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Naissance de la sociologie

2006

  • Pages : 432
  • ISBN : 2748900340
  • Éditeur : Agone

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Le progrès de la connaissance, dans le cas de la science sociale, suppose un progrès dans la connaissance des conditions de la connaissance.

Pierre Bourdieu
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Les sciences sociales sont communément considérées comme un phénomène récent. Elles seraient apparues au cours du xixe siècle, mais leur essor véritable ne daterait que du siècle suivant. Cette conception est communément partagée tant par les professionnels que les profanes et même par les historiens des disciplines concernées. La manière dont ces disciplines sont nées reste ignorée. Pour établir leur genèse, on reconnaît généralement qu’il faudrait remonter avant le xixe siècle, mais cela a été rarement fait et de manière peu systématique. Cela tient à la fonction que remplit l’historiographie des sciences sociales.

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Celle-ci est en effet étroitement liée à la demande qui existe dans chaque discipline d’un récit de l’origine et, plus généralement, du passé collectif. Un tel enseignement historique fait partie intégrante de la socialisation professionnelle et certaines connaissances de base en la matière appartiennent à l’outillage intellectuel propre au métier. Or, l’une des méthodes traditionnelles pour périodiser cette histoire est de tracer une frontière entre, d’un côté, l’« histoire » et, de l’autre, la « préhistoire » et la « protohistoire ». L’histoire porte sur le passé dans la mesure où celui-ci présente encore un intérêt aux yeux des professionnels. Des exemples tirés de ce passé peuvent être produits dans les luttes internes, servir d’étalon dans des évaluations, et remplissent toutes sortes de fonctions symboliques et de représentation, ce qui n’est pas la moindre de leurs propriétés. Dans ce sens, l’histoire forme un réservoir dans lequel chaque chercheur peut puiser des termes et des concepts, des exemples et des contre-exemples, des symboles et des idoles. L’histoire constitue ainsi une dimension de l’identité de la discipline.

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En revanche, la « préhistoire » et la « protohistoire » embrassent des circonstances et des épisodes qui ne constituent plus des enjeux pour l’identité disciplinaire. Le tracé de la frontière évolue et fait l’objet de conflits, mais, quelle que soit l’issue de ceux-ci, la préhistoire est réputée hors jeu. La « préhistoire » est l’histoire que l’on peut se permettre d’oublier. Il n’est pas scandaleux de n’en rien connaître, et, généralement, on n’en prend connaissance que de seconde main.

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En sociologie, la frontière entre « histoire » et « préhistoire » s’établit à la charnière du xixe siècle. Les grands noms de la seconde moitié du siècle se voient rangés dans la « sociologie classique ». Marx, Weber, Durkheim et quelques autres sont toujours abondamment lus, commentés et publiés ; ils ont leurs défenseurs et leurs contempteurs et, en marge de l’entreprise sociologique, il se trouve toujours un certain nombre de spécialistes qui veillent sur les textes et leurs interprétations. Il n’en va pas de même pour les auteurs de la période qui précède. Ces derniers ne sont plus cités en exemples. Tantôt ils font autorité en tant que « pionniers », tantôt en tant que « précurseurs », et si certains ont accédé au statut de « fondateurs », leurs œuvres ne sont plus guère enseignées ni commentées. Elles ne constituent plus que des passe-temps, des curiosités historiques ou littéraires. Un indice révélateur de ce peu d’attention est le fait que la sociologie n’a pas développé de vision standard sur la genèse des théories sociales avant le milieu du xixe siècle. Les périodes qui suivent ont fait l’objet de lectures détaillées et variées, et nombreux sont les chercheurs qui sont à même de caractériser globalement les évolutions depuis les « classiques ». Mais personne ne saura esquisser la moindre image comparable pour la période précédant les années 1850. La littérature spécialisée n’a guère plus à proposer qu’une vague conscience de ce que les origines des sciences sociales datent de cette époque [1][1] Voir par exemple G. Hawthorn, Enlightenment and Despair..... Comment et pour quelles raisons l’évolution a pris telle ou telle forme dans tel et tel pays, reste obscur.

Stade disciplinaire & stade prédisciplinaire

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L’historiographie des sciences sociales étant si solidement structurée par des découpages et des enjeux contemporains, les études disponibles sont fortement marquées au sceau de l’histoire disciplinaire [2][2] Sur le phénomène de l’histoire disciplinaire, voir.... Il suffit de penser aux revues principales dans ce domaine. Le Journal of the History of the Behavioural Sciences (1965) contient essentiellement des contributions à l’histoire de la psychologie. Pour les autres périodiques, l’ancrage disciplinaire apparaît dans le titre : History of Political Economy (1969), Journal of the History of Sociology (1978), repris sous le titre History of Sociology (1985), History of Political Thought (1980) et History and Anthropology (1984). Cette forte orientation disciplinaire a engendré une approche historique unilatérale. Certes, l’histoire des disciplines a beaucoup progressé, surtout ces dernières années [3][3] À coté des genres traditionnels (commentaires des grands.... Mais il n’en demeure pas moins que, pour une part non négligeable, les concepts et les hypothèses des sciences sociales modernes datent de la « préhistoire » ou de la « protohistoire ». C’est le cas de concepts comme « État », « économie » et « société » pris dans leur acception moderne. C’est aussi le cas de représentations modernes de l’action humaine et de notions comme celle d’intérêt. C’est pourquoi une compréhension plus précise du développement des sciences sociales nécessite un examen plus systématique de leur « protohistoire ». Celle-ci, sous de nombreux rapports, constitue un élément à part entière de l’histoire.

