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Alternatives Internationales

2015/6 (N° 67)


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Devinette : quelle est la différence entre un gamin de cinq ans et une précieuse stèle de deux mille années ? Fastoche... Tous les mioches se ressemblent, non ? Ils sont interchangeables. Un de perdu, dix de fabriqués ! Alors que les stèles antiques par définition, sont ir-rem-pla-ça-bles. Les artistes qui les ont taillées à coups de burin minutieux sont redevenus poussière depuis longtemps. Et au prix de la main d'oeuvre aujourd'hui, ce n'est pas demain la veille, ma bonne dame, qu'on trouvera quelqu'un pour faire un travail si soigné dans les délais !

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Voilà pourquoi, sous nos climats, des esthètes poussent des cris d'horreur lorsque les jihadistes sanguinaires de l'État Islamique s'emparent de la somptueuse cité de Palmyre, incarnation des multiples sociétés qui se sont succédé sur la terre de Syrie. Les esthètes ne goûtent que le grandiose, le sublime, l'unique. Le banal, l'ordinaire les ennuie et les laisse mutiques. Ils étouffent mal un bâillement en apprenant qu'un énième baril de TNT est tombé sur un moche immeuble de banlieue syrienne. Encore des lambeaux d'enfants sur des murs gris ? Mais on a déjà vu ça hier, et la semaine précédente, et le mois passé, et depuis des années. Faites un effort, trouvez quelque chose, qui renouvelle le genre. Les armes chimiques par exemple, c'était saisissant, ces files de cadavres alignés dans leurs linceuls... En revanche, les gravats en béton d'Alep, on en a soupé à la télé. C'est comme les châteaux écossais ou les fjords norvégiens : quand on en a vu un, on les a tous vus.

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Croyons-les, ils ont beaucoup voyagé, bien au-delà de Dunkerque et même de Tamanrasset. La preuve, pendant la guerre de Bosnie, lorsque des bombes serbes tombaient sur la belle cité de Dubrovnik, une bande d'amis français des arts avaient saisi une plume vibrante d'indignation, se souvenant de leurs promenades vespérales sur les bords de l'Adriatique où les plus érudits, et les moins amnésiques, pouvaient réciter quelques vers romantiques en harmonie avec la majesté des lieux. Aucun d'entre eux, en revanche, n'avait dû se rendre en villégiature à Vukovar, car au moment où d'autres obus serbes tombaient sur cette agglomération plus ordinaire, leur sensibilité artistique ne s'était pas autant manifestée. Les mêmes lettrés ou leurs voisins de dîner raffiné, nostalgiques des années soixante où l'Afghanistan était une destination hype chez les hippies de Paris, s'étaient de nouveau levés lorsqu'en 2001 les talibans, alors au pouvoir à Kaboul, détruisaient à l'explosif les gigantesques bouddhas de Bamyan. Ils restaient plus cois lorsque les mêmes barbus lapidaient en public une mère de famille présumée adultère, mais incapable, si ça se trouve, de distinguer un chapiteau dorique d'un corinthien.

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Rassurons un peu les esthètes affolés : après un lifting au burin contemporain, Dubrovnik resplendit de nouveau, ses vieilles rues grouillent de touristes en short, et l'on peut s'y pâmer au couchant, Lamartine à la main et la Marie dans l'autre, quand leurs bus sont repartis. Un peu plus loin en Bosnie, le vieux pont incurvé de Mostar qui avait été détruit par les troupes croates a été relevé et sert aussi d'appât aux marchands de bimbeloteries parce qu'il faut bien vivre. Pour les Bouddhas, il va falloir attendre. Les reconstituer coûterait une montagne d'argent. À votre portefeuille, amis des arts d'Asie !

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Mauvaise nouvelle, en revanche : les mères des enfants bombardés de toutes les belles cités et des moches aussi, plus nombreuses, n'ont pas réussi à refaire exactement le même garnement de cinq ans qui venait enfin d'arriver à nouer ses lacets quand l'obus l'a réduit en poussière. C'est dommage, elle souvient bien de ses yeux un peu verts et noisette à la fois. Ses petits frères sont craquants, bien sûr... Mais leurs prunelles n'ont pas cette nuance. Question d'esthétique.


© Altern. économiques, 2015

Pour citer cet article

Malpensado Arturo, « Tripes à la mode de Palmyre », Alternatives Internationales, 6/2015 (N° 67), p. 48-48.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2015-6-page-48.htm


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