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Alternatives Internationales

2014/9 (N° 64)


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L'opération "Bordure protectrice" n'a fait qu'accélérer l'isolement d'Israël sur la scène internationale. Même ses soutiens les plus fidèles prennent leurs distances... Mais il en va de même pour le Hamas palestinien, lâché par ses parrains arabes. Les dirigeants d'Israël et de l'Autorité palestinienne vont devoir résister à la pression des extrémistes et s'armer de courage politique pour négocier une solution de paix durable.

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La délégitimation de l'État d'Israël est en train de devenir une menace stratégique pour l'avenir de cet État". Ce sévère verdict n'émane pas d'un militant palestinien ou d'un antisémite avéré. Il a été prononcé, bien avant le dernier affrontement entre Tsahal et le Hamas, par un ancien parlementaire israélien, Einat Wilf, au terme d'une enquête de trois ans sur la situation et la réputation internationales d'Israël, menée pour le compte de l'Institut politique du peuple juif basé à Jérusalem. Les derniers événements et leurs répercussions internationales ne vont pas invalider, bien au contraire, les craintes d'Einat Wilf.

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Pour le chercheur, la mise en cause de la légitimité d'Israël remonte à la Conférence mondiale contre le racisme, organisée par les Nations unies en 2001 à Durban, en Afrique du Sud. Le projet de déclaration finale, concocté par de nombreuses ONG et soutenu par les États traditionnellement opposés à Israël, assimilait en effet le sionisme au racisme. L'idée fut repoussée en assemblée générale, mais la polémique qu'elle suscita fit tache d'huile, en particulier sur les réseaux sociaux. La guerre du Liban en 2006, l'opération "Plomb durci", qui en 2009 fit plus de mille cinq cents victimes palestiniennes, le blocus total de Gaza, la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie et l'intransigeance de la politique de Benyamin Netanyahou jouèrent également en faveur de l'idée qu'il n'y aurait plus rien à attendre d'Israël. C'est alors que se développèrent des mouvements favorables à des sanctions économiques contre l'État hébreu beaucoup plus radicales que celles déjà prises par de nombreux pays européens et qui visent essentiellement les exportations des implantations de Cisjordanie et la coopération scientifique avec des institutions israéliennes entretenant des liens avec de telles implantations.

Colère européenne

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Cette évolution de l'opinion publique à l'égard d'Israël se retrouve dans un sondage international effectué pour la BBC bien avant les derniers combats de Gaza. À la question : "Estimez-vous plutôt positive ou plutôt négative l'influence mondiale" de tel ou tel pays, Israël se retrouve en queue de liste, avec à peine un tiers d'opinions positives, avant la Corée du Nord, le Pakistan et l'Iran certes, mais bien après des pays comme la Chine, la Russie ou l'Inde. La chute de la cote de popularité d'Israël est particulièrement forte dans les pays européens. À Londres, en particulier, les événements de Gaza ont entraîné la démission de la secrétaire d'État chargée des affaires religieuses : fille d'immigrés pakistanais et musulmane, Sayeeda Warsi a estimé que la réaction du gouvernement britannique, qui a renvoyé dos à dos, dans un premier temps, Israël et le Hamas "peut devenir une cause de radicalisation au Royaume-Uni qui aurait des conséquences pour les années à venir". Des manifestations ont eu lieu à Londres comme à Paris, à Varsovie comme à Anvers, pour protester contre la violence de l'intervention israélienne à Gaza. Une minorité de militants antisémites, d'extrême droite comme de l'ultra gauche, ont plusieurs fois profité, dans ces occasions, de la sincère indignation face à une réaction israélienne jugée disproportionnée et aveugle, pour se manifester violemment.

Confusion américaine

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Même aux États-Unis, la situation d'Israël s'est récemment dégradée : selon un sondage Gallup réalisé pendant le conflit, seule une courte majorité d'Américains estime "justifiée" la réaction américaine. Plus inquiétant pour Israël, le rapport de force est inverse pour les Américains de 18 à 49 ans qui désapprouvent majoritairement les méthodes utilisées par l'armée israélienne à Gaza. Preuve s'il le fallait que les jeunes générations, peu marquées par la Shoah et qui n'ont connu ni les heures glorieuses des kibboutz d'Israël ni les guerres de 1967 et de 1973 déclenchées par des pays arabes soutenus alors par l'Union soviétique, sont plus marquées par les drames de la colonisation juive en Cisjordanie, la montée du nationalisme religieux en Israël et le refus obstiné de la solution des deux États opposé par Netanyahou. Barack Obama lui-même, qui entretient des relations plus que difficiles avec le Premier ministre israélien, ne s'inquiétait-il pas récemment de la difficulté qu'aurait son pays à gérer "une brouille internationale" s'il apparaissait que la solution des deux États était impossible ? Ce malaise face à la politique israélienne affecte même une bonne partie des sept millions de juifs américains, qui votent toujours en grande majorité démocrate et qui soutiennent eux aussi la solution des deux États. Un trouble qui n'a pas encore contaminé le Congrès américain cependant, lequel vient d'affirmer son soutien total à Israël en débloquant 225 millions de dollars supplémentaires pour le développement du système antimissiles qui permet aux militaires israéliens de neutraliser en vol la très grande majorité des roquettes palestiniennes. Les parlementaires américains font grand cas, en effet, des capacités de nuisance, dans les campagnes électorales à venir, des plus inconditionnels défenseurs d'Israël, à savoir les chrétiens évangélistes, et le puissant lobby de l'Aipac (American Israël Public Affairs Committee) qui se veut bipartisan mais se méfie en réalité d'un Barack Obama dont Benyamin Netanyahou avait ouvertement souhaité la défaite.