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Sous cet angle, l’appellation « protohistoire » prête à confusion et gagne à être remplacée par « histoire prédisciplinaire ». L’histoire des sciences sociales se décompose alors en un « stade prédisciplinaire »et un « stade disciplinaire ». Le premier correspond à la période qui va de 1600 au milieu du xixe siècle. Des notions modernes relatives aux sociétés humaines y émergent en l’absence de cadres disciplinaires. Le contexte institutionnel était constitué d’académies et de sociétés savantes. En règle générale, l’enseignement n’y jouait aucun rôle : chaires, manuels et disciples faisaient défaut, et le public était composé de lettrés. Souvent manquait aussi une pratique professionnelle spécifique. Les notions mentionnées ci-dessus étaient formulées à partir de conceptions d’ordre général dont les concepts-clefs s’appuyaient sur les mots « raison », « nature » et « philosophie ». Bien qu’il n’y eût pas de division du travail stricte, cet ensemble n’était pas pour autant une constellation indifférenciée. On pourrait parler d’une différenciation en « genres intellectuels », qui présentaient un certain degré d’autonomie les uns par rapport aux autres, même s’ils étaient conçus comme des ramifications d’un seul et même type de discours. En résumé, au début de l’ère moderne, les activités intellectuelles s’articulaient autour d’académies et de sociétés savantes, qui rivalisaient avec des institutions religieuses plus anciennes et connaissaient une subdivision selon divers genres intellectuels, lesquels s’inséraient dans des configurations plus générales, aussi bien sur les plans cognitif qu’institutionnel et social.

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D’un point de vue historique, la structuration par disciplines est caractéristique des sciences modernes [4][4] J. Heilbron, « A Regime of Disciplines : Toward a Historical.... Elle devint un facteur prépondérant avec l’avènement des universités modernes, lorsque apparurent des formations, des revues et des organisations professionnelles séparées. Ainsi s’opéra le passage de « genres » relativement souples et peu codifiés à des disciplines universitaires à l’organisation beaucoup plus stricte. En effet, ce passage ne signifiait pas seulement davantage de spécialisation, mais aussi un agencement bien plus contraignant. On peut définir les disciplines comme des unités d’enseignement, de recherche et de formation professionnelle. Cette cohérence multifonctionnelle renforça les liens au sein de chaque discipline, qui s’écartèrent considérablement les unes des autres. Ce phénomène a longtemps caractérisé la structuration des sciences à l’époque moderne. Les catégories plus générales perdirent leur signification primordiale et durent céder la place à une orientation de type disciplinaire, directement liée à de nouveaux aménagements institutionnels (chaires, examens, revues spécialisées) et à un public nouveau (élèves).

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À ces stades prédisciplinaire et disciplinaire, il faut peut-être, au vu de la période actuelle, ajouter un stade post-disciplinaire. Avec l’expansion sans précédent des universités après la Seconde Guerre mondiale, les liens entre disciplines se mirent à perdre bon nombre de leurs fonctions. Dans le domaine de la recherche se fit entendre toujours plus régulièrement le besoin d’approches inter-, pluri- et transdisciplinaires. Que l’enseignement n’ait pas échappé à cette perte de signification des rapports disciplinaires, est attesté notamment par la montée des domaines transdisciplinaires.

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La division en un stade prédisciplinaire et un stade disciplinaire tient mieux compte du développement réel des sciences modernes que la séparation habituelle entre histoire et protohistoire. Et cela ne vaut pas seulement pour les sciences sociales. L’évolution des sciences de la nature permet elle aussi de distinguer entre un stade prédisciplinaire et un stade disciplinaire. Le premier stade comporte l’apparition de la physique classique au xviie siècle et s’étend jusqu’aux alentours de 1800. Durant cette phase, la mécanique céleste offrait à la philosophie naturelle son paradigme dominant. Dans les décennies qui précèdent et suivent 1800, les mécanismes d’affirmation des disciplines firent sentir leurs effets et la « physique », la « chimie » et la « biologie » au sens contemporain de ces mots naquirent à peu près simultanément [5][5] Voir R. Stichweh, Zur Entstehung des modernen Systems....

L’histoire prédisciplinaire des sciences sociales

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Pour très peu étudiée que soit l’histoire prédisciplinaire des sciences sociales, il est possible d’y distinguer clairement une certaine trame. Sur le plan le plus général, la naissance des sciences sociales constituait un élément parmi d’autres de la sécularisation des représentations en matière de formes humaines de vie collective. Cette sécularisation se limita à ses débuts à une redécouverte de certains travaux de l’Antiquité. La « philosophie pratique » aristotélicienne y joua un rôle-clef et forma le point de départ des notions modernes relatives aux sociétés humaines, processus qui peut être tenu pour le début de l’histoire prédisciplinaire des sciences sociales. Celle-ci présente un certain nombre de phases distinctes.

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La première de ces phases est l’émergence de conceptions modernes de l’« État » et du « droit ». Des théories politico-juridiques séculières virent le jour dans les cités italiennes et se développèrent en liaison étroite avec des processus de formation d’États. Selon Quentin Skinner, c’est dans la France de la fin du xvie siècle qu’apparut la première conception moderne de l’État. Ce dernier y était envisagé comme une institution souveraine, à laquelle tous les citoyens étaient assujettis. Pareille institution était impersonnelle, l’État n’étant plus considéré comme la propriété du souverain. Il s’agissait d’un concept abstrait qui ne se limitait plus au seul gouvernement et aux institutions administratives et judiciaires et à certaines instances juridiques [6][6] Q. Skinner, Foundations of Modern Political Thought,....

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La phase suivante est l’avènement de théories économiques modernes. Le Traité d’économie politique (1615) d’Antoine de Montchrestien est l’une des premières publications où il est question d’« économie politique » [7][7] Voir J.-C. Perrot, « Économie politique », in Handbuch.... La gestion des richesses n’était plus cantonnée à un ensemble de maisons nobles indépendantes, mais se voyait définie comme une chose publique, et les savoirs s’y rapportant étaient constitués en objet d’un nouveau genre intellectuel, l’économie politique. Jusque vers la moitié du xviiie siècle, ce type de connaissance fut directement relié, en France, à des fonctions et des institutions étatiques. En comparaison avec l’Angleterre, il générait moins de publications et de débats. Ce n’est qu’autour de 1750 que cette situation changea. Le nombre d’écrits sur des sujets économiques augmenta rapidement et des revues parurent telles que le Journal économique (1751-1772) [8][8] Voir J.-C. Perrot, « Nouveautés : l’économie politique.... Au même moment, les approches mercantilistes cédèrent le pas à des conceptions où les processus économiques formaient un « ordre » indépendant de l’État. L’économie politique devenait un genre moins « politique » et plus « économique ». Les schémas de Cantillon et de Quesnay en furent les premières illustrations. Selon l’interprétation de Quesnay et des physiocrates, la connaissance des « lois » du fonctionnement économique était une condition à l’intervention étatique. L’« économie » était un système « naturel », « autorégulateur » dont on gagnait à ne pas entraver la mécanique : le « laissez-faire ». La première mission de l’État n’était pas la promulgation de lois, mais la reconnaissance des lois inhérentes à cet « ordre naturel » [9][9] Voir N. Elias, « On the Sociogenesis of Sociology »,....

