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Sciences humaines

2012/4 (N° 236)



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Les classes populaires ont-elles vraiment basculé vers la droite ? Qui a le plus de chance de séduire les classes moyennes aujourd'hui ? Avoir du patrimoine dissuade-t-il de voter à gauche ? Les femmes votent-elles comme...

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Les classes populaires ont-elles vraiment basculé vers la droite ? Qui a le plus de chance de séduire les classes moyennes aujourd'hui ? Avoir du patrimoine dissuade-t-il de voter à gauche ? Les femmes votent-elles comme les hommes ? La religion influence-t-elle ? Des enquêtes récentes permettent d'éclairer les grandes dynamiques électorales dans la France de 2012.

Classes populaires : Une droitisation à nuancer

21 avril 2002?: Jean-Marie Le Pen accède au second tour de l’élection présidentielle. Les sondages de sortie d’urnes révèlent que le candidat de l’extrême droite a recueilli un plus fort soutien parmi les ouvriers (24?%) et les employés (23?%) qu’au sein de l’ensemble de l’électorat (16?%). Depuis, la chose semble entendue?: les milieux populaires, longtemps affiliés à la gauche, exprimeraient désormais leur colère en votant à l’extrême droite, lorsqu’ils ne se sont pas simplement convertis aux thèses frontistes. L’analyse du vote populaire révèle cependant une réalité plus complexe.?

Le désamour des classes populaires pour la gauche est indéniable. Alors qu’elle totalisait 66?% du vote ouvrier en 1988, elle n’a recueilli que 56?% de ce vote en 2002 et 45?% en 2007. Cette année-là, les ouvriers furent 56?% à choisir Nicolas Sarkozy au second tour. Une analyse plus fine des résultats montre que les ouvriers ont été le groupe social dans lequel la gauche a le plus perdu d’électeurs. Moins marquée, la tendance est cependant la même pour les employés.

Pour autant, il convient de rappeler qu’il y a toujours eu un électorat de droite au sein des milieux populaires, affilié notamment au gaullisme. De fait, l’émergence d’un vote frontiste au sein des ouvriers et des employés semble résulter beaucoup plus d’une radicalisation d’électeurs qui se reconnaissaient auparavant dans la droite républicaine que d’un basculement à l’extrême droite de déçus du communisme ou du socialisme.

En conclure que la gauche a perdu l’électorat populaire serait cependant exagéré. En 2007, le vote cumulé pour les candidats du centre, de la droite et du Front national s’élevait à 67?% chez les commerçants et artisans, et à 65?% pour les cadres et professions intellectuelles supérieures, mais à 57?% pour les employés et «?seulement?» à 49?% pour les ouvriers. Les milieux populaires continuent donc de voter plus à gauche que les autres.

Classes moyennes : Toujours à gauche, mais plus dispersées

Le vote des classes moyennes apparaît comme l’un des enjeux centraux du scrutin présidentiel 2012. Pourtant, à en juger par leur vote depuis les années 1970, leur comportement électoral apparaît beaucoup plus stable que celui des catégories populaires. Les classes moyennes, que l’Insee assimile aux «?professions intermédiaires?» (techniciens, agents de maîtrise, infirmiers, etc.), restent globalement fidèles à la gauche. Après avoir massivement voté François Mitterrand en 1988 (59?%), elles ont préféré Lionel Jospin en 1995 (51?%), avant de soutenir généreusement Ségolène Royal en 2007 (54?%). Le temps où le Parti socialiste pouvait se définir comme le parti des classes moyennes est néanmoins révolu. Lors des années 2000, elles se sont détournées vers des candidats d’extrême gauche ou écologistes. Une telle évolution s’est manifestée nettement le 21 avril 2002?: elles ont voté à gauche à 53?%, mais leurs voix se sont dispersées et L. Jospin n’a recueilli que 20?% de leurs suffrages… Une telle évolution a été confirmée lors des récents scrutins européens et régionaux, où les autres candidats de gauche, les écologistes notamment, ont très nettement dépassé ceux du Parti socialiste (39?% contre 21?% lors des élections régionales de 2009) dans les préférences de cet électorat. Le premier tour des élections présidentielles de 2007 a par ailleurs révélé que les classes moyennes pouvaient également être tentées par le centre, François Bayrou recueillant ses meilleurs scores au sein de cet électorat (24?% contre 19?% pour l’ensemble des électeurs).