Gaza : le port fantôme

Jacques Amalric

Un port pour Gaza. Cette vieille revendication palestinienne est revenue sur la table des négociations, au Caire, en août dernier. Elle a plus de vingt ans d'âge puisqu'elle figure dans les accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993. La construction de ce port par des entreprises européennes a débuté en juillet 2000, mais trois mois plus tard les chars israéliens détruisaient le chantier à la suite de la seconde intifada. Réinscrit au programme des accords de 2005 entre Israël et l'Autorité palestinienne, le projet resta dans les cartons à la suite de la victoire du Hamas lors des élections législatives de 2006, épisode qui se termina par la capture du caporal israélien Gilad Shalit et l'expulsion hors de Gaza de l'Autorité palestinienne et de son bras armé, le Fatah, par le mouvement islamiste. Depuis, l'enclave gazaouie de 360 km2 est comme une prison à ciel ouvert pour son 1,8 million d'habitants qui ne vivent que de l'aide internationale (plus d'un milliard de dollars en ce qui concerne l'Union européenne).

Le nouveau projet de port a été présenté conjointement par l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Il prévoirait un quai flottant et l'ouverture d'un couloir maritime vers Larnaka (Chypre) sous supervision d'observateurs européens pour empêcher un réarmement du Hamas. Les Israéliens exigent, eux, la démilitarisation totale du Hamas. Il serait aussi question de porter de six miles nautiques à douze la zone de pêche autorisée aux Gazaouis.

Théoriquement sécuritaire, le blocus imposé à Gaza est en fait économique. Depuis 2007, les Gazaouis ne peuvent plus exporter leur production essentiellement agricole vers Israël ou la Cisjordanie ; les importations sont pratiquement limitées aux produits alimentaires tels que lait, riz et sucre ; elles ne concernent pas les matériaux de construction ce qui n'a pas empêché le Hamas de construire plusieurs dizaines de tunnels en direction d'Israël en recyclant le plus gros des gravats laissés par les frappes de l'aviation israélienne. Israël fournit également une partie de l'électricité de Gaza, mais son aviation vient de détruire la seule centrale du territoire ainsi que plusieurs milliers de bâtiments. Les travaux de reconstruction sont évalués, à ce stade, à plus de cinq milliards de dollars. Un embargo total est aussi appliqué par l'Égypte du maréchal Sissi qui a fait détruire tous les tunnels débouchant sur son territoire et fait fermer le point de passage de Rafah.

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La menace stratégique que représente la montée de la délégitimation explique la "guerre des bilans" qui a suivi l'opération "Bordure protectrice" : quelles proportions de civils parmi les plus de deux mille morts gazaouis, pour ne rien dire des milliers de blessés, alors que Tsahal a perdu soixante-quatre soldats et que les milliers de roquettes lancées par le Hamas n'ont tué, si l'on peut dire, que trois civils en Israël grâce à l'efficacité du réseau de missiles antimissiles israélien ? Pour Israël, 50 % des victimes palestiniennes étaient des civils, qui avaient refusé d'évacuer leurs quartiers ou qui avaient eu le tort de se réfugier dans des écoles des Nations unies utilisées par les combattants du Hamas. Pour les organisations palestiniennes des droits de l'homme, la proportion de victimes civiles serait de 70 %. Impossible de trancher mais on peut quand même rappeler un précédent : en 2009, après l'opération "Plomb durci", le Hamas n'avait reconnu la perte que de cinquante combattants. Un an plus tard, rendant hommage à ses "martyrs", il en revendiquait six cents. Confirmant le chiffre avancé par les Israéliens dès 2009…

Le poids des extrêmes

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Benyamin Netanyahou, dont la popularité n'a jamais été aussi haute que pendant les combats de Gaza, va devoir choisir dans les prochaines semaines, voire les prochains mois, entre le statu quo et une politique susceptible de freiner le processus de délégitimation en cours. Dans les deux cas, il devra affronter les partis religieux et nationalistes, voire certains éléments de son propre parti, dont dépend sa majorité à la Knesset (Parlement) et qui regrettent ouvertement que le Premier ministre ait suspendu les combats au sol dans Gaza avant que le Hamas ait été écrasé et ses armes, sans doute encore des milliers de roquettes, détruites  [1][1] Certains responsables militaires reprochent au Premier.... Peu importe le nombre de victimes palestiniennes ou même de soldats israéliens, selon ces extrémistes qui accusent de trahison les juifs libéraux de la diaspora et vomissent tout autant Barack Obama que le secrétaire d'État américain, John Kerry, coupable d'avoir réclamé une trêve au début des combats. Peu importe également un accroissement de l'isolement international d'Israël, de toute façon inévitable à leurs yeux. C'est l'un d'entre eux, Moshe Feiglin, membre du Likoud, le parti de Netanyahou, qui déclarait récemment, dans une réunion publique, comme pour affirmer à la fois la détermination et l'isolement d'Israël : "Dans cinquante ans, la langue commune de l'Europe sera l'arabe et la Grande-Bretagne aura une majorité musulmane".