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Vers la même époque, au milieu du xviiie siècle, se dessinait en outre une approche séculière de la notion de « société » ou de « social » [10][10] J. Goudsblom, Sociology in the Balance, Basil Blackwell,.... De même que le concept moderne d’économie, celui de société signifiait une rupture avec, d’un côté, la théologie et la doctrine de l’Église et, de l’autre, les théories politiques. Les doctrines religieuses considéraient les formes de vie sociale à la lumière de commandements divins. Dans la pensée politico-juridique, les communautés étaient subordonnées à l’État, et l’individu n’était perçu que comme « citoyen » ou « sujet ». À ces deux traditions, les nouvelles théories sociales offraient une alternative. Les structures de la société n’étaient plus regardées à l’aune de la Providence divine ou de la chute, mais comme une affaire humaine. Dans les rapports entre les hommes, même la plus puissante des institutions, l’État, et même l’individu le plus puissant, le souverain, dépendaient d’autres institutions et d’autres individus. Afin de comprendre les unités humaines et de les améliorer, il fallait prendre en compte ces formes d’interdépendance : les « États » étaient à considérer comme des « sociétés ».

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L’ordre dans lequel surgirent ces théories séculières n’est pas dû au hasard. Les théories politiques furent les premières à se développer en genre intellectuel moderne plus ou moins autonome. Ces théories du début de l’ère moderne furent conçues en France par des juristes comme Jean Bodin, en relation étroite avec les évolutions politiques d’alors. La noblesse de robe était un groupe puissant au sein de l’appareil d’État. Contre le pouvoir local des nobles et contre l’Église, les juristes furent un allié particulièrement important du roi. En tant que fonctionnaires de l’administration et en tant que conseillers, ils furent, pendant longtemps, à l’avant-garde du pouvoir central. Jouaient un rôle majeur dans ce contexte les représentations qu’ils élaboraient à propos du droit, de l’État et de la sphère publique [11][11] Sur le rôle des juristes dans le processus de formation.... Au xviie siècle, cette évolution connut toutefois un revirement paradoxal. Richelieu sut tirer tout le profit des doctrines juridiques portant sur la « souveraineté » pour remettre au pas la noblesse de robe et transformer le royaume de France en monarchie absolue [12][12] Voir W.F. Church, Richelieu and Reason of State, Princeton....

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À la faveur de l’instauration de l’absolutisme, c’est-à-dire de l’apparition d’un monopole de la violence et d’un monopole fiscal relativement durables et étendus, toutes sortes de formes de concurrence pacifique purent se multiplier à un rythme accéléré. Progressivement, celles-ci allaient constituer les bases de « secteurs » autonomisés. Les porte-parole du commerce et de l’industrie commençaient à revendiquer une plus grande indépendance à l’égard de l’État et l’élaboration de nouvelles théories économiques faisait partie de ce processus. Un changement analogue se produisit sur d’autres terrains. Ainsi, dans le « secteur culturel », des conceptions nouvelles se répandirent qui mirent également l’accent sur l’autonomie envers l’Église et l’État. Cette différenciation accrue et cette autonomisation relative de différents espaces jouèrent un rôle crucial dans la genèse des théories sociales. Plusieurs groupes ayant acquis une indépendance plus grande vis-à-vis de l’État, le langage politico-juridique commençait à perdre de sa validité universelle. De plus en plus d’activités se déroulaient en dehors des cadres politico-juridiques officiels, sans pour autant être d’ordre « privé » ou relever de la juridiction de l’Église. En vue de nommer et de favoriser ce processus, les termes « société » et « social » devenaient à la mode. Dans les théories sociales, les relations « sociales » avaient pris la place de ce qui jusque-là avait été défini en des termes politico-juridiques ou ecclésiastiques.

Genèse de la sociologie

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Dans ce contexte, trois stades peuvent être distingués dans l’histoire prédisciplinaire de la sociologie française :

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  1. Le premier stade correspond à l’éclosion des théories sociales séculières. Cette évolution eut lieu dans les années 1730-1775. Montesquieu et Rousseau en étaient les représentants les plus éminents. Au centre de leurs travaux se trouvaient la différenciation et l’interdépendance sociales. En ce sens, les théories sociales se démarquaient des genres intellectuels existants (théorie politique, droit, philosophie morale, économie politique). Les communautés humaines modernes n’étaient plus vues comme des entités religieuses ou politiques homogènes, mais comme des configurations différenciées et relativement complexes. Par rapport aux idées reçues, il s’agissait ici d’une sorte de décentrement : l’accent se déplaçait de concepts unitaires (« État », « Église », « communauté ») vers des termes et des problèmes qui insistaient sur la différenciation et la diversification (« société », « concurrence »). Les différences avec les genres usuels s’avéraient toutefois moins importantes d’un point de vue théorique. Les modèles d’interdépendance sociale étaient encore formulés en tout ou en partie dans le langage d’une philosophie rationaliste, inspirée la plupart du temps par la recherche de principes universels ou « naturels ». Le droit naturel tenait lieu de référence principale à tous ces systèmes.

  2. Le deuxième stade voit les concepts et représentations modernes intégrés dans une problématique scientifique explicite. Cette transformation se produisit entre 1775 et 1814 et ses principaux protagonistes furent Condorcet et Cabanis. Dorénavant, les rapports sociaux ne seraient plus considérés d’abord comme des objets de modélisations rationnelles, mais comme le domaine d’une nouvelle science empirique. C’est alors que l’expression « science sociale » entra en vigueur pour désigner ce qui était perçu comme une extension des sciences existantes. Des tentatives en ce sens se multiplièrent après la prise de pouvoir de Louis XVI, après quoi elles devinrent prédominantes pendant l’époque révolutionnaire.

