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L’ordre moins le pouvoir

2008 (4e éd.)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782748900972
  • Éditeur : Agone

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Affirmez que vous êtes anarchiste et presque immanquablement on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos voire à un terroriste.

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Or, il faut bien le dire : rien n’est plus faux que ce contresens, qui résulte de décennies de confusion savamment entretenue autour de l’idée d’anarchisme. Les dictionnaires ne sont d’ailleurs pas en reste et véhiculent largement la même prénotion, le même préjugé. « Absence de gouvernement ; confusion ou désordre qui en résulte » : voilà ce que serait l’anarchie selon le Robert.

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« Absence [an] de gouvernement [archie] et par suite désordre et confusion », assure le Littré, tandis que le Larousse conclut que « la doctrine anarchiste offre un singulier mélange d’illuminisme désintéressé et de violence aveugle ou brutale ».

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On ne saurait faire pire en si peu de mots. Et la culture savante comme le monde universitaire ne font parfois guère mieux. C’est ainsi que l’épistémologie relativiste et irrationaliste de Paul Feyerabend y a été récemment décrite et discutée comme une théorie anarchiste de la connaissance, ce qui dénote une complète ignorance de l’anarchisme et du rationalisme qui l’a toujours animé [1][1] Dans un livre célèbre, Contre la méthode. Esquisse....

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Mais qu’est-ce donc que l’anarchisme, s’il n’est rien de tout cela ?

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L’anarchisme se définit étymologiquement comme [an-] (privatif) [archos] (pouvoir, commandement ou autorité) ; il est donc, littéralement, l’absence de pouvoir ou d’autorité. Ce qui ne signifie ni confusion ni désordre, si l’on admet simplement qu’il y a d’autres ordres possibles que celui qu’impose une autorité : voilà, exprimé le plus simplement possible, ce qu’affirme d’abord l’anarchisme. Cet ordre en l’absence de pouvoir, les anarchistes pensent qu’il naîtra de la liberté – de la liberté qui est la mère de l’ordre et non sa fille, comme l’affirmait Pierre Joseph Proudhon. Pour le dire autrement, l’anarchisme pense que le désordre, après tout, ce peut bien n’être que « l’ordre moins le pouvoir », selon le beau mot de Léo Ferré.

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Les anarchistes insistent inlassablement sur cet aspect anti-autoritariste de leur théorie. Par exemple, Sébastien Faure : « Quiconque nie l’autorité et la combat est anarchiste » ; ou Proudhon : « Plus d’autorité, ni dans l’Église, ni dans l’État, ni dans la terre, ni dans l’argent. » On multiplierait aisément les citations… J’ai pour ma part rencontré un jour une vieille dame ayant combattu lors de la guerre d’Espagne et qui me disait le plus simplement du monde : « Je suis anarchiste : c’est que je n’aime ni recevoir ni donner des ordres. »

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On le devine : cette idée est impardonnable, cet idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne l’a donc ni pardonné ni admis.

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En première approximation, on peut donc dire ceci : l’anarchisme est une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l’idée d’anti-autoritarisme, c’est-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime d’autorité et de pouvoir. La question devient dès lors, bien sûr, de savoir ce qui constitue un pouvoir illégitime. Car il va sans dire qu’il y a certes des pouvoirs et des formes d’autorité qui passent le test de légitimité que les anarchistes sont enclin à leur faire subir. Georges Brassens affirmait ainsi : « Je suis tellement anarchiste que je fais un détour pour passer au passage clouté ! »

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Quels sont donc ces pouvoirs et ces formes d’autorité légitimes ? Pourquoi le sont-ils ? Il n’y a pas de réponse simple ou définitive à ces questions, d’autant moins que l’anarchisme soutient aussi que les avancées de la liberté conduisent bien souvent à rétrécir le champ des formes de pouvoir légitimes et donc à refuser d’accorder aujourd’hui une légitimité à ce qui était hier encore perçu comme justifiable.

