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Moyen-Orient : pouvoirs autoritaires, sociétés bloquées

2004



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Dans une lignée ouverte par Albert Hourani et qui s’est ensuite épanouie grâce à l’apport de ses nombreux disciples, « la politique des notables », des dernières décennies de l’Empire ottoman jusqu’aux indépendances, est devenue un repère incontournable pour comprendre le politique dans le Levant arabe. Dans les pas du patriarche d’Oxford, d’autres (Khoury, Fawaz, Khalidi, Mejcher, Ma’oz, Wilson, pour ne citer que ceux-là) ont poursuivi l’enquête, soit pour tester l’hypothèse féconde du maître sur des terrains particuliers du Machreq, soit pour la prolonger en essayant de restituer l’histoire des notables pendant la phase mandataire, française ou britannique, de l’entre-deux-guerres mondiales. Les politologues, à leur tour, se devaient de partir de ce riche corpus historiographique comme socle de base pour étudier le politique de cette région, suite à l’établissement des États modernes et à leur indépendance. C’est ce que Philippe Droz-Vincent tente dans cet ouvrage qui compare la Syrie et la Jordanie, depuis la phase impériale (ottomane) en passant par la politique des notables et en allant jusqu’à « la politique des régimes » contemporaine.

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L’essai est incontestablement réussi et cet ouvrage, marqué par la profonde empathie avec l’objet sans laquelle il ne saurait y avoir d’intelligence, et par la sereine distanciation avec l’actualité sans laquelle il n’est point de fidélité, démontre une continuité « autochtone » que les grands mouvements de la politique internationale, même dans cette région si fréquemment et si profondément « pénétrée » par les influences exogènes, n’ébranlent que partiellement. Car s’il est une leçon que l’on peut tirer de cette lumineuse enquête, c’est que la césure qui s’inscrit dans le politique lors du passage de l’Empire aux États modernes ou de l’emprise ottomane à celle de l’Occident mandataire, est finalement bien moins profonde que celle que les « autochtones » eux-mêmes impriment dans leur politique lors de leur passage ultérieur du système notabiliaire, à base urbaine, au régime autoritaire épaulé par des ‘asabiyyas d’origine principalement rurales. Il y a là de quoi nous faire tous réfléchir sur la validité des approches qui partent exclusivement, ou même principalement, du « centre » pour expliquer l’évolution politique des « périphéries » du monde, à supposer que le Proche-Orient ait jamais eu le loisir d’en faire partie.

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Si la seconde de ces césures est plus profonde et, souvent, autrement sanglante, c’est qu’elle est mue, comme l’auteur le démontre bien, par une nette volonté d’exclusion. Plus le pouvoir est récent dans son émergence, plus il a tendance à être exclusif ; moins il est assuré de sa légitimité, moins il est disposé à partager le pouvoir, surtout avec ceux qu’il est venu remplacer. Les idéologies modernes, du nationalisme au socialisme, viennent comme supplément légitimatoire à une exclusion spontanée des anciens par les nouveaux, de ceux qui sont nés dans les grandes demeures des landords absentéistes par ceux à qui l’école, la caserne et les cellules des partis modernes ont ouvert les portes du sérail.

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Dans le choix des deux termes de sa comparaison, Philippe Droz-Vincent savait qu’il ne prenait qu’un risque limité. Le socle social (voire familial) commun, la continuité géographique, des pans entiers d’histoire non seulement similaire mais même partagée, l’interaction intense que les deux États ont ensuite entretenue (allant jusqu’à tenter, chacun à son tour, d’annexer l’autre, ou du moins, d’œuvrer à sa déstabilisation), tout cela justifiait la comparaison au-delà de la différence en apparence profonde, mais qui était trop évidente pour être insurmontable, entre les deux formes constitutionnelles : à ceux qui pourraient encore le lui reprocher, il pourrait d’ailleurs rétorquer que la « tentation dynastique » qui a récemment saisi la plupart des régimes républicains arabes, Syrie comprise, ne pouvait que le conforter dans son choix. Il en va de même pour les orientations apparemment contradictoires de leur politique étrangère : celle-ci a-t-elle véritablement informé la nature du pouvoir ou n’en a-t-elle en réalité été que l’un de ses symptômes cutanés ?

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Deux facteurs régionaux et partiellement exogènes ont cependant eu un impact profond sur l’évolution de ces deux pays. Le premier, de loin le plus grave, est le conflit dans la Palestine voisine. Que de fois ne m’est-il pas arrivé de rêver tout éveillé à ce qu’aurait pu être l’histoire moderne du Levant si les deux pays étudiés ici (mais aussi le Liban ou l’Égypte) n’avaient pas eu le malheur de naître tout en subissant l’immense défi que leur posait la tragédie en cours dans leur voisinage le plus immédiat ! Je ne crois pas qu’il faille vraiment essayer de réfuter la thèse de ceux, souvent inspirés par l’outre-Atlantique, qui veulent réduire ce conflit à un simple alibi pour régimes arabes en détresse. Même si le conflit n’avait été qu’une simple justification à l’autoritarisme arabe, il aura joué un grand rôle dans la composition du politique. Mais la vérité est bien plus dure : pour les Jordaniens comme pour les Syriens étudiés ici, mais aussi pour les autres peuples voisins du conflit, l’injustice faite aux Palestiniens est une blessure réelle, profonde et incontournable. Contre la propagande des régimes en place qui se veulent plus nationalistes que les peuples qu’ils sont censés gouverner, et contre l’avis des « experts » qui pensent que des régimes plus démocratiques seraient plus enclins à accepter une solution injuste à ce conflit, il est fort à parier que des gouvernements démocratiquement élus seront au moins aussi exigeants sur l’essentiel que les régimes en place, sinon davantage. L’affaire palestinienne a certes pu être un cache-misère pour des régimes en mal de légitimité représentative : elle est profondément ancrée dans « l’idée de soi » que les sociétés professent.