  3. Le troisième stade, de la chute de Napoléon en 1814 à la moitié du xixe siècle, fut marqué par une diffusion plus large des théories sociales, par une diversité accrue des approches et par un début de disciplinarisation. Pour la sociologie française, Auguste Comte fut l’une des figures majeures de cette période. La raison n’en est pas tant l’intérêt des analyses sociologiques qu’il formula que la nouvelle orientation théorique dont il fut l’initiateur. Comte fut le premier à plaider en faveur d’une approche scientifiquement intransigeante, sans pour autant s’abriter derrière une science existante. Il développa une théorie des sciences centrée sur l’idée d’autonomie relative. Cela valut à la science sociale la maîtrise d’un espace propre ainsi que la tâche d’élaborer des théories et des méthodes appropriées. Cette contribution allait fournir, à la fin du siècle, le fondement de la tradition sociologique française.

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Dans l’histoire de la pensée sociologique en France, ces trois stades se distinguent comme autant de phases séparées et successives [13][13] Pour une description plus ancienne de ces phases, voir.... Comme cette évolution ne s’est produite nulle part ailleurs de cette façon-là, la cause de ce schéma doit être cherchée dans le contexte français. C’est d’ailleurs aussi ce qu’indique la périodisation esquissée plus haut. La sécularisation fut un processus de longue haleine qui connut un sommet provisoire au xviiie siècle, celui des « Lumières ». Le deuxième stade, celui d’une « scientificisation » fondée sur le modèle des sciences de la nature, était – du moins à première vue – d’une durée assez courte. Il engloba un quart de siècle et domina la réflexion sur les sociétés durant la période révolutionnaire. Il fut suivi immédiatement du troisième stade. Comte et sa génération écrivaient en sachant que la Révolution était révolue : une nouvelle ère avait commencé, l’industrialisation s’intensifiait et, malgré une opposition efficace d’une partie de la noblesse et du clergé, il n’y avait plus pour la plupart d’entre eux de retour en arrière possible.

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La présente étude abordera ces trois stades successivement, dans le but principal de documenter et d’expliquer tout le processus. La première partie traitera de l’avènement des théories sociales, la deuxième partie approfondira la scientificisation dont elles firent l’objet et l’œuvre de Comte sera au centre d’une troisième et dernière partie.

Interrogations anciennes & nouvelles

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Deux voies s’offrent traditionnellement à celui qui se propose d’analyser le processus en question. La première, qui est aussi la plus commune, repose sur la lecture, la comparaison et l’interprétation de textes. Les idées qui s’y trouvent sont traitées comme relevant d’une histoire autonome, susceptible d’être examinée indépendamment de ce qui s’est passé en dehors de ces textes. Une telle méthode est d’un usage courant dans l’histoire des idées, dans l’histoire des concepts et dans l’histoire de la science. Elle se fonde sur le principe de la reconstruction rationnelle, c’est-à-dire sur l’idée selon laquelle il est possible de comprendre les textes à travers une lecture méticuleuse et en vérifiant quel est leur rapport avec d’autres textes. On peut ainsi aboutir à la conclusion qu’un texte déterminé constitue une variante, une réponse ou une allusion à un autre texte non spécifié. Ces relations textuelles sont alors le plus souvent interprétées en termes d’« influences ». Pour éclairantes qu’elles puissent être, il est impossible que de telles connexions débouchent sur des explications. La reconstruction rationnelle suppose l’idée d’une transformation immanente, où le texte B résulte plus ou moins logiquement du texte A (ou d’une combinaison d’A1 et A2, etc.). Mais une telle « évolution naturelle » de la pensée à la manière de Hegel ou de Comte n’étant plus une hypothèse défendable, les historiens des idées renoncent généralement à l’ambition d’expliquer. C’est aussi le cas de la variante actuelle de cette approche, l’analyse discursive. Quoique plus attentive au fonctionnement social des discours, celle-ci ne s’essaie que rarement à l’élaboration d’explications. L’intérêt se focalise ici aussi sur les structures internes du matériau discursif.

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Diamétralement opposée à ces approches « internes », la seconde façon de procéder donne une place centrale au contexte. Les analyses « externes » prennent comme point de départ l’idée selon laquelle un texte ne peut être compris qu’en recherchant des liens avec des instances qui lui sont extérieures. On prend pour acquis que le texte a un degré d’autonomie très faible par rapport à l’auteur, à sa position sociale et au contexte social. L’hypothèse de ce manque d’autonomie est clairement assumée dans la terminologie en vigueur dans ces modèles. Les idées sont appréhendées comme le « reflet » ou l’« expression » des intérêts ou des valeurs du groupe auquel appartient l’auteur. Ce point de vue a surtout été développé par des penseurs marxistes, pour qui les idées sont « explicables » à partir de la position de classe de leur auteur ou à partir de la structure socio-économique de la société comme totalité (l’« infrastructure »). Dans le premier cas, il s’agit de comprendre l’œuvre d’un auteur ou d’un courant en particulier et, dans le second, certains phénomènes bien plus généraux (la « peinture abstraite », la « littérature bourgeoise », etc.). Aucun de ces deux modes d’interprétation n’a plus guère d’adeptes, même si le dernier paradigme est actuellement à nouveau soutenu par des représentants de la théorie systémique. La sociologie cognitive que défendent ces derniers étudie comment l’évolution cognitive est corrélée à l’évolution sociale, en présupposant qu’il existe des corrélations fondamentales entre systèmes cognitifs et systèmes sociaux. Cette existence découlerait des nécessités fonctionnelles des systèmes sociaux [14][14] On lira par exemple N. Luhmann, Gesellschaftsstruktur.... Pareille approche laisse largement de côté les individus et les groupes qui produisent les idées. Ainsi, Luhmann, dans Gesellschaftsstruktur und Semantik, cite toute une série de livres et de traités sans jamais renvoyer à ceux qui les ont écrits. Ce qui rend possibles les corrélations très générales dont il traite n’est pas clair. Qu’est-ce qui fait que des auteurs relativement autonomes et souvent respectés se soient intéressés aux nécessités fonctionnelles de la société industrielle ? En réalité, tout comme dans les théories du reflet de type marxiste, on néglige le fait que les intellectuels ont peu à peu fondé leurs propres institutions, lesquelles ont acquis une certaine indépendance, y compris à l’égard de groupes beaucoup plus puissants. De ce fait, les intellectuels eurent des intérêts et des centres d’intérêt spécifiques, auxquels ils se sont consacrés en fonction de leurs itinéraires et de leurs préférences. Ces dernières caractéristiques conditionnent aussi l’idée qu’ils se font des intérêts d’autres groupes ou de la société dans son ensemble. L’autonomie relative implique que toute tentative visant à rapporter à des structures socio-économiques ou politiques les travaux de ces intellectuels est vouée à l’échec.