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Tirant les conséquences aussi bien théoriques que pratiques de cet anti-autoritarisme, l’anarchisme est encore un amour passionné de la liberté et de l’égalité qui débouche sur la profonde conviction – je devrais plutôt dire sur l’espoir – que des relations librement consenties sont plus conformes à notre nature, qu’elles sont, en définitive, seules aptes à assurer une organisation harmonieuse de la société et qu’elles constituent donc, en dernière analyse, le moyen le plus adéquat permettant de satisfaire ce que Kropotkine appelait « l’infinie variété des besoins et des aspirations d’un être civilisé ».

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L’anarchisme affirme parfois tout cela dans un climat passionnel au sein duquel la révolte occupe une place considérable. Cette révolte, dirigée contre toutes les formes illégitimes d’autorité – « Ni Dieu ni maître ! » –, porte, de manière prépondérante mais non exclusive, sur l’État, qui est tenu pour une forme supérieure et particulièrement puissante et néfaste de l’autorité illégitime.

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Selon le point de vue qu’on privilégie, on pourra dire que cette théorie est ou très ancienne ou plutôt récente.

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Très ancienne, elle le serait dans la mesure où certaines des composantes de l’anarchisme sont repérables, avec une remarquable constance, chez des auteurs et des mouvements sociaux et politiques très éloignés de nous, à la fois dans le temps et dans l’espace. C’est d’ailleurs pour des raisons de cet ordre que certains anarchistes soutiennent, un peu hasardeusement peut-être, que si l’anarchisme est une constante de l’histoire humaine c’est précisément qu’il met en jeu des données appartenant de manière fondamentale et essentielle à notre « nature ». Quoi qu’il en soit, les sociétés sans État que décrit l’anthropologie contemporaine, mais aussi les Esséniens, les Anabaptistes et des personnalités aussi diverses que Lao-Tseu, Diogène, Zénon, Spartacus, Étienne de La Boétie, Thomas Munzer, François Rabelais, Gerard Winstanley, Denis Diderot ou Jonathan Swift figurent au nombre des précurseurs que les anarchistes reconnaissent le plus volontiers. Et il est vrai, pour ne m’en tenir qu’à cet exemple, que Diogène, ce cynique de l’Antiquité grecque, porteur d’un idéal de fraternité et de rationalisme, habitant dans son tonneau et répondant au puissant conquérant Alexandre Le Grand qui lui offrait absolument tout ce qu’il pouvait désirer : « Ôte-toi de mon soleil » ; que ce Diogène-là, donc, apparaît bien comme un lointain semblable à plus d’un anarchiste.

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Mais l’anarchisme est aussi une donnée bien plus récente de l’histoire, dans la mesure où sa formulation explicite et conséquente n’advient qu’avec la Révolution française – le mot anarchisme lui-même n’apparaissant pour la première fois que chez Pierre Joseph Proudhon, au xixe siècle.

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Partant de là, plusieurs auteurs, plusieurs traditions et bien des événements ponctuent l’histoire de l’anarchisme. C’est précisément de cela dont il sera question dans le présent ouvrage.

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Le drapeau noir et le « A » cerclé sont aujourd’hui deux symboles universellement connus de l’anarchisme. Mais leur origine demeure nébuleuse.

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Une des premières apparitions du drapeau noir semble remonter à la Commune de Paris, lorsque Louise Michel le brandit à la tête d’une manifestation. Ce symbole est bientôt connu comme celui des anarchistes : dès le début des années 1880, plusieurs organisations anarchistes l’ont adopté dans l’intitulé de leur journal (Le Drapeau Noir, 1881) ou de leur organisation (Black Flag International, 1882). Il apparaît ensuite régulièrement dans les manifestations anarchistes et sera présent à chacune des grandes dates de l’histoire du mouvement : on agite le drapeau noir à Chicago dès 1884 ; c’est sous sa bannière que se battent les makhnovistes en Ukraine ; et c’est encore derrière lui que des milliers d’anarchistes participent aux funérailles de Kropotkine, le 13 février 1921, date qui marque la fin de l’anarchisme dans la Russie soviétique.