Classes supérieures : L'effet patrimoine

Les riches votent-ils à droite?? Au cours des dernières décennies, nombre d’études ont relativisé l’impact de la classe sociale sur le vote. Pourtant, le lien privilégié des cadres supérieurs à l’égard des partis du centre et de la droite semble s’être renforcé. En 2007, 69?% des cadres supérieurs ont opté pour un candidat du centre ou de la droite républicaine, contre 52?% en 1988. Depuis les travaux de Jean Capdevielle au début des années 1980, les chercheurs insistent sur une autre manière de mesurer l’impact de la richesse sur le vote?: ils prennent en compte le patrimoine des électeurs. Il apparaît que plus un individu détient de patrimoine, et plus celui-ci est risqué, plus il a de chance de voter à droite. Un tel effet est déjà repérable avec la propriété immobilière. Selon une enquête d’opinion menée en janvier 2012 (Ifop), les locataires choisiraient de voter à 65?% pour François Hollande (PS) lors d’un éventuel second tour contre Nicolas Sarkozy (UMP). Les propriétaires, quant à eux, choisissent Hollande à 52?%. La détention d’éléments de patrimoine risqué (des actions, par exemple) a une incidence plus nette encore. Ainsi, en 2007, les individus détenant au moins un actif risqué ont voté à 62?% pour Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle, alors que ceux qui ne possédaient soit rien soit un seul actif non risqué ne lui ont accordé que 47?% de leurs suffrages. La conclusion est donc sans ambiguïté?: les riches votent (plus) à droite.

Jeunes/vieux : Zappeurs contre conservateurs

Les comportements électoraux changent-ils à mesure que les années passent?? La réponse est sans nuance?: oui. On peut même opposer terme à terme l’attitude des jeunes et des plus vieux sur pratiquement toutes les dimensions du vote. Les seniors – ici les plus de 65 ans – font d’abord plus confiance aux élections?: 70?% d’entre eux considèrent qu’elles sont le meilleur moyen d’influer sur les décisions politiques, contre 53?% des 18-24 ans. Cela se traduit par une participation électorale bien supérieure?: 60?% des 60-74 ans votent à tous les scrutins, contre environ 30?% des moins de 30 ans. Si l’on décompte les non-inscrits sur les listes électorales, ainsi que les abstentionnistes, moins d’un jeune sur deux se rend régulièrement aux urnes. L’âge renforce également la fermeté du choix électoral?: en 2007, parmi les électeurs de Nicolas Sarkozy qui avaient opté pour lui depuis le début, on trouve 55?% de plus de 50 ans, contre 18?% de moins de 35 ans (les chiffres sont comparables pour Ségolène Royal). Les jeunes électeurs se révèlent nettement plus inconstants?: toujours en 2007, 31?% des moins de 35 ans ont arrêté leur choix le jour même de l’élection.?

Autre effet vérifiable de l’âge?: le vote à droite s’accroît nettement avec les années. Lors du premier tour des trois derniers scrutins électoraux, les 18-24 ans n’ont jamais voté à plus de 37?% pour la droite, alors que les plus de 65 ans étaient au moins 49?% à le faire. Cependant, si les seniors votent majoritairement pour la droite républicaine, les jeunes, eux, n’inclinent plus systématiquement à gauche. La chose a été vraie jusqu’aux années 1980, quand les 18-34 ans soutenaient François Mitterrand à plus de 60?%. Les années 1990 marquent cependant le début d’un zapping politique de la part des jeunes électeurs?: ils optent massivement pour le candidat de la droite, Jacques Chirac, en 1995, se détournent des «?partis de gouvernement?» en 2002 (les jeunes non diplômés votent à près de 30?% pour le Front national), avant de revenir dans le giron du Parti socialiste en soutenant majoritairement Ségolène Royal en 2007. Un choix qui reflète cependant, selon une enquête d’opinion, moins une adhésion qu’un rejet de son adversaire, Nicolas Sarkozy.