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Les deux points de vue, interne et externe, sont des simplifications réductionnistes d’un problème complexe. Dans le premier cas, l’élaboration de représentations est ramenée à une sphère de textes, d’idées ou de discours coupée de ses conditions sociales de possibilité, et dans le second cas, à des facteurs et des structures extra-intellectuels. Aucune des deux perspectives ne constitue un point de départ très fécond pour la recherche. Les termes employés sont trompeurs (« interne » est spontanément ressenti comme signifiant « non social ») et ils doivent leur crédit moins à leur potentiel heuristique qu’à des conventions académiques.

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Dans la recherche actuelle, la ligne de démarcation entre approches internes et externes s’est estompée. Si les évolutions actuelles ont un air de parenté, celui-ci réside sans doute dans la tendance à la contextualisation. De nos jours, l’histoire des idées est moins pratiquée comme spécialité isolée qu’il y a dix ou quinze ans [15][15] Pour des bilans de diverses traditions nationales,.... Et dans les recherches sur la science, les frontières rigides entre épistémologie, histoire des sciences et sociologie des sciences ont perdu une part importante de leur signification [16][16] Comme point de départ d’une série d’innovations dans.... La question de savoir comment les différentes facettes de l’évolution du savoir pourraient être intégrées dans un nouveau programme de recherche est devenue l’un des soucis majeurs de l’activité scientifique d’aujourd’hui.

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Les travaux de Pierre Bourdieu dans le domaine de la sociologie de la culture constituent une tentative précoce et systématique visant à dépasser la dichotomie entre perspectives internes et externes. L’enjeu en était l’élaboration d’une démarche sociologique capable de reconnaître le caractère spécifique des produits intellectuels et culturels [17][17] Pour suivre l’évolution de la démarche de Bourdieu,.... Au point de départ, il y a le constat selon lequel les produits culturels voient le jour et fonctionnent dans un contexte particulier, dans un « champ » relativement autonome, doté d’une structure et d’une dynamique propres. Le « champ intellectuel » est une constellation sociale composée de personnes en concurrence pour l’autorité intellectuelle. Les biens intellectuels tirent leur signification avant tout de leur position au sein de cette constellation. En partant de ce champ intellectuel comme configuration sociale spécifique et historiquement variable, on peut tenir ensemble le fait que le travail intellectuel est une activité spécifique et le fait que cette activité n’est pas moins sociale qu’une autre.

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Que les productions intellectuelles naissent à l’intérieur d’un ensemble particulier de relations, implique qu’une reconstitution de cet ensemble conditionne la compréhension de ce qui se produit dans et pour un tel champ. De plus, une telle reconstitution est nécessaire pour pouvoir repérer les répercussions qu’ont sur le champ les évolutions dans d’autres champs. Car, en raison de l’autonomie relative du champ intellectuel, les mutations politiques ou économiques s’y font sentir de manière spécifique : elles y sont pour ainsi dire traduites dans la dynamique et l’idiome spécifiques aux échanges intellectuels. Au lieu d’un processus de reflet, il s’agit d’un processus de réfraction.

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Le champ intellectuel est une configuration de personnes occupant des positions différentes et qui, même si ces positions sont comparables, se distinguent les unes des autres par leurs capacités et leurs prédilections. Tout ce que font ces personnes dépend de la structure du champ, du « capital » dont elles disposent ainsi que de leurs « dispositions » ou « habitus », c’est-à-dire de la façon dont elles tendent à utiliser et à investir ce capital. Celui-ci varie dans son volume et sa composition. Les gens en ont plus ou moins, se décomposant en capital économique, capital culturel et capital social. Le concept de dispositions ou d’habitus met en relief le fait que la gestion de ce patrimoine ne répond que très rarement à la logique des « choix rationnels ». Au sein d’un champ donné, les pratiques sont orientées par des intérêts, mais ceux-ci doivent être interprétés et évalués de manière bien particulière. Et dans ce processus, des goûts et des dégoûts relativement intuitifs jouent un rôle dont la cohérence tient à l’habitus de l’individu ou du groupe en question. Enfin, les théories et les idées sont elles aussi le produit d’une telle dynamique sociale complexe. Elles ne sont pas simplement le « reflet » ou l’« expression » de certaines structures sociales ou de certains intérêts groupaux, mais le résultat des activités d’un groupe spécifique de « producteurs ». En tant que telles, elles sont tributaires des rapports sous lesquels ces producteurs sont contraints de travailler, des moyens dont ils disposent et de leurs systèmes de dispositions (ou habitus) spécifiques.

Théorie sociale & régimes intellectuels

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Pour les besoins de la présente étude, le modèle de Bourdieu a été converti en problématique où trois types de questions sont à distinguer. Le premier type de questions concerne la genèse de théories sociales dans ses rapports avec le champ intellectuel. Pour aller vite, il s’agit d’interrogations telles que celles-ci : À quel genre de théories a-t-on affaire ? Comment ces théories ont-elles vu le jour et comment se sont-elles développées ? Quelles étaient les principales différences entre points de vue rivaux ? Quelle était la place de ces théories dans le contexte intellectuel ? Que l’ensemble de ces questions concernent le contexte intellectuel, ne signifie pas qu’elles soient essentiellement de nature « interne ». Réciproquement, donner toute sa place au caractère spécifique du travail intellectuel ne revient pas à s’en tenir à des questions « texto-centriques », ni à porter une attention exclusive à des liens « intertextuels » (« sources », « influences », etc.). Il s’agit certes de textes et de théories, et de leurs interprétations, mais l’analyse porte aussi bien sur les auteurs de ces textes, sur leurs associés et concurrents et sur les groupes et institutions qu’ils constituent.

