véritable président nommé pour une durée longue", rappelle immanquablement la démarche (vaine) de Nicolas Sarkozy pendant la crise des dettes souveraines, pour ne rien dire de l'idée d'un "gouvernement économique européen" lancée, elle aussi en vain il y a vingt ans, par Pierre Bérégovoy. Ce rappel ne condamne pas à l'avance l' "offensive" européenne de François Hollande, mais il signifie clairement qu'une initiative, qui ne serait pas suivie rapidement par des propositions et des actions précises, relèverait davantage de la ruse attentiste que de la volonté de sortir l'Europe de la crise existentielle dans laquelle elle se morfond depuis une dizaine d'années. Et ceci alors que le pourcentage des Français jugeant favorablement l'aventure européenne a dégringolé, en quelques années, de 62 % à 41 %  [1][1] Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l....

Ne parlons pas de fédéralisme

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La déclaration de François Hollande a été plutôt bien accueillie à Berlin avant que la chancelière Angela Merkel se rallie, lors d'un déplacement à Paris, au principe d'un président de longue durée de la zone euro. On a cependant regretté dans la capitale allemande que le président de la République, qui a en tête un gouvernement économique de la zone euro cogéré par les États, ait évité de se référer à une évolution fédéraliste de la construction européenne. Tout comme il avait évité, voilà quelques mois, de répondre positivement à une proposition de la chancelière favorable au fédéralisme, donc à une réforme de grande ampleur des traités européens. Et, notamment, à un renforcement du rôle de la Commission dont les pouvoirs, en matière de surveillance budgétaire, ont déjà été accrus au fur et à mesure de la crise des dettes souveraines.

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Pour François Hollande, l'urgence n'est pas d'ouvrir un vaste débat sur une future Union politique européenne, qui divise le Parti socialiste (PS) français, à un moment où le sentiment anti-européen se développe dans la plupart des pays du Vieux Continent, mais d'améliorer la gouvernance de la zone euro en renforçant la discipline et la convergence de ses membres. D'où son projet de réforme de l'Eurogroupe, qui réunit, depuis 1997, les dix-sept ministres des finances, une fois par mois, pour le transformer en une structure permanente dirigée par une personnalité européenne de premier plan. Longtemps placé sous l'autorité du Luxembourgeois Jean-Claude Junker, l'Eurogroupe souffre en effet de paralysie face à la troïka (Commission européenne, Fonds monétaire international et Banque centrale européenne), chargée de superviser l'ajustement des pays frappés par la crise. La nomination à sa tête, l'an dernier, de l'inexpérimenté néerlandais Jeroen Dijsselbloem, n'a fait qu'aggraver les choses. Le choix de ce plus petit dénominateur commun aux Dix-sept s'explique par le refus de la France (et d'autres) d'adouber le candidat qui avait été alors présenté par Angela Merkel, le très orthodoxe ministre allemand des finances, Wolfang Schäuble. Cet épisode peu glorieux promet de sévères empoignades si la proposition de François Hollande est retenue par les membres de la zone euro.

L'Allemagne comme modèle

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D'ici là, François Hollande entend poursuivre son "offensive européenne" en direction de Berlin, mais pas seulement. Après avoir contré les démangeaisons anti-Merkel de l'aide gauche du PS et pris acte du sursis de deux ans accordé à Paris par la Commission pour ramener (moyennant réformes structurelles, notamment celle des retraites) le déficit public français en deçà de 3 % du PIB, le président de la République est allé jusqu'à Leipzig, à la fin du mois de mai dernier, pour faire l'éloge des sévères réformes Hartz "qui permettent à l'Allemagne d'être aujourd'hui en avance sur d'autres pays". Il en a aussi profité pour définir plus clairement que d'habitude sa politique : "Le réalisme n'est pas le renoncement à l'idéal, mais l'un des moyens les plus sûrs de l'atteindre. Le réformisme, ce n'est pas l'acceptation d'une fatalité, mais l'affirmation d'une volonté. Le compromis n'est pas un arrangement, mais un dépassement".

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Le déplacement présidentiel à Leipzig ne signifie pas - ou plus - que François Hollande parie sur une défaite d'Angela Merkel lors des législatives du 22 septembre prochain. Ce serait plutôt le contraire. Car les sondages restent extrêmement favorables à la chancelière malgré la multiplication des précaires en Allemagne, un taux de croissance qui s'essouffle, un scandale de népotisme qui affecte la CSU bavaroise et l'apparition récente sur la scène politique d'un nouveau parti anti-euro, Alternative pour l'Allemagne, fondé pour l'essentiel par d'anciens chrétiens-démocrates dorénavant hostiles à la monnaie unique. Une formation qui ne serait pas certaine, à quelques mois des élections, de dépasser le seuil fatidique des 5 %, mais dont la fondation s'explique sans doute par le fait que le pourcentage des Allemands ayant une opinion positive de l'Union européenne soit passé de 68 % il y a cinq ans à 60 % aujourd'hui  [2][2] Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l....

