Éducation - Formation 2001
Penser les pratiques sociales
2001
312 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782865869572
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Des lieux et des pratiques

Vous consultezIntroduction

AuteurMichel Ruel[*][*] Michel Ruel, pédopsychiatre, médecin directeur du centre...
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Sans être darwinien, côté monsieur Jourdain, il semble possible d’affirmer une évidence à laquelle tient tout un chacun : la société évolue.

2 Tantôt en toute subjectivité, nous constatons qu’elle se modifie de façon linéaire, progressiste avec ses temps de régression. Tantôt nous estimons son mouvement circulaire ou encore en spirale, en volute de fumée. Nous ne pouvons pas nous dégager de l’idée d’un début et d’une fin.

3 « Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut pas être bien loin », en est la version pessimiste d’un prêtre égyptien, il y a 4 000 ans.

4 Que dire de dix ans d’interrogation à travers la revue empan, de l’évolution des lieux et des pratiques au service des publics enfants ou adultes, jeunes ou vieux, en difficulté.

5 Dix ans, un fétu de temps, minuscule intermède, et pourtant nous faisons le pari de relever d’authentiques indices de changement.

6 Des concepts peuvent nous permettre d’aborder les lieux et les pratiques conjointement.

7 Par exemple, celui d’usager. Les dix dernières années ont vu émerger l’affirmation que l’usager doit être au centre des préoccupations des professionnels et au centre des dispositifs et des pratiques de soins, d’aide et de soutien.

8 Les corollaires de cette affirmation sont :

  • le souci de qualité et d’efficacité ;
  • les interrogations éthiques ;
  • l’exploration du rêve informatique ;
  • la recherche obsédante de l’insertion sociale et professionnelle.

Des lieux, nous pouvons dire qu’ils se sont ouverts. C’est durant cette période que se sont développés des services de soins et d’éducation spécialisés à domicile (ssesd) pour les enfants, des services d’aide à la vie sociale (savs) pour les adultes ou encore des centres de formation d’apprentis spécialisés (cfas). L’orientation politique forte pour favoriser intégration scolaire et réussite à l’école reste un chantier qui se poursuit, illustré par la mise en place récente des commissions Handiscol.

9 La multiplication des services ambulatoires s’est opérée souvent à partir d’établissements anciens – instituts – qui se sont déployés dans le champ social. Peut-être pas jusqu’au domicile… comme le laisserait supposer le sigle ssesd

10 Des pratiques, nous retiendrons qu’elles se sont affirmées et affinées : de la prise en compte cent fois renouvelée de l’approche institutionnelle élargie aux supervisions individuelles ou groupales au désormais classique projet individualisé patchwork de soin, d’aide, de soutien et d’accompagnement.

11 Les approches cliniques et, par voie de contamination, sociales, se sont approfondies au sens où l’appréhension humaniste peut prendre le pas sur le jugement de valeur abrupt. Ceci des deux côtés, de celui des professionnels comme de celui de l’usager. Un adolescent qui énerve ou qui « sort par les yeux » peut ne pas être « que ça » si un temps de réflexion avec appel éventuel à un tiers est sauvegardé. C’est un être qui crie sa souffrance comme il le peut et qui le fait en étant strictement « insupportable ». La répression sourde et exaspérée est la réponse habituelle. Pourtant, les adultes autour de lui peuvent prendre en compte l’insupportable qui nécessite une contention physique ou psychique, familiale ou sociale, autant que le cri de désespérance ou le moment de folie qui appelle une interprétation et, si possible, une compréhension, même si la réponse s’avère alors plus compliquée à élaborer.

12 Cet exemple de l’adolescence s’étend à toutes les situations critiques ou larvées, dans lesquelles se retrouvent enfants, parents, professionnels et citoyens. Pourra-t-on échapper à cette double prise en compte apparemment paradoxale ?

