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Alternatives Internationales

2014/12 (N°65)


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Entre une armée irakienne aux abois et une coalition mise sur pied trop tardivement et trop précipitamment pour être vraiment efficace, le combat contre les jihadistes risque bien de durer plus longtemps que les leaders occidentaux ne veulent bien l'avouer. Parce que l'État islamique est plus résistant que prévu, mais surtout parce qu'on ne résout pas les problèmes politiques des pays de la région, ni ne vient à bout d'une idéologie destructrice, avec comme seul instrument, des avions et des bombes.

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D'abord trois cents hommes, officiellement pour mieux sécuriser l'ambassade américaine à Bagdad et le consulat à Erbil, au Kurdistan irakien. Puis mille cinq cents hommes pour tenter de réorganiser une armée irakienne en pleine débâcle après l'offensive éclair de l'organisation de l'État islamique, au coeur de l'été, et ce malgré les milliards de dollars investis par les États-Unis depuis 2003 pour reconstruire une force armée digne de ce nom dans le pays. Un effectif américain porté, au début du mois de novembre, à trois mille hommes, toujours officiellement cantonnés au rôle de formateurs, interdits de participation aux combats, mais dont la présence pourrait masquer celle d'équipes des forces spéciales chargées de repérer de nouvelles cibles pour le compte de l'aviation des États-Unis…

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Insensiblement mais sûrement, Barack Obama est contraint de revenir dans cet Irak dont il avait retiré ses troupes fin 2011, conformément à ses promesses électorales de 2008. L'émergence de l'État islamique, à cheval sur l'Irak et la Syrie, et que ses services de renseignement n'ont pas vu venir, l'émotion de l'opinion publique américaine après l'assassinat par égorgement de deux journalistes américains, la crainte de voir revenir le spectre du terrorisme sur le territoire américain, ne lui ont pas laissé le choix. D'où cette augmentation des effectifs américains, qui se poursuivra certainement, et la demande de plus de cinq milliards de dollars supplémentaires présentée au Congrès dans le cadre de la lutte contre l'État islamique qu'il s'agit, dans une première phase "de rabaisser", puis "finalement, de détruire". La preuve, s'il en fallait, des insuffisances de la coalition internationale mise laborieusement en place en septembre, notamment pour persuader l'opinion des pays arabes que les États-Unis, sous couvert de l'offensive contre l'organisation de l'État islamique, ne se lancent pas dans une vaste croisade anti-sunnite au profit de "l'arc chiite", qui va de Bagdad au Liban en passant par Téhéran et Damas.

Combattants autochtones

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Après le ralliement de l'Australie, de la Belgique, du Royaume-Uni, du Canada, du Danemark, de la France, de la Jordanie et des Pays-Bas, c'est John Kerry, le secrétaire d'État américain, qui s'est mis en frais pour convaincre l'Arabie saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis de participer (fort modestement et discrètement) aux frappes contre l'organisation de l'État islamique, en Syrie. Un engagement difficilement à digérer, notamment pour l'Arabie saoudite, qui, pour venir à bout en Syrie du régime de Bachar al-Assad soutenu par l'Iran, a longtemps laissé financer les jihadistes par ses ressortissants les plus riches et qui craint par-dessus tout un rapprochement américano-iranien sur le dossier du nucléaire qui oppose Washington à Téhéran.

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Trois mois après le début des frappes aériennes contre les combattants de l'État islamique, un premier bilan met en lumière les limites de l'exercice : les frappes, menées à 80 % par des appareils américains, ont, certes, bloqué l'offensive de l'État islamique, en Irak, détruit en grande partie ses infrastructures militaires, et considérablement réduit ses ressources financières grâce à la destruction d'installations pétrolières qu'il contrôle, mais elles ne suffiront pas à vaincre une pieuvre terroriste qui a su s'adapter rapidement à la nouvelle situation en redéployant ses troupes en petites unités et en se dotant de missiles sol-air qui compliquent la tâche des appareils de la coalition. Faute de commandos au sol capables de repérer de nouvelles cibles, trois appareils américains sur quatre regagnent aujourd'hui leur base sans avoir attaqué un objectif. Et, à raison de cinq sorties par jour, la campagne aérienne reste minimale si on la compare à la campagne franco-britannique de Libye en 2011 (cinquante sorties quotidiennes pendant deux mois) et aux campagnes américaines d'Afghanistan en 2001 (85 sorties par jour) ou d'Irak en 2003 (huit cents sorties quotidiennes). "Les frappes aériennes nous permettent de gagner du temps, mais elles ne permettront pas de résoudre notre problème. Il nous faudra des gens au sol. Ce n'est pas une affaire de semaines ou de mois. C'est un effort qui devra être consenti pendant trois ou quatre ans", a déclaré début novembre le général Ray Odierno, chef d'état-major de l'armée de terre. Et d'expliquer, en contradiction avec les engagements de Barack Obama, que si des "combattants autochtones" ne suffisent pas à la tâche, "d'autres forces, y compris américaines" seront nécessaires…