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Un autre facteur régional est également à prendre en considération : le pétrole. Aucun des pays des Échelles du Levant n’en est producteur (la Syrie produit une quantité limitée de pétrole et de gaz). Mais ils ont été très affectés, dans leur structure même, par son émergence sur la scène régionale. Le débat restera longtemps ouvert de savoir si le pétrole aura été une ni’ma (bienfait) ou une naqma (malédiction) pour les pays qui le produisent ; mais ses effets sur les pays voisins des puits n’en sont pas beaucoup moins substantiels que sur ceux où ils sont situés. Pendant une bonne décennie de son histoire, la Jordanie était le pays le plus aidé, en termes non seulement relatifs, mais même absolus. Les transferts massifs des travailleurs expatriés dans les pays du Golfe, simples manœuvres, instituteurs, ingénieurs ou entrepreneurs, ont constitué la source d’importantes fortunes à Amman, Damas, Beyrouth ou Naplouse et, partant, le début de nouvelles ambitions politiques. L’aide directe des pays producteurs à ceux qui ne l’étaient pas ont permis aux gouvernements (qui tiraient déjà un grand avantage de l’expatriation volontaire des tranches d’âge les plus enclines à la contestation) de renforcer leur contrôle par des dotations qui les aidaient à moderniser leurs appareils de contrôle et de répression. Avec la dérégionalisation de cet immense marché régional du travail en raison des politiques de nationalisation des emplois dans les pays producteurs mais aussi de la fin des gros chantiers d’hier, les pays producteurs de main-d’œuvre (comme l’Égypte, la Jordanie, la Syrie ou la Palestine) sont face à un véritable défi auquel ils n’ont pas encore trouvé de parade, tant l’accoutumance à la rente pétrolière, comme une tache d’huile, s’était répandue dans les pratiques et les mœurs.

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L’idée d’un nouveau contrat social fait ainsi son chemin, et le livre de Philippe Droz-Vincent se révélera particulièrement utile pour le penser. Le boom démographique des années 1980-1990 ramène sur le marché du travail des millions de jeunes, pas toujours mieux éduqués mais souvent plus renseignés que leurs aînés, plus exigeants sans être aussi facilement « mobilisables ». Le dirigisme d’hier ne saurait donc être seulement remplacé par les « ouvertures illusoires » dont parle justement l’auteur. « L’État moderne et bureaucratique », dont Weber aurait eu un plaisir certain à étudier les succédanés levantins, est dans une phase critique et il sollicite le secours d’un marché qu’il hésite pourtant à laisser vraiment s’épanouir. Il guette les miettes bienfaisantes de la globalisation mais, trop obéré par le poids des pesanteurs régionales, n’ose pas vraiment s’y engager. Il sait ce que l’Europe peut lui apporter, mais il est fasciné par la puissance brute de l’hyperpuissance unipolaire, dont il jauge les desseins ténébreux tout en se reconnaissant dans son usage récurrent de la force, pourtant à deux doigts de ses frontières.

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Qui, dans un éventuel contrat rousseauiste, sera donc l’interlocuteur de cet État réduit au régime qui le manipule ? Après la phase des notables urbains, après celle des dirigeants populistes et des militaires assoiffés de promotion sociale autant que de pouvoir, est-ce le tour des islamistes ? Trop nombreux sont ceux pour qui la réponse est tellement évidente qu’il n’est guère plus besoin de se poser la question. Pour avoir observé que les islamistes, du moins dans cette région du monde, n’avaient vraiment d’impact mobilisateur que lorsque leur programme nationaliste (plutôt que le social ou le culturel) était prioritaire, j’ai tendance à penser que le vocabulaire peut changer (ou l’habit, ou la barbe) mais que, sur le fond, « la trahison des notables » reste vive dans les mémoires et l’intensité des sentiments nationalistes demeure telle qu’elle va continuer, pour un long moment encore, à peser sur l’éclosion d’une vague démocratique, ample et profonde. En prétendant donner un coup de pouce à cette vague parce qu’elle tardait à se former d’elle-même, les chars américains envoyés sur les bords de l’Euphrate n’ont nullement contribué à faire baisser l’intensité de ces sentiments. C’est que la modernité, avec ses valeurs, ses mécanismes, ses institutions, a fait des ravages durables dans les sociétés du Levant. Ceux chez qui la modernité était née il y a deux ou trois siècles, avant que leur zèle missionnaire ne conduise à la rendre universelle, auraient bien tort de l’ignorer.


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