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Sciences humaines

2011/5



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Quelle est la nature des régimes moyen-orientaux  ?

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L'autoritarisme est commun à l'ensemble de ces régimes qui accordent l'essentiel des pouvoirs à des instances non élues et se caractérisent par l'omniprésence du sécuritaire, comme pratique d'encadrement de la société ou en tant que discours. Ces régimes fonctionnent comme des cartels politico-militaires sécuritaires. À l'intérieur de ces cartels, un primus inter pares, le raïs ou le prince, incarne le cartel et permet en même temps sa survie en faisant office d'arbitre. Ces cartels sont composés d'organes multiples, l'armée, mais aussi des organes sécuritaires (police, services secrets, milices dans certains pays) et des acteurs économiques privilégiés liés au système.

Qui sont ces acteurs économiques privilégiés  ?

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La famille élargie des dirigeants en constitue souvent le noyau dur. Mais ce système économique n'est pas d'un seul bloc, il est à géométrie variable. Une classe moyenne, voire parfois une bourgeoisie très aisée, s'est formée grâce à l'obtention de concessions d'activités, par exemple dans le secteur automobile ou la construction en Tunisie et en Égypte, l'accès à des zones économiques privilégiées, le versement de subventions à l'investissement, l'octroi de protections ou de passe-droits, etc. Ces liens avec le cartel dirigeant dépassent de loin le seul cadre de la famille régnante. Toute une bourgeoisie sert de relais sur lequel le régime a pu compter par un jeu d'interdépendance. La survie économique de tel ou tel homme d'affaires dépend étroitement de la protection dont ils peuvent bénéficier au sein du système et en retour ceux-ci versent une partie de leurs bénéfices à la famille régnante.

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La corruption participe du fonctionnement du système. La famille régnante en est la pièce maîtresse mais définitivement pas la seule. Diverses organisations de sécurité prennent leur part de bénéfices. Les mécanismes de corruption se répartissent à différents niveaux depuis la capitale jusqu'aux divers niveaux provinciaux, ce qui explique que l'appareil d'État se maintienne encore alors que les familles régnantes en Tunisie et Égypte ont été écartées du pouvoir.

Au-delà de ces traits communs, quelles sont les différences les plus sensibles d'un pays à l'autre qui expliquent les situations contrastées  ?

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La nature du cartel n'est pas exactement la même d'un pays à l'autre. En Tunisie et en Égypte, le fait tribal est marginal et la capitale joue un rôle central. Le cartel intègre beaucoup d'acteurs différents. En situation de stabilité, c'est le dirigeant qui maintient le cartel, mais en situation de crise extrême telle qu'on a pu le voir, certains acteurs, notamment l'armée, peuvent disposer d'une certaine autonomie et déposer le dirigeant, pour assurer leur survie.

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En Libye, on est face à une pratique tout autre. On peut dire que l'État se réduit à ce qu'il devrait normalement exclure, c'est-à-dire à un organe paraétatique. Cet organe se structure beaucoup plus autour de la famille régnante. Celle-ci dispose d'énormément de ressources, de la rente pétrolière, d'une organisation très efficace et de milices, qu'elles soient tribales ou non. Elle peut devenir infiniment plus rapidement prédatrice voire exterminatrice si son existence est menacée.

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Dans certaines monarchies du Golfe, on voit, à travers le cas de Bahreïn, que la solidarité intermonarchique peut fonctionner, comme si on était en présence d'un système coercitif intégré.

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Dans les deux autres monarchies historiques, au Maroc et en Jordanie, les systèmes sont très vivement contestés et cette contestation n'est pas récente. Mais une classe politique autonome y existe ainsi qu'un minimum de redistribution des ressources. Ils peuvent éventuellement avoir la souplesse nécessaire pour intégrer plus rapidement dans le jeu politique les éléments de contestation et renforcer a minima la redistribution vis-à-vis des plus pauvres. Dans les deux pays, il y a des partis politiques et l'alternance est possible. La classe politique dispose d'un réel pouvoir ainsi que le gouvernement, mais le palais reste l'instance politique ultime de décision et on est encore très loin d'une possibilité de transition à l'espagnole par exemple.