Le SPD, doublé sur sa gauche

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En bonne politicienne, Angela Merkel s'est aussi protégée sur sa gauche, en kidnappant plusieurs thèmes sociaux développés par son opposition social-démocrate. C'est ainsi qu'elle place désormais sur le même plan la nécessité pour l'Europe de lutter contre les déficits budgétaires et celle de faire repartir la croissance. Et qu'elle est dorénavant favorable à l'instauration d'un salaire minimum en Allemagne, au grand dam de ses alliés actuels du Parti libéral et de certains chrétiens-démocrates de la CDU ; elle a aussi accepté le principe d'un quota de femmes dans les conseils d'administration et serait prête à considérer comme foyer fiscal unique les couples gays et lesbiens. On peut aussi estimer que son nouvel engagement en faveur d'un programme destiné à lutter contre le chômage des jeunes en Grèce, en Italie, au Portugal et en France vise à prendre de vitesse le candidat SPD à la chancellerie, Peer Steinbrück, qui exige "la création d'un plan Marshall d'investissement et de développement européen pour soutenir une croissance durable grâce aux fonds structurels européens non exploités jusqu'à présent". Pour le leader social-démocrate, "l'injustice sociale menace la démocratie", en particulier en Grèce où se joue "la stabilité de tout un système social et politique. Avec des fascistes d'un côté et l'extrême gauche de l'autre".

Rome se relève

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Les fascistes évoqués par Peer Steinbrück, ce sont les nervis néonazis d'Aube dorée, un groupuscule ultra-violent, anti-parlementaire et anti-européen, qui a surfé sur la crise jusqu'à atteindre les 7 % aux dernières législatives. L'extrême gauche, elle, est divisée entre une aile qui réclame la sortie de l'euro et Syriza, la coalition de la gauche radicale dirigée par Alexis Tsipras, qui réclame l'abolition du mémorandum sur la dette conclu avec Bruxelles. C'est dire si la coalition proeuropéenne au pouvoir, qui a promis de s'opposer à tout nouveau plan d'austérité, attend avec impatience les élections allemandes. Non dans l'espoir d'une défaite de la chancelière mais dans celui de voir apparaître une nouvelle Angela Merkel, qui serait enfin sensible à la nécessité de contrer la montée du parti néonazi en ouvrant au pays d'autres perspectives que la spirale austérité-récession. Une chancelière qui serait moins sourde aux recommandations d'un FMI qui va jusqu'à suggérer aujourd'hui, mezza voce, un effacement d'une partie de la dette. C'est à ce prix que les dirigeants grecs, qui se sont réjouis de l'offensive européenne de François Hollande, même s'ils l'ont jugée bien tardive, espèrent éviter une déflagration sociale. Le déblocage à la fin de l'année 2012 de la dernière partie du plan d'aide a fourni un ballon d'oxygène, mais la mise en place des réformes fiscales et administratives reste plus que laborieuse.

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L'Italie, de son côté, est-elle sur la voie de la convalescence ? Les optimistes l'espèrent et tablent sur une légère reprise en 2014 alors que le pays a connu sept trimestres successifs de récession. Après plus de deux mois passés au bord du gouffre du fait des résultats des législatives des 24 et 25 février derniers, il a réussi à s'arracher à la dérive en choisissant un homme du centre-gauche, Enrico Letta, comme chef de la fragile coalition au pouvoir. Letta a inscrit son action sous le patronage de son prédécesseur, Mario Monti, qui avait restauré la confiance des marchés par sa politique d'austérité. Quelques jours plus tard, il en était récompensé par la Commission européenne qui levait la procédure ouverte contre Rome en 2009 pour déficits excessifs. Pour Enrico Letta, qui a symboliquement inauguré sa prise de fonction par un déplacement à Berlin, Bruxelles et Paris, l'Europe "doit devenir un moteur de croissance durable" ce qui implique à la fois "une plus grande intégration menant vers une Europe fédérale" et "plus de marges de manoeuvre" pour l'Italie. Parallèlement à ce léger mieux, on a enregistré lors des élections municipales partielles de mai un net recul des populistes du Mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo qui avait créé la surprise lors des législatives en devenant avec 25 % des suffrages le premier parti du pays. Ces élections partielles, dans un pays dont 58 % des habitants (contre 78 % en 2007) disent avoir une opinion positive de l'Union européenne, ont également été marquées par une très forte abstention  [3][3] Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l....