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On lui a attribué diverses significations. Symbole de la faim, de la misère ou de la révolte des ouvriers pour les uns, symbole du sang (séché) que versera la « propagande par le fait » pour d’autres, le drapeau noir peut aussi avoir été un rappel de la piraterie, de ces rebelles sans patrie qui annonçaient par leur drapeau qu’ils étaient déterminés à en découdre jusqu’à la mort avec leurs ennemis.

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Après avoir rappelé ces diverses significations possibles, Howard Ehrlich y voit un symbole de négation, de colère, d’outrage, de beauté et d’espoir que les anarchistes sont fiers de porter bien qu’ils s’en désolent, attendant le jour où ce symbole sera devenu inutile. Mais on peut également y lire la négation de toutes les couleurs de tous les autres drapeaux…

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Notons enfin que les anarchistes utilisent également un drapeau rouge et noir.

Le « A » cerclé

Bien plus récent dans l’histoire de l’anarchisme, il a été inventé à Paris en 1964 – puis réinventé à Milan en 1966… Voyons cette histoire un peu compliquée, mais typiquement anarchiste, sans lieu central ni personnalités tirant de bénéfices, symbolique ou financier, de cette invention. Le « A » cerclé apparaît d’abord sur la couverture du bulletin Jeunes libertaires d’avril 1964. Ce sigle est proposé par le groupe des « jeunes libertaires (JL) » de Paris « à l’ensemble du mouvement anarchiste ». « Deux motivations principales nous ont guidés : d’abord faciliter et rendre plus efficace les activités pratiques d’inscriptions et affichages, ensuite assurer une présence plus large du mouvement anarchiste aux yeux des gens, par un caractère commun à toutes les expressions de l’anarchisme dans ses manifestations publiques. Plus précisément, il s’agissait d’une part pour nous de trouver un moyen pratique de réduire au minimum le temps d’inscription en nous évitant d’apposer une signature trop longue sous nos slogans ; d’autre part de choisir un sigle suffisamment général pour pouvoir être adopté, utilisé par tous les anarchistes. Le sigle adopté nous a paru répondre le mieux à ces critères. En l’associant constamment au mot anarchiste, il finira, par un automatisme mental bien connu, par évoquer tout seul l’idée de l’anarchisme dans l’esprit des gens. » Ce « A » majuscule inscrit dans un cercle, dont Tomás Ibañes est l’initiateur et René Darras le réalisateur, est utilisé pour sa simplicité de réalisation et sa ressemblance avec le sigle antimilitariste largement répandu du Campaign for Nuclear Disarmament (CND). Mais cette première proposition ne rencontre guère d’échos, d’autant que les groupes des JL disparaissent ou sont mis en sommeil jusqu’à mai 1968. Le symbole du « A » cerclé va être repris et utilisé à partir de 1966 par la Gioventù libertaria de Milan, en contact avec les jeunes libertaires parisiens. Ce fut donc à Milan que le sigle sert d’abord de signature aux tracts et aux affiches des jeunes anarchistes avant de gagner l’ensemble de l’Italie puis le monde entier ; tandis qu’en France son usage ne réapparaît qu’au début des années 1970 avant de se généraliser rapidement [1].

[1]

Amadeo Bertolo et Marianne Enckell, « La véritable histoire du “A” cerclé », Bulletin du Centre international de recherches sur l’anarchisme* (Lausanne), mars-octobre 2002, n° 58.

Notes

[1]

Dans un livre célèbre, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (1975), le philosophe d’origine autrichienne Paul Feyerabend (1924-1994) a défendu l’idée qu’il n’existe dans les sciences ni méthode ni règles pour chercher la vérité : « Anything goes [Tout est bon]. » Il en conclut que la science n’est qu’une voie d’accès à la connaissance parmi d’autres, à égalité avec les religions ou toute autre tradition comme l’astrologie. [nde]

Pour citer ce chapitre

Baillargeon Normand, « Introduction », L’ordre moins le pouvoir, Marseille, Agone, « Éléments », 2008 (4e éd.), p. 21-29.

URL : http://www.cairn.info/ordre-moins-le-pouvoir--9782748900972-page-21.htm


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