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Nous n'en sommes pas là. C'est en tout cas l'espoir de Barack Obama qui a réussi, avec l'appui discret des autorités iraniennes, à mettre hors-jeu en août dernier le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, un militant chiite particulièrement sectaire, toujours prompt à stigmatiser la communauté sunnite, laissant à l'abandon les régions où elle est majoritaire, refusant d'intégrer ses représentants dans l'armée, favorisant au contraire le développement de milices armées chiites toujours plus promptes à prendre leur revanche sur la minorité sunnite jadis favorisée outrageusement par Saddam Hussein. Tout aussi chiite, le successeur de Nouri al-Maliki, Haider al-Abadi, semble plus pragmatique même s'il n'a pas réussi jusqu'à présent à mettre en place un gouvernement crédible, vraiment représentatif des trois grandes communautés d'Irak, chiite, sunnite et kurde. L'enjeu est de taille puisqu'il s'agit de savoir si l'Irak va ou non éclater en trois entités ethniques.

Obama sur le chemin de Damas

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Le président américain a feint cependant d'être parvenu à écarter ce risque lorsqu'il a déclaré, au début de novembre, qu'il était temps de passer à "une nouvelle phase" des opérations militaires en Irak. "La première étape était d'obtenir la formation d'un gouvernement irakien représentatif et crédible, ce qui a été fait (…). Maintenant nous sommes en position de commencer à être plus offensifs (…). Et ce dont nous avons besoin, c'est de troupes au sol, de troupes irakiennes au sol pour repousser celles de l'État islamique", a-t-il déclaré. Le défi est de taille puisqu'il ne sera relevé que si la nouvelle armée irakienne n'apparaît pas comme une armée purement chiite. C'est à cette condition qu'il y a quelques chances de voir de grandes tribus sunnites rejoindre la lutte contre l'organisation de l'État islamique et les anciens officiers de Saddam Hussein en finir avec leur ralliement tactique aux jihadistes. C'est sans doute pourquoi les Américains veulent se laisser du temps pour mettre sur pied plusieurs brigades irakiennes ; ils n'envisagent pas de passer à l'offensive avant quelques mois, sauf dans le nord-est de l'Irak où ils peuvent compter sur les peshmergas kurdes : des combattants motivés et efficaces pour défendre leur territoire et faire reculer les islamistes qui, profitant d'un effet de surprise au mois de juillet, en avaient occupé une importante partie. Un moment déstabilisés par la qualité de l'armement des jihadistes, récupéré après la débâcle de l'armée irakienne, les peshmergas se sont repris grâce, notamment, aux livraisons d'armes adaptées, effectuées par plusieurs pays occidentaux dont la France. Peu de chances cependant que les Kurdes irakiens, déjà autonomes mais tentés par l'indépendance, se joignent à une offensive généralisée au profit d'un pouvoir central avec lequel ils entretiennent un profond contentieux sur le partage des ressources pétrolières du pays.

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Les responsables américains n'aiment pas le reconnaître mais c'est un fait que l'essentiel de leurs efforts contre l'organisation de l'État islamique concerne l'Irak. D'abord bien sûr, parce que les États-Unis sont revenus dans le pays à la demande des dirigeants irakiens. Mais aussi et surtout parce qu'ils ne savent sur qui compter dans l'imbroglio syrien. C'est un ancien ambassadeur américain en Irak, James Jeffrey, qui le reconnaît : "En Syrie, il faudrait soit s'attaquer à la fois à l'État islamique et au régime Assad, soit coopérer avec Assad, deux options qui ne sont pas sur la table". Résultat : Barack Obama, qui a toujours pris soin de se tenir éloigné du théâtre syrien, apparaît aujourd'hui en partie responsable de la montée en puissance des islamistes pour n'avoir pas voulu soutenir au début de la guerre civile les résistants modérés. Au point d'avoir même renié sa parole : alors qu'il avait clairement affirmé que le recours, par Bachar al-Assad, aux armes chimiques ou bactériologiques reviendrait au franchissement d'une "ligne rouge" et entraînerait automatiquement des représailles américaines, il préféra laisser la décision à un Congrès qu'il savait, à ce moment-là, hostile à tout engagement en Syrie. Au grand dam de sa secrétaire d'État de l'époque, Hillary Clinton, qui, après avoir cédé sa place à John Kerry, a reproché au président d'avoir "échoué" à favoriser, par la livraison d'armes appropriées, la création d'une force anti-Assad crédible et d'avoir ainsi laissé se créer "un grand vide dans lequel les jihadistes se sont aujourd'hui engouffrés". Il n'en reste pas moins que le premier responsable de l'implantation de l'État islamique en Syrie est Bachar al-Assad dont les forces n'ont eu de cesse de combattre les unités de l'Armée syrienne libre et d'épargner les internationalistes jihadistes venus en grande partie d'Irak, pour conforter ses affirmations selon lesquelles son régime faisait l'objet d'une attaque étrangère. Ce qui était totalement faux au début d'une guerre civile qui depuis 2011 fait plus de deux cent mille morts et près de dix millions de réfugiés et déplacés.

