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Alternatives Internationales

2014/6 (N° 63)


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Une spirale effrayante de représailles et de terreur, dont sont principalement victimes les musulmans, s'est enclenchée en République centrafricaine (RCA). Cette nouvelle tragédie place les humanitaires - ONU et ONG confondues - devant une question ancienne : en aidant les uns à quitter le pays, ne fait-on pas le jeu de ceux qui les chassent ? Les mouvements brutaux de populations sont l'un des cadres d'action principaux de l'aide humanitaire d'urgence, sans doute avec les catastrophes naturelles celui qui vient spontanément à l'esprit lorsque l'on se représente l'humanitaire en situation. La "gestion" des populations déplacées par les conflits internationaux du XXe siècle a donné lieu en 1921 à la création du Haut-commissariat aux réfugiés de la Société des nations (SDN) et à la professionnalisation de l'humanitaire. Fridjtof Nansen, le premier dirigeant de cette institution, reçut en 1922 le prix Nobel de la paix, notamment pour avoir été l'organisateur d'échanges de populations entre Grèce et Turquie à la suite de la guerre (1919-1922) et du changement de tracé des frontières entre ces deux pays. La Seconde Guerre mondiale, puis les conflits de décolonisation, donnèrent lieu à d'immenses mouvements de populations, la partition de l'Union indienne étant le sommet jamais dépassé avec 30 millions de personnes déplacées ou réfugiées. La génération contemporaine des ONG humanitaires, fondées dans les années 1970-1980, s'est pour l'essentiel développée dans des camps de réfugiés. À l'exception de la famine de 1984-1985 en Éthiopie, ce n'est qu'avec la guerre de Bosnie-Herzégovine qu'émergea au sein du mouvement humanitaire un questionnement politico-éthique sur la fonction de l'assistance dans un contexte de déplacements forcés de populations. Les humanitaires, craignant de devenir de simples "auxiliaires de la purification ethnique" critiquèrent alors la "lâcheté des politiques" qui se dérobaient à leur responsabilité primordiale de désigner un agresseur et d'en tirer les conséquences. Ce qui était jusque-là perçu comme un moindre mal face à l'inexorable se faisait soupçon, voire accusation, de complicité avec un mal évitable. Bien qu'il s'agisse en l'occurrence de groupes armés peu ou pas contrôlés et non d'une politique d'État, ce sont de telles questions que se posent aujourd'hui les humanitaires en RCA. L'intervention armée engagée en décembre dernier, accueillie favorablement par la plupart des humanitaires et des Centrafricains, débuta au plus mal, les milices anti-Balaka se croyant soutenues par la France dans leur guerre contre les ex-Séléka et se déchaînant contre les musulmans. Les forces internationales ne purent que très partiellement contenir les violences qui visaient souvent aveuglément les musulmans. 150 000 ont fui au Tchad et au Cameroun voisins pour échapper aux massacres, alors que milices et bandes armées font la loi dans le pays. Dans l'incapacité d'assurer leur protection, les États intervenants ont organisé le départ d'une partie d'entre eux. Des convois de musulmans ont été attaqués, les blessés musulmans craignent de se faire tuer dans les hôpitaux, des refuges sont menacés. De graves problèmes de sécurité compromettent par ailleurs la marche des secours, comme le rappelle la suspension provisoire des activités de Médecins sans frontières suite à l'attaque meurtrière de l'un de ses hôpitaux. L'inquiétude des humanitaires concernant leur participation à une "purification ethnique" de la RCA est légitime, chacun se demandant à quoi ressemblera demain ce pays amputé d'une partie de ses citoyens. Néanmoins, tant que les conditions de sécurité le permettent, l'impératif du sauvetage des vies doit pourtant l'emporter sur le souci de préserver la diversité confessionnelle. La préparation d'un futur décent est l'un des rôles fondamentaux des pouvoirs et des forces politiques, que l'on aimerait entendre s'exprimer et voir agir à ce sujet. Celui de l'humanitaire est d'abord la préservation des vies au présent.


© Altern. économiques, 2014

Pour citer cet article

Brauman Rony, « La vie sans les autres », Alternatives Internationales, 6/2014 (N° 63), p. 66-66.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2014-6-page-66.htm


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