Nouvelle Moscou

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Bien d'autres pays européens sont affectés par la montée du sentiment, sinon ouvertement europhobe, du moins très eurosceptique. Comme la Finlande, par exemple, qui a assisté lors des élections législatives de 2011 à l'entrée au Parlement de députés du parti populiste et nationaliste des Vrais Finlandais, un parti favorable à la sortie de l'Union européenne(UE) qui est déjà crédité de plus de 20 % des voix. Non loin de là, le Danemark subit une poussée des extrêmes avec, à l'extrême gauche, un Parti de l'unité, favorable à la sortie de l'Union et, à l'extrême droite, un Parti du peuple danois très influent et très critique de la construction européenne, mais qui hésite encore à défendre l'abandon de l'Union. La Pologne, qui a longtemps profité de son adhésion, mais qui a été rattrapée par la crise, voit pâlir l'étoile du gouvernement de centre-droit (et proeuropéen) de Donald Tusk, menacé par le Parti droit et justice, ultra-conservateur et hostile à l'Europe, de Jaroslaw Kaczynski. Le cas de la Hongrie est bien plus préoccupant ; le pays est en effet dirigé par un parti, le Fidesz, dont le leader, Viktor Orban, dénonce Bruxelles comme "une nouvelle Moscou". Ultra-conservateur, nationaliste pour ne pas dire xénophobe et très autoritaire, le Fidesz, qui a été rappelé à l'ordre par plusieurs partenaires européens pour ses pratiques anti-démocratiques, se montre plus que compréhensif à l'égard du parti d'extrême droite Jobbik, ouvertement antisémite.

Stop ou encore ?

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La Grande-Bretagne, qui n'est pas membre de la zone euro, est une fois de plus victime d'une crise d'euroscepticisme qui risque de remettre en cause la légitimité de David Cameron et de sa coalition libérale-conservatrice. L'étincelle qui a mis le feu aux poudres ? Les 24 % recueillis à l'issue des récentes élections locales par l'United Kingdom Independence Party (Ukip) qui prêche la sortie de l'Union, la baisse des impôts, la limitation drastique de l'immigration, l'augmentation de 40 % du budget de la défense. Un exploit qui a semé la panique parmi les parlementaires conservateurs les plus à droite, dont David Cameron a cru calmer les angoisses en promettant d'organiser un référendum sur l'appartenance à l'Union en 2017… s'il sort vainqueur des législatives prévues pour 2015. Cette ruse n'a fait qu'accroître la colère de ses contestataires qui réclament maintenant un référendum en 2014 sur une renégociation du statut de la Grande-Bretagne et une seconde consultation en 2015 sur l'appartenance à l'UE.

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Cette liste n'est pas exhaustive. L'Espagne, le Portugal, l'Autriche, les Pays-Bas sont eux aussi minés par des mouvements qui se nourrissent de la crise et des désillusions. La France également avec un Front national en plein essor et favorable à la sortie de l'euro et de l'Europe, le petit parti Debout la République de Nicolas Dupont-Aignan qui annonce "l'effondrement de l'Union européenne tout comme celle de l'URSS" et le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon qui exige une renégociation de tous les traités européens. À cela, s'ajoute l'euroscepticisme croissant du courant droitier de l'UMP hostile à tout progrès de la construction européenne.

Paradoxales élections

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Cette évolution de l'opinion publique augure mal des élections européennes qui auront lieu entre les 22 et 25 mai 2014. Pour la première fois en effet, en vertu du Traité de Lisbonne, c'est au Parlement européen, seule institution démocratique de l'Union, que reviendra le dernier mot sur le choix du président de la Commission de Bruxelles. Jusqu'ici ce rôle restait l'apanage des chefs d'État et de gouvernement. C'est ainsi que le libéral José Manuel Barroso avait réussi à se faire reconduire en faisant jouer son "ibérité" auprès des chefs de gouvernement espagnol et portugais, alors de gauche. Alors que le Parlement actuel ne compte qu'environ cent cinquante opposants à l'Europe sur plus de neuf cents députés, une vague de parlementaires populistes et (ou) eurosceptiques ne manquerait-elle pas d'ébranler le fonctionnement d'une Europe toujours en convalescence ?

Notes

[1]

Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l

[2]

Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l

[3]

Sondage du Pew Research Center, [http://goo.gl/QYv9l


© Altern. économiques, 2013

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « L'Europe nourrit ses propres ennemis », Alternatives Internationales, 6/2013 (N° 59), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2013-6-page-12.htm


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