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AuteurAlain Caillé du même auteur
Alain Caillé, professeur de sociologie à Paris-X-Nanterre, directeur du Geode (Groupe d’études et d’observation de la démocratie) et de La Revue du MAUSS. Membre du conseil scientifique d’Attac. Dernier livre: Dé-penser l’économique. Contre le fatalisme, La Découverte, 2005.L’émergence des courants anti- ou altermondialistes, couronnée et symbolisée par l’organisation des forums sociaux mondiaux, aura certainement représenté un des phénomènes politiques les plus significatifs de ces dix dernières années. De toute évidence, il s’est inventé là une forme inédite de mobilisation et de regroupement politique qui a permis le voisinage et le débat entre des hommes et des femmes issus de multiples mouvances idéologiques ou organisationnelles plus habituées jusqu’alors à l’anathème qu’à la coexistence pacifique: communistes, chrétiens sociaux, permanents des syndicats ou des grandes ONG, socialistes, humanistes, trotskistes, gens de bonne volonté, etc. S’ils ont su dépasser les méfiances et les soupçons mutuels, inévitables, c’est que tous partagent la certitude que le plus grand danger qui menace le monde aujourd’hui est sa subordination de plus en plus massive à la logique incontrôlable d’un capitalisme spéculatif, rentier et militariste qui ne connaît pour seule boussole que les oscillations quotidiennes erratiques des cours de la Bourse ou du marché des changes.
Mais au nom de quoi s’opposer au capitalisme spéculatif? À quoi devrait ressembler l’autre monde dont les altermondialistes affirment la possibilité? Quel idéal commun les rassemble en positif et pas seulement dans le rejet? Dans leur immense majorité, leur idéal est un idéal de démocratie. Quel autre pourrions-nous revendiquer? Mais il est clair qu’à en rester à cette proclamation on ne se retrouve pas très avancé. Le capitalisme spéculatif lui aussi se réclame de la démocratie, et même plus activement et de manière plus véhémente parfois que les forums sociaux. N’entend-il pas l’imposer au monde entier, et au besoin par la force? Si la mouvance altermondialiste veut avancer, peser effectivement sur le cours du monde, ne pas sombrer dans une répétitivité incantatoire de plus en plus redoutée même par ses fondateurs historiques, il lui faut donc affronter résolument la question qu’elle a dû mettre de côté pour se fonder: entre les multiples facettes et composantes de l’altermondialisme, existe-t-il un stock minimum de principes politiques et éthiques communs qui permette de dessiner les contours d’une société plus démocratique que celle que bâtit le capitalisme rentier? Une société effectivement démocratique? Et qu’est-ce à dire?
2 C’est en vue d’amorcer un débat sur cette question et de permettre aux militants ou à tous ceux qui s’intéressent encore à la chose publique et au bien commun de s’en approprier les termes qu’a été organisé, les 14 et 15 janvier 2005, un colloque sur «L’idéal démocratique aujourd’hui», demandant aux intervenants de formuler le plus clairement et le plus synthétiquement possible, sans trop sacrifier aux normes de l’érudition mais sans rien céder sur la rigueur théorique, les questions qui leur tenaient le plus à cœur. Le résultat a été jugé suffisamment probant et intéressant, tant en raison de la qualité que de la diversité des interventions, pour qu’il soit décidé de rassembler le fruit de ce travail en un petit livre. Le voici.
