Ouvertures sociologiques 2008
Penser la négociation
2008
264 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782804159597
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AuteurErhard Friedberg[*][*] Professeur des Universités à SciencesPo (Paris), Directeur...
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J’ai rencontré Olgierd Kuty dans mes premières années de sociologie, quand j’étais moi-même tout jeune chercheur à ce que Pierre Grémion a appelé « atelier de la rue Geoffroy St. Hilaire ». Si mes souvenirs ne me jouent pas des tours, Olgierd appartenait à un premier groupe d’étudiants qui avaient suivi Crozier de Nanterre. Il venait assister à un séminaire de recherche rue Geoffroy St. Hilaire pendant son travail de thèse. Je l’ai aussitôt perdu de vue, car j’ai peu après quitté le CSO pour m’installer à Berlin Ouest, pendant qu’Olgierd réalisait puis soutenait sa thèse sur quatre services de dialyse rénale.

2 C’est au cours de la rédaction de L’Acteur et le système que j’ai retrouvé Olgierd, puisque Michel Crozier et moi avons utilisé les apports de sa thèse sur le « Le Pouvoir des malades : analyse sociologique des unités de rein artificiel » pour une section de notre démonstration sur les systèmes d’action concrets. J’ai à cette occasion lu la thèse d’Olgierd avec, je dois le dire, une très grande admiration. Car on avait à faire à une thèse tout à fait remarquable, une thèse qui n’était pas simplement un travail universitaire, mais un travail dans lequel l’auteur avait mis beaucoup de lui-même et n’avait pas hésité à payer de sa personne. C’était aussi une thèse bien en avance sur son temps, et pas seulement en France, à la fois par le sujet choisi, par la richesse des matériaux recueillis, par la complexité de l’analyse proposée et l’ampleur des perspectives ouvertes.

3 Nous nous sommes servis de la comparaison approfondie des quatre services de rein artificiel en France et en Belgique pour illustrer et argumenter un élément essentiel de notre analyse, à savoir la contingence des systèmes d’action, au sens fort du terme, qui renvoie à la nature à la fois indéterminée et aléatoire de l’émergence d’un système d’action. Celle-ci n’est pas le produit d’une évolution logique à partir de contraintes objectives, mais bien le produit d’un choix, ici sur les frontières des services qui est en même temps un choix des objectifs des services. Il est vrai, la richesse du matériau recueilli autorisait bien d’autres interrogations et d’autres lectures, sur la formation des identités professionnelles des acteurs, ou sur les dimensions éthiques des fonctionnements qu’il décrivait.

4 On aurait par exemple pu interroger le matériau aussi avec une clé de lecture éthique, tant il est vrai que les différences qu’il avait observées entre ces quatre services renvoyaient à des choix aux implications éthiques évidentes. Rétrospectivement, il est donc probable qu’Olgierd ait trouvé notre lecture quelque peu réductrice. Je n’en veux pour preuve que le fait que lui-même est revenu plusieurs fois sur le matériau exceptionnel de cette thèse pour l’utiliser dans une interrogation qui lui tenait à cœur sur la genèse des identités professionnelles des acteurs de ses terrains et l’impact de ces processus de socialisation sur ce qu’il avait observé. C’est finalement autour de ce sujet qu’a été centré le livre que vingt ans après, Olgierd a tiré de cette thèse[1][1] Olgierd Kuty, Innover à l’hôpital, Paris, L’Harmattan,...
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. On ne saurait en tout cas mieux attester la richesse et l’intérêt particuliers de cette thèse.

5 Les contacts entre Olgierd et moi ont été sporadiques jusqu’au début des années 1990. Je savais qu’il avait été nommé professeur de sociologie à l’université de Liège, et lui suivait ma carrière à Paris. Nous avons profité de ma période de conseil à la FN de Herstal pour nous rencontrer plusieurs fois et renouer des liens naturels. Ces contacts se sont intensifiés quand Olgierd a cherché à se rapprocher du CSO que je dirigeais alors, pour construire des collaborations entre son institution et l’ensemble du CSO et du DEA de Sociologie de Sciences Po qui lui était intimement lié. Ces échanges ont donné lieu à des voyages et des séminaires de réflexion autour des questions de l’intervention sociologique qu’Olgierd a toujours considérées comme essentielles. Mais ces échanges ont surtout pris la forme privilégiée d’envois d’étudiants formés à la sociologie de (et aussi par) Olgierd et grâce auxquels Olgierd cherchait à construire un courant de recherche comparatif entre la France et la Belgique, notamment grâce à des thèses co-dirigées par un chercheur du CSO et Olgierd à Liège.