Le retour du problème kurde

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Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que les États-Unis se retrouvent pratiquement seuls en Syrie, la France et le Royaume-Uni notamment ayant refusé de les suivre pour ne pas favoriser indirectement le régime de Bachar al-Assad, lequel a fait savoir qu'il ne s'opposait pas à des frappes aériennes sur son territoire tout en accentuant ses bombardements sauvages sur les zones de plus en plus rares - dont certains quartiers d'Alep - encore tenus par des combattants libres. Pas étonnant non plus si la stratégie américaine en Syrie reste plus qu'ambiguë : quelques frappes aériennes contre les combattants de l'État islamique qui font le siège de la ville kurde de Kobané, à la frontière turque ; quelques livraisons d'armes aux assiégés. Quant aux combattants libres, ils n'ont jamais été aussi faibles, et ils attendent toujours que le président américain tienne sa promesse du mois d'août d'organiser la formation de cinq mille de leurs combattants en Arabie saoudite et en Jordanie.

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Autre frein à une intervention en Syrie : la Turquie, dont le président, Recep Tayyip Erdogan, de plus en plus autoritaire et de plus en plus proche des Frères musulmans, pratique une sorte de double jeu depuis que Bachar al-Assad a refusé d'écouter ses conseils de modération et donc de reconnaître à Ankara le rôle de grande puissance régionale. Décidé, après cet affront, à faire chuter le dictateur de Damas, Erdogan a grand ouvert son territoire aux candidats jihadistes et a favorisé la montée en puissance de l'organisation de l'État islamique lui laissant même "exporter" via la Turquie un million de dollars de pétrole par jour. Bien que membre de l'OTAN, la Turquie refuse toujours, également, de rejoindre militairement la coalition anti-islamique et d'autoriser les appareils américains de la coalition à utiliser la base d'Incirlik. Adepte du national-islamisme, Erdogan, qui a été élu à la présidence au suffrage universel cet été, est aussi motivé par son hostilité aux Kurdes syriens, qui avaient conclu une sorte de pacte de non-agression avec Bachar al-Assad en échange d'un régime d'autonomie. Contrôlé par un parti très proche du PKK turc, qui se veut lui-même marxiste-léniniste, le Kurdistan syrien a servi de base arrière et de camp d'entraînement aux combattants du PKK. Les dirigeants turcs, depuis l'autonomie accordée par le régime Assad aux Kurdes syriens, craignent donc une "contamination" nationaliste de leur propre communauté kurde alors qu'ils sont en négociation depuis des mois avec celle-ci pour mettre fin à des dizaines d'années d'affrontement. D'où le refus d'Erdogan d'intervenir pour débloquer le siège de Kobané et la répression, par la police et l'armée turques, qui a fait plusieurs dizaines de morts, contre des manifestants kurdes qui protestaient contre la fermeture hermétique de la frontière syro-turque leur interdisant d'aller au secours de leurs frères syriens.

Le temps des loups

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À n'en pas douter, les mois, voire les années qui viennent, vont être marqués par des hauts et des bas dans la lutte contre l'État islamique en Irak et en Syrie. Sera-t-il chassé d'abord d'Irak et à quel prix ? Qu'adviendra-t-il alors du chaos syrien ? L'État islamique sera-t-il capable, longtemps, de tenir par la terreur les territoires, en partie désertiques, qu'il contrôle ? Pourra-t-il seulement nourrir la population sous son joug malgré la guerre financière et économique qui lui est livrée ? Ne peut-on craindre un ralliement massif des populations sunnites aux islamistes en cas d'intensification des bombardements de la coalition et d'une augmentation des victimes civiles ? L'État islamique pourra-t-il fédérer longtemps les autres composantes de la nébuleuse terroriste ? Parviendra-t-il à s'installer durablement dans d'autres pays arabes comme en Égypte, au Yémen ou même en Arabie saoudite où des groupes jihadistes lui ont prêté allégeance ? Gagnera-t-il son pari d'en finir avec les États-nations au Proche et Moyen Orient ? Autant de questions et une seule réponse sûre : les temps des massacres barbares est loin d'être fini et celui du retour des "loups" plus au moins solitaires ne fait que commencer.


© Altern. économiques, 2014

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « La guerre ne fait que commencer », Alternatives Internationales, 12/2014 (N°65), p. 15-15.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2014-12-page-15.htm


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