3 Il n’a, précisons-le, aucune prétention à faire le tour de la question démocratique, et moins encore à l’épuiser. Elle est de toute façon si inépuisable qu’on n’en finirait pas de lister ce qui ici manque cruellement. Dans cette recension virtuelle de ce qui fait défaut, ne retenons qu’un point, à vrai dire capital et dont l’absence n’est sans doute pas entièrement due au hasard. La plupart des observateurs et analystes de la vie politique s’accordent pour juger qu’il s’est produit, durant ces vingt ou trente dernières années, une mutation considérable dans l’ordre des revendications démocratiques. En schématisant à l’excès, les premiers siècles de l’invention démocratique, en Europe occidentale et aux États-Unis, ont été marqués par des luttes destinées à étendre au plus grand nombre la possession de ce qui n’avait jusque-là été réservé qu’au petit nombre: possession des droits civiques et politiques, possession de la propriété et de la richesse matérielle, droit à la protection contre la maladie, la vieillesse ou l’absence de revenu. Ces luttes, largement cantonnées dans le registre de l’avoir, se sont déployées sous le signe et au nom d’un principe d’égalité, mais ce dernier est resté interprété en termes d’identité et d’universalité – «Nous sommes tous semblables», énonçait-il. Égaux en tant que semblables.
4 Depuis deux ou trois décennies, au contraire, la partie la plus dynamique des luttes démocratiques ne se joue plus tant dans le registre de l’avoir que dans celui de l’être. Qu’il s’agisse des luttes anticolonialistes, de la revendication par les minorités culturelles, linguistiques ou religieuses de leurs communes dignité et légitimité, de la lutte pour la parité ou l’égalité des sexes et des sexualités, chacun désire d’abord se voir attribuer non plus tant une certaine quantité de possessions qu’une identité valorisée spécifique. Le principe, l’âme de ces revendications, est bien toujours la passion de l’égalité, mais il ne s’agit plus tant d’affirmer une égalité-similitude universaliste qu’une égalité-singularité différencialiste – «Nous sommes tous égaux en tant que tous irréductiblement différents». Pour le dire dans les termes de Nancy Fraser [Fraser, 2005], le combat démocratique qui animait une politique de la redistribution consiste désormais largement en une politique de la reconnaissance [Revue du MAUSS, n° 24, 2004]. Là où chaque sujet humain entendait pouvoir posséder en principe autant que les autres, chacun désire désormais être reconnu autant que les autres. Du coup, la lutte qui s’était cantonnée dans les champs de la politique, de l’économique et, à leur intersection, du «social» pénètre désormais toutes les autres sphères de la société, la culture, la famille, les mœurs, l’éducation, etc.
5 Assurément, et comme toujours, cette opposition idéal-typique entre les deux temps de la revendication démocratique doit être nuancée et dialectisée. Revendiquer le suffrage universel, la redistribution de la richesse, un mieux-être matériel, c’était aussi demander à être reconnu comme un citoyen à part entière et affirmer ainsi son identité et sa dignité. Et réciproquement, l’exigence contemporaine de reconnaissance est aussi, indirectement, demande de bénéficier des avantages matériels qu’elle implique. Mais il fait peu de doute qu’à chacun de ces deux types de lutte pour l’égalité, l’égalité de possession et l’égalité de reconnaissance, ne correspondent des logiques et des types d’organisation et de mobilisation politiques très différents, qu’on pourrait schématiquement assigner aux rubriques de l’ancienne et de la nouvelle gauche, étant entendu que les deux se mêlent et s’enchevêtrent de plus en plus au sein des diverses formations qui se réclament de la gauche.