6 À travers ces années de collaboration à distance, entrecoupées de séminaires, de directions de thèse en commun et de rencontres, ma connaissance d’Olgierd s’est approfondie, personnalisée et surtout concrétisée. J’ai pu mieux apprécier les motivations profondes qui animaient Olgierd dans ses activités et ses engagements sociologiques, et j’ai compris qu’au-delà de nos différences, nous partagions en fait quelques orientations professionnelles qui ont créé entre nous ce que je pourrais appeler une familiarité, pour ne pas dire une connivence en quelque sorte « naturelles ». J’en vois trois plus particulièrement.

7 La première est la perspective actionniste, ou mieux interactionniste qui est la marque, me semble-t-il, de toute l’œuvre de Olgierd Kuty. Mais un interactionnisme qui ne se contente pas de la description des relations et des flux incessants d’échange, mais qui cherche à déterminer les récurrences, les stabilités et pour tout dire les effets de structure. Car s’il voit l’interaction à la source de toute structure, il reconnaît en même temps le lien dialectique entre action et structure : l’interaction ne se développe que dans un cadre de contraintes qu’elle exprime et consolide en même temps qu’elle les infléchit. C’est pourquoi il a pu s’inscrire sans mal dans la perspective stratégique et systémique qu’il a initialement trouvée chez Crozier et dans la sociologie des organisations à la française, avec laquelle il n’a cessé de dialoguer. C’est pourquoi la négociation a constitué ces dernières années un champ d’investissement théorique privilégié pour Olgierd, un investissement dont les premiers résultats sont déjà très alléchants.

8 Je vois la deuxième raison de notre connivence de sociologues dans la conviction partagée que la sociologie est plus qu’une activité professionnelle, plus qu’une fin en soi. Je pense qu’il serait d’accord pour souligner que la première mission de la sociologie est de produire de la connaissance utile et pertinente pour l’action, que la sociologie est en fait un engagement en faveur de la réforme, non pas en subordonnant la sociologie à une activité militante, mais en faisant de la sociologie un instrument de connaissance au service de l’action et des acteurs engagés dans l’action de réforme. D’où l’importance de l’enquête empirique dans sa réflexion, d’où aussi son souci d’être à l’écoute de la « demande sociale » dans le choix de ses objets de recherche et dans la formulation de ses projets. Le tout sans renoncer en quoi que ce soit ni à son ambition théorique, ni à cette rigueur méthodologique sans laquelle la sociologie n’est rien d’autre que du mauvais journalisme.

9 Il me semble qu’on pourrait dire, sans risquer de se tromper que, pour Olgierd, produire de la connaissance sur les acteurs d’un champ, sur les relations qui les relient et sur les mécanismes de régulation qui structurent un champ d’action est inséparable d’une intervention dans ce champ. D’où son intérêt jamais démenti pour l’intervention sociologique, ses conditions et ses implications pour l’activité de recherche. Il ne s’adressait pas seulement aux « chers collègues ». Il lui importait que les résultats de ses recherches soient connus en dehors de la seule communauté des sociologues et qu’ils puissent ainsi au minimum apporter leur contribution aux débats qui agitent la société civile, et qu’ils puissent au mieux contribuer au bon déroulement d’un processus de changement institutionnel. Il faut espérer qu’il continuera encore longtemps à servir la sociologie de cette manière.

 

Notes

[ * ] Professeur des Universités à SciencesPo (Paris), Directeur du Master of Public Affair à SciencesPo et directeur du CSO de 1993 à février 2007. Retour

[1] Olgierd Kuty, Innover à l’hôpital, Paris, L’Harmattan, 1994.Retour

Penser la négociation

POUR CITER CET ARTICLE

Erhard Friedberg « Un sociologue par vocation », in Penser la négociation, De Boeck Supérieur, 2008, p. 93-95.
URL :
www.cairn.info/penser-la-negociation--9782804159597-page-93.htm.