Comment est-on passé de la fatigue sociale des populations, que vous et d'autres spécialistes décrivez, aux révoltes et aux révolutions  ?

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Il faut bien voir que cette fatigue sociale résultait de l'échec de plusieurs décennies de mobilisation très massive. Le monde arabe a vécu des mobilisations pratiquement constamment des années 1920 aux années 1980  : une contestation nationaliste des années 1920 à 1940, puis les mouvements d'indépendance dans les années 1950-1970 et, à partir des années 1980, la contestation islamiste. À chaque fois, la mobilisation a été forte autour d'une idéologie unanimiste basée sur la croyance qu'un régime à la fois social et nationaliste servirait de baguette magique pour régler les deux questions, sociale (l'amélioration des conditions et de l'égalité) et nationale (d'abord l'indépendance puis la résistance à Israël).

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Les régimes sont aujourd'hui sous le coup d'un triple chef d'accusation. Social  : ils n'ont pas résolu la question sociale, elle s'est même aggravée alors qu'une bourgeoisie montante extériorisait ses signes de richesses de façon éhontée. Politique  : ils ont tué l'espace politique. National  : ils vivent dans la dépendance totale vis-à-vis des États-Unis et la capitulation complète par rapport à Israël.

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On a oublié également combien les attentes démocratiques étaient fortes au Moyen-Orient, en 1989-1990 jusqu'à la guerre du Golfe, puis au tournant des années 2000 avant les attentats du 11 septembre 2001. Ces deux événements ont porté un coup à ces attentes démocratiques. Depuis le 11 septembre, les pouvoirs se sont appuyés sur leur appareil sécuritaire, des élections grossièrement truquées et la rente sécuritaire que l'Occident apportait aux régimes dans la lutte contre le terrorisme. Mais dans le même temps, ils ont été de plus en plus contraints dans leur capacité de survie alors que des espaces de contestation peu visibles grandissaient parmi la société.

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Cette contestation s'est opérée par des réseaux de socialisation. Le phénomène est particulièrement spectaculaire à l'échelon local. Les quartiers sont devenus des villes. C'est le cas d'Imbaba au Caire par exemple. Les pouvoirs se sont totalement retirés de cet espace urbain pour sous-traiter la question sociale à des organisations de charité parmi lesquelles nombre d'acteurs islamistes. Ces quartiers ont produit, à l'abri du pouvoir, des réseaux de la jeunesse, des cafés Internet et toute une multitude de micromouvements sociaux qui ne communiquaient pas forcément entre eux. Mais à la faveur de la contestation plus large, ils ont pu se constituer pour la première fois en réseaux importants.

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Depuis vingt ou vingt-cinq ans, on a traité le monde arabe à partir d'études économiques macro mais pas à l'échelle micro, alors que des évolutions sensibles ont eu lieu à cette échelle, notamment en ce qui concerne la configuration des classes sociales. Une bourgeoisie et une nouvelle classe moyenne se sont constituées, ce qui n'est pas rien. À l'autre bout du spectre social, le secteur informel, qui a toujours eu un rôle important, est devenu un pilier du contournement de l'État dans nombre d'endroits. Ce secteur informel comprend énormément de jeunes qui sont dans la survie, qui demandent une ouverture économique et le partage d'un gâteau qu'ils voient s'agrandir. Très présents dans le tourisme, ils observent l'arrivée des vacanciers sans visa alors qu'eux sont emprisonnés dans leurs propres pays. Autre évolution peu visible, les pouvoirs ont perdu le contrôle des médias, pas seulement d'Internet mais aussi de la télévision, avec Al-Jazeera et jusqu'aux chaînes publiques qui diffusent des séries montrant les conditions de vie ostentatoires des nouvelles classes aisées.