Hommes/Femmes : De plus en plus proches...

On se souvient qu’en 1945, les communistes français rechignaient à accorder le droit de vote aux femmes, parce qu’ils craignaient que leur vote, plus conservateur, compromette les perspectives de la gauche. À ce moment-là, ils n’avaient pas totalement tort. De fait, pour les analystes du vote féminin comme Janine Mossuz-Lavau, les femmes sont devenues des électrices comme les autres le jour où elles ont voté à gauche autant que les hommes, lors des élections législatives de 1986. Cette évolution est allée de pair avec une accession à l’autonomie. Pendant les années d’après-guerre, les femmes ont de plus en plus exercé une activité professionnelle – elles constituaient 47?% de la population active en 2007. La participation à la vie, notamment syndicale, des entreprises a contribué à déplacer leur vote vers la gauche. L’élévation du niveau d’études a également joué un rôle notable, les femmes étant aujourd’hui majoritaires dans les établissements d’éducation supérieure. Enfin, alors que la pratique de la religion catholique continue de prédisposer à un vote de droite, les femmes ont désormais quitté autant que les hommes le giron de l’Église?: en 2007, seules 5,4?% des femmes allaient à la messe tous les dimanches, soit presque aussi peu que les hommes (3,5?%). La convergence des comportements électoraux des deux sexes n’a cependant pas annulé toute différence. La première d’entre elles est une moindre propension des femmes à voter pour l’extrême droite?: au premier tour des élections présidentielles de 2002, elles étaient 14?% à choisir Jean-Marie Le Pen, contre 20?% des hommes (respectivement 9?% et 12?% en 2007). Seconde différence, l’inégalité qui continue de prévaloir entre hommes et femmes sur le plan des rémunérations, des perspectives de carrière ou des tâches ménagères incite les femmes à voter plus pour d’autres femmes, comme en atteste une préférence pour Martine Aubry contre François Hollande lors des primaires socialistes de l’automne 2011.

Religion : Catholiques à droite, musulmans à gauche

Parmi les appartenances sociales qui continuent de modeler les choix électoraux, la religion occupe une place de choix. Cette influence est apparue très nettement lors des élections présidentielles de 2007?: 76?% des catholiques pratiquants ont opté au premier tour pour un candidat de la droite ou du centre. À titre de comparaison, 60?% des catholiques non pratiquants, mais 41?% des «?sans religion?» ont fait le même choix. En règle générale, si les électeurs qui se déclarent sans religion votent majoritairement à gauche, l’appartenance à la religion catholique favorise un vote de droite (les non-pratiquants ont cependant majoritairement opté pour les candidats de la gauche en 1988 et 1995). Qu’en est-il pour d’autres religions?? S’agissant de l’islam, les enquêtes disponibles indiquent une relation contraire à la précédente?: les musulmans de France se déclarent majoritairement à gauche, et ce dans une proportion supérieure encore aux «?sans religion?» (47?% contre 38?%).

  • «?Les Notes sociologiques du Cevipof?»

    ?www.cevipof.com/fr/les-publications/notes-de-recherche

  • Atlas électoral. Qui vote quoi, où, comment? ?

    ?Pascal Perrineau (dir.), Presses de Sciences Po, 2007.

  • Le Vote des Français de Mitterand à Sarkozy (1988-1995-2002-2007)

    ?Richard Nadeau, Éric Belanger, Michael S. Lewis-Beck, Bruno Cautrès et Martial Foucault,?Presses de Sciences Po, 2012.


© Editions Sciences Humaines, 2012


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