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Alternatives Internationales

2015/6 (N° 67)


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Des réalisateurs qui ne peuvent pas tout filmer, des scénaristes qui ne peuvent pas tout raconter, des spectateurs qui ne peuvent pas tout voir. En Iran, en Russie, en Chine, dans tous les pays autoritaires, le cinéma est sous la surveillance du pouvoir. Religion, politique, histoire, sexe… tout est prétexte à coupe et à censure au nom de la protection de l'intérêt national et de l'amour de la patrie. Absolument tout. Les motifs sont à la fois précis jusqu'à l'absurde - cravate interdite pour un héros positif en Iran, pas de fantômes en Chine -, et très nébuleux. Ainsi à Téhéran, c'est la révolution et la religion, les femmes, la guerre Iran-Irak qui obsèdent le Ministère de l'Orientation islamique . À Pékin, le Bureau des films se veut un modèle de vertu et n'aime pas trop les Ouïgours, et les événements de Tian'anmen. À Moscou, le Kremlin déteste que l'on évoque le cas des journalistes et des opposants, et n'apprécie pas vraiment qu'un film plonge trop profondément dans les entrailles du passé. À Ankara, les documentaires sur les Kurdes irritent toujours autant le pouvoir.

Censeurs et investisseurs

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Le mode opératoire est toujours le même : un réalisateur doit faire valider son synopsis par les autorités avant toute prise d'image et de son. Tournage plus ou moins surveillé et montage effectué, il doit montrer ensuite le produit fini dans l'espoir que celui-ci obtienne un visa d'exploitation. En cas de refus, s'ouvre alors une période de négociation à la durée indéterminée mais à la chicanerie avérée. La censure ne tombe pas comme un couperet, elle est une longue négociation, plan par plan, ligne de dialogue par ligne de dialogue… Par contre, si une fois en salles, un film se révèle plus subversif qu'attendu au vu de la réaction du public - les censeurs comptent leurs soutiens populaires -, la police traque et confisque toutes les copies en circulation.

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Pourquoi cet acharnement ? Contrôler le septième art, c'est faire coup double. D'un côté, faire taire les voix discordantes, de l'autre imposer une seule vision du pays et du monde. Ainsi, paradoxalement, les censeurs du cinéma sont aussi, au service du pouvoir cette fois, ses meilleurs investisseurs. En Iran, l'industrie du septième art est largement soutenue par les pouvoirs publics . En Chine, le rythme de production des films s'intensifie et les salles de cinéma se multiplient . Même l'Arabie saoudite s'y est mise : Wadjda, premier film saoudien, a en partie été financé par la famille royale.

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Pourtant, la censure est un combat déjà perdu. Avant même Internet, des films censurés étaient sélectionnés et récompensés dans les grands festivals européens. Aujourd'hui, grâce à la révolution numérique, exilées ou assignées à résidence, les nouvelles générations ont les outils à leur disposition pour tourner léger et diffuser massivement en ligne. La production d'une oeuvre n'a jamais été aussi facile et leur circulation aussi rapide. La regarder également, grâce au piratage entre autres. Ce qui n'est pas sans poser problème d'ailleurs. Par exemple, pour préserver les revenus des artistes et des techniciens, et donc les moyens de tourner, La Maison du cinéma, le "syndicat libre" du septième art en Iran, invite les cinéphiles iraniens à privilégier les plateformes légales.

Le public, juge ultime

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Les censeurs veulent annihiler le cinéma mais ils le stimulent. Les réalisateurs s'adaptent toujours, se moquent des règles, jouent du double sens, feignent de ne pas comprendre ce qu'on leur demande. Se déjouer des contraintes devient littéralement un art, exigeant imagination et technique. La censure a toujours ses effets esthétiques, que ce soit en Iran "où les interdits visuels ont incontestablement contribué à créer un style de tournage et à donner ses caractéristiques au cinéma iranien" selon la spécialiste Agnès Devictor, ou même à Hollywood, quand le cinéma américain était régi par le Code Hays (1934-1952) qui interdisait le sexe ou le blasphème au nom de la protection des valeurs morales.

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Car, dans les démocraties aussi, à Hollywood comme en France, le cinéma est surveillé. Au nom de la protection des familles ou des mineurs. Bien entendu, la censure ne vient plus du pouvoir politique, mais elle émane de plus en plus du pouvoir économique. Aux États-Unis, ce sont les grands studios qui font la loi . En France, les chaînes de télévisions - maillon essentiel de la production de cinéma - tendent à ne vouloir financer que des comédies bêtes et méchantes. Car c'est ce qui plaît au public, affirment-elles. Et de fait, le box-office leur donne raison.

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C'est bien là tout le problème. Le grand public préférant les dessins animés ou les films de superhéros, les cinéastes dissidents, interdits ou exilés, ne peuvent compter que sur les cinéphiles dans leur quête de liberté.

Plan de l'article

  1. Censeurs et investisseurs
  2. Le public, juge ultime

© Altern. économiques, 2015

Pour citer cet article

Monnerais Thomas, « Camera non grata (introduction au dossier) », Alternatives Internationales, 6/2015 (N° 67), p. 56-56.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2015-6-page-56.htm


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