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À un moment donné, la question de la dignité s'est posée. Les révoltes ont commencé en Tunisie dans une petite ville qui n'attire l'attention de personne, par le fait qu'un marchand ambulant, diplômé, dont l'étal a été confisqué par la police et qui a été frappé en public, s'est donné la mort en s'immolant par le feu. C'est la goutte qui a fait déborder le vase parce que cette fois-ci, c'était directement la dignité qui était en cause. La révolte initiale est celle du pain, de la brouette (étal) et de la dignité. Mais la révolution a pour moteur ces évolutions peu visibles qui sont à la source de la demande actuelle de liberté et d'égalité.

Quelle égalité et quelle liberté  ? Sont-elles les mêmes par exemple que celles de la Révolution française inspirée des idées du XVIIIe siècle  ?

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La révolution en France n'a pas connu son acmé le 14 juillet avec la prise de la Bastille mais le 4 août avec l'abolition des privilèges. J'aimerais rappeler la fameuse citation de l'abbé Sieyès à cette occasion  : « Qu'est-ce que le tiers État. Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique  ? Rien. » Les révolutions actuelles mobilisent elles aussi les passions libertaires et égalitaires de notre époque. On a l'impression aujourd'hui que les passions libertaires sont maximalistes  : ras-le-bol de l'État, de la police, du sécuritaire, du contrôle. En revanche, pour le moment, les passions égalitaires restent a minima pour tout le monde. Il s'agit d'éliminer la misère absolue.

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Le secteur informel ne répond à aucune classification sociale classique  : ce n'est ni un prolétariat, ni une classe moyenne, ni une bourgeoisie. C'est pourtant lui qui a déclenché la révolution. Dans un deuxième temps, la classe moyenne s'est mobilisée. Or cette classe se répartit en deux catégories  : l'une se nourrit du tourisme, de l'ouverture économique, de l'embourgeoisement partiel de la société. Elle veut du changement mais reste en même temps très conservatrice. Elle participe à la contestation mais à condition qu'elle n'aille pas trop loin. Aujourd'hui, cette classe moyenne demande l'arrêt du mouvement et la restauration de l'État autour d'un cartel politique reconstitué avec l'appui de l'armée ou d'organes sécuritaires. L'autre catégorie de la classe moyenne comprend l'intelligentsia, les journalistes et les professions libérales dont la survie dépendait du régime mais qui en même temps étaient constamment humiliés par lui, se sentait très mal à l'aise par rapport à sa position dans la société, se sachant privilégiée mais lâche également. En Tunisie et en Égypte, cette partie de la classe moyenne s'est largement mobilisée, comme si cette mobilisation la réintégrait dans le « peuple » alors que ses privilèges honteux l'en avaient séparée. Sans cette classe moyenne, la contestation à Tunis ou au Caire n'aurait pas pu avoir lieu. Ce n'est pas elle qui a déclenché les événements, mais dans un deuxième temps, c'est elle qui a marqué la configuration révolutionnaire dans sa totalité.

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Aujourd'hui, la société apparaît partagée en deux. Les classes pauvres et les classes moyennes, intellectuelles, professions libérales veulent poursuivre le mouvement. La classe moyenne économique conservatrice souhaite que les choses rentrent dans l'ordre. Un facteur rentre en ligne de compte  : la saison touristique de Pâques, très importante en Égypte et en Tunisie, a été manquée. Or en Égypte par exemple, 2 à 2,5 millions de personnes vivent directement du tourisme.

Quels sont les risques de retour en arrière et quels sont les changements irrémédiables  ?

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Plus rien ne sera jamais comme avant car la quasi-totalité des sociétés arabes a bougé. Dans la totalité du monde arabe, les États sont obligés de prendre en considération ce qui s'est passé. Cependant, ils peuvent le faire soit par une plus grande ouverture ou au contraire par un surcroît de sécuritaire. Les deux sont tout à fait possibles.

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Soit il peut y avoir une plus grande intégration de la jeunesse dans le système, une politique économique plus égalitaire, plus d'attention aux catégories marginalisées et une libéralisation politique, soit il peut y avoir une recomposition des pouvoirs sur une base sécuritaire et une nouvelle ingénierie politique. Une certaine forme de retour en arrière peut avoir lieu par l'intervention de ces classes moyennes jouant un rôle central dans l'économie qui sont en quête d'un contrôle social accru, notamment sur les questions de morale, et recherchent une restauration du conservatisme social.