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L'autre option possible pour Nétanyahou est de jouer la carte de l'Autorité palestinienne pour venir à bout des irréductibles du Hamas, qui n'ont pas hésité à exposer leur peuple à un péril annoncé et rêvent de transférer leur tactique jusqu'au-boutiste en Cisjordanie. Selon les partisans de cette solution, dont la ministre de la justice, Tzipi Livni, jamais le Hamas n'a été aussi affaibli politiquement et financièrement. Suite aux tsunamis politiques qui agitent le Proche-Orient, il a perdu la plupart de ses mentors : l'Égypte, qui voit en lui un allié des Frères musulmans que le maréchal Sissi combat férocement ; Bachar al Assad, dont le Hamas a condamné la répression des sunnites ; l'Iran, allié et fourrier du dictateur syrien. Même le Qatar et la Turquie semblent avoir pris leurs distances. C'est un ancien négociateur américain dans le dossier israélo-palestinien, Aaron David Miller, qui affirme au New York Times, en constatant la satisfaction manifestée par l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Jordanie et les Émirats arabes face aux déboires du Hamas : "Les pays arabes ont tellement peur de l'islam politique que cette peur l'emporte sur leur allergie à Netanyahou. Je n'ai jamais vu une telle situation où tant de pays arabes approuvent les morts et la destruction de Gaza, le pilonnage du Hamas".

Une Autorité impuissante

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Privé de ressources dont une bonne partie a servi à la construction des tunnels, le Hamas, pour pouvoir payer ses troupes, a dû se rapprocher de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, honnie, et former avec elle en au printemps dernier un gouvernement de techniciens. Ainsi, ce serait maintenant à Mahmoud Abbas et à ses hommes à venir à bout de la démilitarisation de Gaza en échange d'une levée progressive du blocus israélien. Une opération délicate qui serait menée sous strict contrôle international, un peu comme la Syrie a été débarrassée de ses armes chimiques, et l'Irak de Saddam Hussein de ses armes de destruction massive, après la première guerre du Golfe, en 1991.

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S'engager dans cette voie reviendrait cependant pour Netanyahou à se renier. D'abord parce qu'il semble impensable qu'Abbas, qui ne veut pas laisser le monopole de la résistance au Hamas, n'exige pas en échange l'arrêt de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Ensuite parce que depuis des mois, le Premier ministre israélien affirme tous les deux jours ne plus vouloir traiter avec Mahmoud Abbas, coupable d'avoir conclu un accord politique avec le Hamas. Il n'en a pas moins envoyé ses négociateurs au Caire pour traiter indirectement avec une délégation palestinienne dirigée par des membres de l'Autorité, et comprenant des éléments du Hamas et même du Jihad islamique. Officiellement médiatrice, c'est l'Égypte qui a présidé ces négociations ; il est clair que les diplomates du maréchal Sissi ont eu pour consigne de favoriser la partie israélienne. Les Américains étaient présents ainsi que des diplomates européens, arabes et turcs. Le 19 août dernier, les négociations ont échoué et les combats ont repris à Gaza après de nouveaux tirs de roquettes, suivis d'attaque israéliennes qui ont tué plusieurs chefs militaires du mouvement islamiste. Il existe pourtant, en particulier chez les Européens, une volonté de parvenir à une amélioration notable de la vie des Gazaouis sans risque pour la sécurité d'Israël. La perspective d'une conférence des pays prêts à financer la reconstruction de Gaza, en septembre au Caire, devrait faciliter l'achèvement d'un compromis durable.

Notes

[1]

Certains responsables militaires reprochent au Premier ministre d'avoir sous-estimé la menace des tunnels du Hamas dont les services de renseignement connaissaient l'existence depuis 2005 au moins. Un deuxième rapport, confirmant le premier, a été remis à Netanayhou l'an dernier. Les deux rapports font également mention de tunnels à la frontière nord d'Israël, venant du Liban et creusés grâce aux finances du Hezbollah chiite.

Plan de l'article

  1. Colère européenne
  2. Confusion américaine
  3. Le poids des extrêmes
  4. Une Autorité impuissante

© Altern. économiques, 2014

Pour citer cet article

Amalric Jacques, « Un moment de solitudes », Alternatives Internationales, 9/2014 (N° 64), p. 12-12.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2014-9-page-12.htm


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