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Le second type de questions a trait aux conditions sociales de fonctionnement du champ intellectuel. L’autonomie des intellectuels est relative, et dans leur travail ils dépendent aussi d’autres agents (des commanditaires, des mécènes, des intermédiaires, des lecteurs). De multiples manières, ce qui se passe dans le champ intellectuel est interconnecté avec d’autres secteurs et d’autres groupes. Pour chaque auteur, cela induit un espace de possibilités et de restrictions, qui susciteront des réactions différentes de la part d’intellectuels différents. Certains auront tendance à se détourner du grand public et à s’efforcer de construire une carrière avec l’aide principale de leurs pairs ; d’autres préféreront à l’autorité intellectuelle à plus long terme les profits économiques à court terme ; d’autres encore essaieront de trouver un modus vivendi : ils chercheront à tirer profit de certaines opportunités, tout en veillant à ne jamais se « compromettre ». Les changements intellectuels dépendent donc en partie des possibilités d’appui et de reconnaissance en dehors de l’univers intellectuel, ne serait-ce que du fait que les intellectuels eux-mêmes ne se privent pas d’y recourir dans leurs luttes internes. Les structures du champ intellectuel sont le produit des pratiques et des stratégies d’un groupe spécifique, les intellectuels, mais les pratiques possibles sont co-déterminées par les relations avec des groupes sociaux et institutions extérieures. Il importe, pour en tenir pleinement compte, de prêter attention aux conditions sociales du travail des intellectuels ainsi qu’aux fonctions sociales de leurs produits.

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Un troisième et dernier type de questions se rapporte aux singularités de l’évolution française dans un contexte international. Les contributions françaises ont joué un rôle pionnier dans la genèse de la sociologie. Cela pose la question des rapports entre l’évolution en France et à l’étranger. Quel impact ont eu les exemples et la compétition venus de l’étranger. Quel rôle ont joué les traditions et les particularités spécifiquement françaises. Par quelles voies les aspirations nationales ont-elles eu des répercussions sur l’émergence des théories sociales ?

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Ces trois types d’interrogations, qui renvoient respectivement aux contextes intellectuel, social et international, peuvent être considérés comme les trois dimensions d’un espace au sein duquel se produisit l’émergence de la sociologie.

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Mais, pour la présente recherche, cette problématique a surtout eu une fonction de garde-fou. Car très vite les matériaux disponibles se sont révélés trop peu nombreux pour prendre en considération ces trois dimensions de façon rigoureuse. Par exemple, l’on sait finalement peu de chose sur l’évolution du champ intellectuel. Cela fait deux cents ans que paraissent des études consacrées aux Lumières, mais jusqu’il y a peu, personne ne pouvait se faire une idée même approximative du nombre de gens qui écrivaient à cette époque, ni de leurs modes de subsistance. Les célébrités individuelles ont fait couler beaucoup d’encre, mais ce que leurs écrits représentaient précisément aux yeux de leurs contemporains n’est pas toujours clair. Quant à la période révolutionnaire, celle-ci, curieusement, a encore moins livré ses secrets. Bien qu’il existe des revues et des centres de recherche entièrement dédiés à l’étude de cette période, on ne dispose pas de la moindre étude d’envergure portant sur le rôle des intellectuels durant la Révolution, ou sur les effets du bouleversement révolutionnaire sur la production intellectuelle.

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Le manque de recherches dans ce domaine a pour conséquence que nombre de chercheurs finissent par renoncer aux questions d’ordre contextuel ou, justement – dans l’un ou l’autre cas isolé –, qu’ils s’y restreignent. Dans le premier cas, ils se savent soutenus par la tradition, ce qui leur permet de s’adonner en toute quiétude à l’interprétation d’une seule œuvre, d’un seul personnage ou d’un seul courant de pensée. Dans le second cas, c’est la promesse de quelque nouveauté qui attire, et l’attention se concentre alors sur des changements institutionnels ou sur des transformations du marché du livre. Demeure dans l’ombre la pertinence de ces changements pour une meilleure compréhension des textes qui ont vu le jour dans un tel contexte.

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J’ai voulu éviter les deux écueils, en associant histoire des idées et histoire sociale. Pour ce faire, il a fallu préciser davantage la problématique initiale, en examinant les théories sociales avant tout dans leurs rapports aux régimes intellectuels. Par « régime intellectuel » on entend une constellation peu ou prou durable de producteurs culturels. Quiconque participe à la production culturelle subit de la part de cette constellation une certaine contrainte, d’où le choix du mot « régime » [18][18] On trouve déjà l’expression « régime intellectuel ».... Les régimes intellectuels peuvent être caractérisés par leur degré d’autonomie, leur degré de différenciation et le type de hiérarchie interne.

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En premier lieu, ils se distinguent par un certain degré d’autonomie. Sous ce rapport, les années 1750-1850 ont vu se développer un régime intellectuel dont l’autonomie allait croissant. La dépendance à l’égard d’instances extra-intellectuelles diminuait considérablement. Avec le « philosophe » entrait en scène un personnage qui prétendait à une compétence dont plus aucun terrain de recherche ne devait être exclu. Ensuite, durant la Révolution, le clergé perdit définitivement le pouvoir intellectuel qu’il avait possédé pendant des siècles. Se mit en place un régime intellectuel qui n’avait même plus besoin de polémiquer avec l’Église, et cette extension de l’autonomie changea du même coup les relations mutuelles entre intellectuels séculiers. Vers 1800, l’alliance née au siècle des Lumières autour de l’Encyclopédie se désagrégea. L’alliance face aux institutions ecclésiastiques ne s’imposait plus et les différences entre groupes séculiers prenaient le pas sur leur opposition commune à l’Église.