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Par ailleurs, la tournure des événements en Libye influera certainement grandement sur le cours des événements. L'échec des rebelles serait un signe envoyé aux autres dirigeants arabes que la coercition peut réussir. Ils ont déjà appris des révolutions de Tunisie et d'Égypte. Le temps joue pour le pouvoir, face à une contestation révolutionnaire qui elle, veut accélérer le temps ou le pulvériser pour un changement radical.

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Enfin, les acteurs islamistes sont invités à la table des négociations. Ils ne sont pas les plus révolutionnaires, ils sont en quête de cooptation pour participer aux négociations éventuelles. Mais les groupes de l'islamisme radical, organisés ou non, n'ont pas dit leur dernier mot. Dans le cas où la violence islamiste reprendrait, le pouvoir pourrait à nouveau se présenter comme le Léviathan redouté mais nécessaire car assurant la sécurité de tous.

Cinq catégories de régimes

Les régimes moyen-orientaux sont caractérisés par l’autoritarisme. Dans chaque pays, on trouve un leader fort ou emblématique, une famille, un clan ou une classe dirigeante qui concentre l’essentiel du pouvoir politique et économique, et un appareil répressif et policier.

Hamit Bozarslan (1) classe les régimes en cinq catégories.

  • Les régimes de parti et chef unique considéré comme guide de la nation. C’est le cas de la Syrie et par certains aspects de la Lybie, dont les « comités révolutionnaires » font office de parti unique.

  • Les États dotés officiellement d’un multipartisme sanctionné par des élections, mais où le système politique est sous le contrôle de la présidence appuyée par un appareil et une doctrine sécuritaire. Il s’agit de l’Algérie, de la Tunisie et de l’Égypte.

  • Les monarchies avec un pluralisme politique réel et, au mieux, la formation d’oppositions intégrées au régime, comme au Maroc et en Jordanie. L’Arabie Saoudite en revanche ne reconnaît pas le jeu électoral et partisan. La légitimité de la dynastie vient du pacte avec l’establishment religieux wahhabite.

  • Les États fragmentés ou faillis : des institutions pluralistes existent mais l’État n’est qu’un acteur régalien parmi d’autres qui possèdent aussi d’énormes moyens de coercition. C’est le cas de l’Irak, de l’Afghanistan, du Yémen et du Liban.

  • Les Républiques où coexistent une double instance de souveraineté, Turquie, Pakistan et Iran. Des élections désignent un parlement ou un exécutif représentatif mais celui-ci est soumis au contrôle de l’armée, ou dans le cas de l’Iran, du velayet-e faqih, un gouvernement des jurisconsultes. Cette tutelle est cependant fragilisée en Turquie avec l’élection d’un président issu de l’AKP (parti islamiste) et au Pakistan avec l’envoi en exil du général Perez-Musharaf, tandis qu’elle reste forte en Iran.

(1) Hamit Bozarslan, Sociologie politique du Moyen-Orient, La Découverte, 2011.

Benoît Richard

Titres recensés

  1. Quelle est la nature des régimes moyen-orientaux  ?
  2. Qui sont ces acteurs économiques privilégiés  ?
  3. Au-delà de ces traits communs, quelles sont les différences les plus sensibles d'un pays à l'autre qui expliquent les situations contrastées  ?
  4. Comment est-on passé de la fatigue sociale des populations, que vous et d'autres spécialistes décrivez, aux révoltes et aux révolutions  ?
  5. Quelle égalité et quelle liberté  ? Sont-elles les mêmes par exemple que celles de la Révolution française inspirée des idées du XVIIIe siècle  ?
  6. Quels sont les risques de retour en arrière et quels sont les changements irrémédiables  ?

© Ed. Sc. Humaines, 2010.

Pour citer cet article

Bozarslan Hamit , Richard Benoît , « Les révolutions arabes. Entretien avec Hamit Bozarslan », Sciences humaines 5/ 2011 (N°226), p. 46-46.
URL : www.cairn.info/magazine-sciences-humaines-2011-5-page-46.htm.


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