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Alternatives Internationales

2015/6 (N° 67)


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"Il y a en Turquie des mots, et des mots importants, qui ont déjà été prononcés mais d'autres sont encore attendus pour que le partage du chagrin puisse devenir le partage d'un destin", déclarait François Hollande lors de la commémoration du génocide arménien le 24 avril dernier. Si le Premier ministre turc a présenté cette année ses condoléances aux descendants des victimes, ce qui fut salué par certains intellectuels arméniens comme une avancée vers la reconnaissance du génocide, celle-ci n'est toujours pas à l'ordre du jour en Turquie. À ceux qui doutent du bien-fondé de cette qualification dans le cas d'espèce, rappelons qu'au départ, l'homme à qui l'on doit le concept et le mot de génocide, Raphaël Lemkin, avait engagé sa réflexion sur les crimes commis contre une population visée en tant que telle à partir du massacre des Arméniens de 1915. Son innovation linguistique, qui date de 1943, en rapport avec le massacre des juifs par les nazis, se justifiait de la nécessité d'exprimer le motif du crime, à savoir la volonté d'anéantir une partie singulière de l'humanité, ce que la formule "meurtre de masse" laissait dans l'ombre. Lemkin reste cependant vague dans son oeuvre écrite, comme le relève l'historienne Annette Becker, sur l'intentionnalité comme sur le contenu -élimination physique ou culturelle-, mais aussi sur l'ampleur requise pour que la qualification soit appliquée  [1][1] Annette BECKER, "Penser et nommer les génocides : Raphaël.... Cette incertitude marque la définition du génocide telle qu'elle figure dans la convention de 1948, laissant une grande marge d'interprétation. Deux écoles de pensée peuvent être distinguées dans la postérité de Lemkin : l'une restrictive, dont les tenants estiment qu'il ne s'applique qu'aux massacres contemporains, à partir du XXe siècle et qualifie en premier lieu le sort des Arméniens, des juifs et des Rwandais tutsis, parfois celui des Bosniaques et des Cambodgiens, peut-être celui des Darfouriens soudanais. L'autre interprétation est extensive, s'appliquant, avec des variations selon les auteurs, à tous les massacres de l'histoire, la frontière entre les deux lectures étant elle-même floue, comme le montrent les désaccords concernant notamment les crimes commis au Darfour. Ce débat est légitime et nécessaire. Il est cependant brouillé par des usages opportunistes, politiciens qui viennent en obscurcir les enjeux. On peut se demander de quel droit François Hollande réclame des comptes historiques à la Turquie. Pourquoi ce pays et pas d'autres ? La signature du traité de libre-échange euro-américain devrait-elle être conditionnée à la reconnaissance du génocide des Amérindiens par la Maison blanche ? La France a-t-elle jamais attendu de l'Allemagne la reconnaissance du génocide des Herreros commis en 1905 ? (Après une longue période de refus, l'Allemagne a d'elle-même officiellement reconnu ce génocide en 2004, ce que semblent ignorer ceux qui présentent le génocide arménien comme "le premier du XXe siècle"). Poursuivons la logique : Ukrainiens, Bengalis, Timorais, Acholis (Ouganda) devraient, parmi d'autres candidats sérieux à la qualification de victimes de génocide, devenir l'enjeu de demandes de comptes par la France aux États concernés, elle qui ne fut pas plus impliquée dans ces massacres que dans celui des Arméniens. À quel titre donc le faire pour ces derniers ? Qu'Ankara accomplisse un geste d'ouverture à la vérité de sa propre histoire, on ne peut que le souhaiter, dans l'intérêt même de la société turque. On tiendrait cependant pour une agression que M. Erdogan attende de Paris la reconnaissance, pour laquelle certains militent en France, du "génocide vendéen". L'exigence inverse n'est guère plus légitime, aucun État n'ayant vocation à être garant du respect de la vérité historique par les autres.

Notes

[1]

Annette BECKER, "Penser et nommer les génocides : Raphaël Lemkin.", stanford.edu/dept/france-stanford/Conferences/Terror/BeckerFrench.pdf


© Altern. économiques, 2015

Pour citer cet article

Brauman Rony, « Incertain génocide », Alternatives Internationales, 6/2015 (N° 67), p. 66-66.

URL : http://www.cairn.info/magazine-alternatives-internationales-2015-6-page-66.htm


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