13 Le plaisir, voire la sublimation, n’est pas fondamentalement dissocié de la souffrance !

14 Un autre concept à la mode, celui de réseau. De tout temps médico-social, les dispositifs spécialisés et les pratiques s’articulaient littéralement en réseau. Nous parlions alors de filières, forme lombricoïde du réseau spécialisé. Désormais, le réseau s’entend comme centré sur l’usager et ouvert sur les lieux sociaux de droits communs. Il nous reste à suivre le destin de l’usager ouvert sur les lieux sociaux de droits communs. Il nous reste à suivre le destin de l’usager et non à lui faire suivre la logique d’une filière. Les cloisons entre les équipes sont promises à l’estompage. Dans les cas des adultes mentalement en difficulté, les notions de handicap et de maladie mentale – grâce à l’astucieuse classification internationale des handicaps de Wood –, devenues conceptuellement articulables, favorisent les complémentarités des dispositifs spécifiques au handicap d’une part, à la maladie mentale d’autre part. De ce fait, l’établissement n’apporte plus tout et définitivement à l’usager.

15 Enfin, un terme revient, celui de risque.

16 Nous permet-il de nous abriter pour mieux résister aux changements trop rapides ou est-il légitime de l’invoquer comme, in fine, un élément de répression sociale ?

17 Les lieux et les pratiques y sont confrontés.

18 Normes de sécurité des locaux et de leur utilisation, sécurité alimentaire… et leurs effets normatifs mal tolérés.

19 Conditions de sécurité et de qualité d’encadrement des activités de soins ou d’aide.

20 Revendications d’explication ou d’efficacité des usagers auxquelles nous ne sommes pas habitués.

21 Ceci dans un contexte d’évolution législative et réglementaire et de cadrage budgétaire habituellement vécus comme des contraintes.

22 Au terme de risque s’associent norme, évaluation, devoir de précaution…

23 Et pourtant, le champ médico-social est mouvant, réactif, dynamique. Dans les lieux et à travers les pratiques se poursuit l’effort de civilisation au plus près de l’individu et de sa famille. À ce sujet, nous aurons à intégrer les profondes modifications liées aux modes de constitution des couples et des nouvelles formes de parentalité.

24 Le devoir des usagers à faire valoir leurs droits pousse à la revendication, qui ouvre à la position subjective de victime et au vécu persécutoire partagé. La reconnaissance des dynamiques psychiques permet de le repérer. Mais comment faire la part de l’usager souffrant à soigner ou à aider et celle du citoyen souffrant de se vivre comme non respecté… quelquefois à juste titre ? Les procédures de soin et d’aide se formalisent, se contractualisent, mais comment faire si la procédure se rigidifie et que l’usager contractant ne respecte pas le cadre du contrat ? Démissions du professionnel en raison de sa mise en cause ou renvoi si tentant, de l’usager à son non-respect du cadre mais il faudra bien faire évoluer les pratiques… localement et dans l’espace européen.

25 À la lumière des élaborations toujours réinterrogées de la psychologie dynamique dans ses aspects individuels ou groupaux, nous pouvons questionner une inscription sur une poterie datant de Babylone :

26

« Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture. »

27 Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois ?

28 Quelle est donc cette rage contre l’infans ?

29 Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture ?

30 Pourquoi trahiraient-ils leurs ancêtres plus que leurs pères ne l’ont fait ?
empan, mesure de l’humain, point de rencontre optimiste des acteurs, des lieux et des pratiques médico-sociales, espace de questionnement.

 

Notes

[ *] Michel Ruel, pédopsychiatre, médecin directeur du centre de guidance infantile, intersecteur de pédopsychiatrie III, arseaa, Toulouse.Retour

Penser les pratiques sociales

POUR CITER CET ARTICLE

Michel Ruel « Introduction », in Penser les pratiques sociales, ERES, 2001, p. 151-156.
URL :
www.cairn.info/penser-les-pratiques-sociales--9782865869572-page-151.htm.