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Avec ce dernier changement, on en arrive à notre deuxième caractéristique : une différenciation grandissante. Le régime intellectuel du début de l’ère moderne était relativement indifférencié : concentré, sur le plan institutionnel, autour d’académies et de sociétés savantes peu spécialisées, et, d’un point de vue théorique, fondé sur l’unité et l’invariabilité de la raison. Au contraire, les régimes intellectuels modernes connaissent une structure différenciée, où les notions unitaires (raison, nature, philosophie) ont dû céder la place à une division en secteurs et en disciplines. Wolf Lepenies a décrit ce régime comme une constellation de trois cultures : entre « littérature » et « science », les sciences sociales forment une troisième culture [19][19] W. Lepenies, Les Trois Cultures. Entre science et littérature,....

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Enfin, le régime intellectuel entre 1750 et 1850 se caractérisait par des mutations hiérarchiques. Au début, les rapports au sein de l’espace intellectuel étaient fortement dominés par des hommes de lettres et par des procédés stylistiques. Au xviiie siècle, la référence au modèle des sciences de la nature progressait, mais dans une mesure moindre qu’il n’est généralement admis. Ce n’est qu’après 1775 que ces sciences allaient occuper une position centrale au sein de la culture intellectuelle. De tels glissements et transformations hiérarchiques renvoient à l’une des dimensions majeures des structures des régimes intellectuels. Il arrive souvent que de nouvelles tendances intellectuelles soient liées à ces changements dans la hiérarchie. Soit un groupe déterminé d’intellectuels qui accroît sa légitimité : ce groupe vient à menacer la position dominante de groupes consacrés, et ce défi – couronné de succès ou non – suscite parmi des tiers une réorientation différente encore. Les sciences sociales sont très sensibles à ce type de fluctuations. De nouvelles évolutions dans la « troisième culture » sont en effet fréquemment l’indice d’une transformation des rapports entre « première » et « deuxième culture ».

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La volonté d’examiner le développement de théories sociales en privilégiant les liens avec les transformations au sein de régimes intellectuels a transformé cette étude en une sorte d’enquête à deux pistes. Elle concernait l’histoire prédisciplinaire des théories sociales, mais pour chacune des trois phases qui s’en dégageaient, les recherches portaient en même temps sur les structures du champ intellectuel. Non seulement ces recherches étaient rendues nécessaires par la pénurie d’informations sur le sujet, mais aussi par le fait que le caractère prédisciplinaire de la production intellectuelle faisait inévitablement entrer dans l’analyse toute la constellation intellectuelle. Le seul fait que Voltaire était un écrivain, Montesquieu un juriste et Condorcet un mathématicien montre déjà que l’on se condamne à ne pas comprendre ces théoriciens de la société si l’on ne pose pas la question de l’architecture du régime intellectuel et des changements que celui-ci a subis au fil du temps.

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C’est pourquoi chaque partie de ce livre s’intéressera à une large gamme de variations du devenir intellectuel. Il en va ainsi de la première partie, où l’on s’arrêtera d’abord longuement sur l’avènement d’une culture intellectuelle séculière dans la France du xviie siècle. Les rapports mutuels et les traditions culturelles qui en résultaient étaient pour les philosophes autant de déterminants de leurs possibilités et de leurs limites. En comparaison avec la philosophie morale écossaise par exemple, leurs travaux demeuraient plus tributaires d’une problématique rationaliste. Or, l’on ne peut rendre compte de ce phénomène qu’en comparant les régimes intellectuels sous lesquels travaillaient les uns et les autres.

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De la même manière, la seconde partie commencera par traiter plus à fond les modifications qui marquèrent le régime intellectuel postérieur aux Lumières. Le phénomène marquant dans cette période est la perte de la suprématie par les hommes de lettres au profit des sciences de la nature, pour la première fois en position dominante. Cette transformation de la hiérarchie intellectuelle, liée à la Révolution, explique en grande partie pourquoi il sera question pour cette époque d’une scientificisation des théories sociales.

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Dans la troisième et dernière partie, les changements dans le régime intellectuel jouent un rôle non moins central. On peut voir en Auguste Comte l’un des premiers à avoir eu une conscience théorique de la mise en place d’un régime intellectuel moderne. Dans l’épistémologie comtienne, la différenciation et la disciplinarisation reçurent une place cardinale. C’était non seulement en soi une avancée très importante, mais, chose remarquable, il revint précisément à cette épistémologie de former, des décennies plus tard, la base de la tradition sociologique française. C’est la raison pour laquelle l’œuvre de Comte est au cœur de cette dernière partie.

Notes

[1]

Voir par exemple G. Hawthorn, Enlightenment and Despair. A History of Social Theory, Cambridge University Press, 1976 ; J. Szacki, History of Sociological Thought, Aldwych Press, Londres, 1979 ; S. Seidman, Liberalism and the Origins of European Social Theory, Basil Blackwell, 1983.

[2]

Sur le phénomène de l’histoire disciplinaire, voir L. Graham, W. Lepenies et P. Weingart (dir.), Functions and Uses of Disciplinary Histories, Reidel, Dordrecht, 1983.

[3]

À coté des genres traditionnels (commentaires des grands auteurs, vues panoramiques de l’évolution des disciplines) qui continuent à dominer une bonne partie de la production académique, de nouvelles recherches se sont multipliées depuis les années 1980. On peut se faire une idée de ces travaux en consultant des synthèses encyclopédiques comme R. Smith, The Fontana History of the Human Sciences, Fontana Press, 1997, et Theodore Porter et D. Ross (dir.), Cambridge History of Science, tome 7, The Modern Social Sciences, Cambridge University Press, 2003, et en lisant de nouvelles revues spécialisées comme History of the Human Sciences (depuis 1988) et la Revue d’histoire des sciences humaines (depuis 1999). Pour un bilan, voir C. Blanckaert (dir.), L’Histoire des sciences de l’homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, L’Harmattan, 1999 ; pour une perspective réflexive, voir J. Heilbron, R. Lenoir et G. Sapiro (dir.), Pour une histoire des sciences sociales. Hommage à Pierre Bourdieu, Fayard, 2004.

[4]

J. Heilbron, « A Regime of Disciplines : Toward a Historical Sociology of Disciplinary Knowledge », in Charles Camic & Hans Joas (dir.), The Dialogical Turn : New Roles for Sociology in the Postdisciplinary Age, Rowman & Littlefield, 2004, p. 23-42.

[5]

Voir R. Stichweh, Zur Entstehung des modernen Systems wissenschaftlicher Disziplinen. Physik in Deutschland 1740-1890, Suhrkamp, 1984.

[6]

Q. Skinner, Foundations of Modern Political Thought, Cambridge University Press, 1978 ; id., « The State », in T. Ball, J. Farr et R.L. Hanson (dir.), Political Innovation and Conceptual Change, Cambridge University Press, 1989, p. 90-131.

[7]

Voir J.-C. Perrot, « Économie politique », in Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich, 1680-1810, tome 8, Oldenbourg, Munich, 1988, p. 51-104. Sur les conceptions « classiques » de l’« économie », voir O. Brunner, « Das “ganze Haus” und die alteuropäische Ökonomik », in Neue Wege der Sozialgeschichte, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1956, p. 33-61.

[8]

Voir J.-C. Perrot, « Nouveautés : l’économie politique et ses livres », in H.-J. Martin et R. Chartier (dir.), Histoire de l’édition française, tome 2, Promodis, 1984, p. 240-257.

[9]

Voir N. Elias, « On the Sociogenesis of Sociology », Amsterdams Sociologisch Tijdschrift, 1984, n° 11, p. 14-52 ; E. Fox-Genovese, The Origins of Physiocracy. Economic Revolution and Social Order in Eighteenth-century France, Cornell University Press, Ithaca, 1976 ; P. Steiner, La « Nouvelle science » de l’économie politique, PUF, 1998.

[10]

J. Goudsblom, Sociology in the Balance, Basil Blackwell, Oxford, 1977, p. 15-18.

[11]

Sur le rôle des juristes dans le processus de formation d’État, voir P. Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989, p. 533-559. Sur la formation de l’État en France, voir N. Elias, La Dynamique de l’Occident,Pocket, 1990, p. 5-179.

[12]

Voir W.F. Church, Richelieu and Reason of State, Princeton University Press, 1972.

[13]

Pour une description plus ancienne de ces phases, voir J. Heilbron, « Über die Genese der Soziologie in Frankreich », in Wissenschaftskolleg Jahrbuch, Siedler Verlag, 1987, p. 267-279.

[14]

On lira par exemple N. Luhmann, Gesellschaftsstruktur und Semantik. Studien zur Wissensoziologie der modernen Gesellschaft, Suhrkamp, 1980, 1981 (2 tomes).

[15]

Pour des bilans de diverses traditions nationales, voir D.R. Kelley, « Horizons of Intellectual History : Retrospect, Circumspect, Prospect », Journal of the History of Ideas, 1987, n° 48, p. 143-169 ; R. Chartier, « Intellectual History or Sociocultural History ? The French Trajectories », in D. LaCapra et S. L. Kaplan (dir.), Modern European Intellectual History. Reappraisals and new perspectives, Cornell University Press, 1982, p. 13-46 ; R. Koselleck (dir.), Historische Semantik und Begriffsgeschichte, Klett-Cotta, Stuttgart, 1979. Pour des perspectives comparatives, voir I. Hampsher-Monk, K. Tilmans et F. van Vree (dir.), History of Concepts : Comparative perspectives, Amsterdam University Press, 1998 ; M. Richter, The History of Political and Social Concepts, Oxford University Press, 1995.

[16]

Comme point de départ d’une série d’innovations dans la réflexion sur la science, on cite souvent la parution de The Structure of Scientific Revolutions (1962) de Thomas Kuhn. Le livre fit grande impression car il constituait la première étude publiée depuis longtemps qui offrît à la fois un intérêt théorique, une exactitude historique et une pertinence sociologique. Son succès illustre a contrario à quel point l’épistémologie, l’histoire des sciences et la sociologie des sciences étaient devenues des chapelles séparées. L’élaboration des théories était réservée aux philosophes, la recherche historique aux historiens, tandis que les sociologues débattaient entre eux des « normes » propres à la communauté scientifique. Il est frappant de voir que le livre de Kuhn a reçu beaucoup moins d’attention là où cette division du travail était beaucoup moins forte, à savoir en France.

Pour l’évolution de la sociologie des sciences voir T. Shinn et P. Ragouet, Controverses sur la science. Pour une sociologie transversaliste de l’activité scientifique, Raisons d’agir, 2005.

[17]

Pour suivre l’évolution de la démarche de Bourdieu, voir en particulier : P. Bourdieu, « Champ intellectuel et projet créateur », Les Temps modernes, n° 246, p. 865-906 ; id., « Le marché des biens symboliques », Année sociologique, 1971, n° 22, p. 49-126 ; id., « Le champ scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, n° 2-3, p. 88-104 ; id., « La production de la croyance : contribution à une économie des biens symboliques », Actes de la recherche en sciences sociales, 1977, n° 13, p. 3-43.

[18]

On trouve déjà l’expression « régime intellectuel » chez Auguste Comte. Il arrive que celui-ci décrive ses fameux « trois stades » comme trois « régimes intellectuels » distincts. J’emploie l’expression par analogie avec « régime médical », « régime religieux » et « régime philosophique ».

Voir à ce propos, respectivement, A. de Swaan, The Management of Normality, Routledge, 1990 ; J. Goudsblom, Fire and Civilization, A. Lane, 1992.

[19]

W. Lepenies, Les Trois Cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Éditions de la MSH, 1990.

Plan de l'article

  1. Stade disciplinaire & stade prédisciplinaire
  2. L’histoire prédisciplinaire des sciences sociales
  3. Genèse de la sociologie
  4. Interrogations anciennes & nouvelles
  5. Théorie sociale & régimes intellectuels

Pour citer ce chapitre

« Introduction générale », Naissance de la sociologie, Marseille, Agone, « Banc d’essais », 2006, p. 7-30.

URL : http://www.cairn.info/naissance-de-la-sociologie--2748900340-page-7.htm


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