6 C’est toute cette thématique du passage d’une politique de la redistribution à une politique de la reconnaissance qui se retrouve largement non traitée dans le présent recueil. Plus précisément, on ne trouvera rien ici sur la question du féminisme, sur l’opposition du communautarisme, du libéralisme et du républicanisme, sur les troubles survenus dans le genre [Butler, 2005], etc. Cette absence n’est nullement le résultat d’un choix conscient et délibéré. À y réfléchir, cependant, elle s’explique assez aisément. Même si les forums sociaux se sont structurés sous des formes qui visent à frapper l’opinion publique par des actions spectaculaires mais intermittentes – ces formes d’intervention qu’affectionnent tout particulièrement les nouveaux mouvements sociaux, acteurs d’une politique de la reconnaissance –, il n’en reste pas moins que les questions qu’elles soulèvent, les solutions qu’elles préconisent – la taxation des transactions financières –, les forces militantes qu’elles mobilisent, tout cela a bien plus trait aux questions classiques de la redistribution qu’à la politique de l’identité [Taylor]. C’est sur ce point que les organisations altermondialistes, informellement structurées en réseau ou réseau de réseaux, sont susceptibles d’atteindre à un certain consensus… qui aurait de grandes chances de voler en éclats sur la question du multiculturalisme ou de la place des religions dans une société démocratique. Cette observation doit inciter à se demander si, entre les deux types de revendication démocratique, redistribution et reconnaissance, il existe une complémentarité naturelle, comme l’espère par exemple Nancy Fraser – version optimiste –, ou si, au contraire – version pessimiste –, il n’y a pas dans la seconde quelque chose qui s’oppose tendanciellement à la continuité de la tradition démocratique héritée, ce qui expliquerait en partie l’actuelle tendance à un «retournement de la démocratie contre elle-même» [Gauchet, 2003], diagnostiqué par un nombre croissant d’observateurs. C’est que l’affirmation du droit à la différence pour chacun ne se marie pas aisément avec la consolidation d’une communauté démocratique ouverte à tous.
Voilà donc la principale des questions non traitées ici, même si elle apparaît en fait fortement mais implicitement présente, en filigrane, sous diverses plumes, à travers une réflexion sur la nature et le statut ambigu de l’individualisme contemporain. Cependant, malgré ses lacunes, le présent recueil offre déjà, croyons-nous, ample matière à réflexion et à discussion. Il permet de fixer assez fidèlement les centres de préoccupation et l’état de la théorisation d’un certain nombre d’auteurs clairement représentatifs des diverses tendances de la nébuleuse altermondialiste. De fait, bien que la quasi-totalité des auteurs de ce livre soient membres du conseil scientifique d’Attac, cet ouvrage n’exprime que leurs opinions, fort diverses et démocratiquement plurielles, et non celle d’Attac ou de son conseil scientifique.
Il aurait été possible de livrer les douze textes ici réunis à la méditation du lecteur tels quels, sans prétendre les ordonner. Chacun est en effet suffisamment riche et touche à des thèmes assez variés pour être susceptible de s’inscrire sous de multiples têtes de chapitre, ou bien sous aucune. Corrélativement, aucun d’entre eux n’est dogmatique, chacun s’ouvre au doute et à la réfutation possibles. Voilà qui surprendra peut-être les habituels contempteurs de l’altermondialisme.
Au bout du compte, il n’a pourtant semblé pas trop arbitraire de regrouper les douze contributions présentes en trois parties. La première explore les possibilités offertes à un approfondissement de la démocratie horizontale, en réseau (Christophe Aguiton), associationniste et mutuelliste (Roger Sue), délibérative (Jacques Testart, Patrick Viveret). La seconde met en garde contre un enthousiasme excessif pour une démocratie qui se voudrait exclusivement horizontale et prétendrait contourner la question du pouvoir, de l’économie et de l’État – c’est le sens de la critique d’Antonio Negri par Thomas Coutrot ou de la défense de la démocratie anti- (et non alter-) mondialiste par André Bellon. Elle montre les ambiguïtés de l’appel à une gouvernance internationale qui s’appuierait sur la société civile (Thierry Brugvin), elle interroge les tensions qui traversent l’idéal individualiste (Philippe Corcuff). Et se demande si nos sociétés, si friandes de rhétorique démocratique, n’ont pas en fait largement basculé dans un régime sociopolitique tout autre (Alain Caillé). En arrière-plan de tous ces débats, on retrouve toujours la question originelle, ici traitée dans la troisième partie, des rapports conflictuels entre nécessité économique et liberté démocratique. À résoudre en suivant la voie étroite mais prometteuse de l’économie plurielle et solidaire (Jean-Louis Laville) ? En montrant comment, entre libéralisme politique et libéralisme économique, contrairement ce que nous assène la vulgate aujourd’hui dominante, les relations ne vont nullement de soi et comment le second menace de plus en plus le premier (Christian Lazzeri) ? Et si, comme cela semble désormais évident, les problèmes environnementaux sont appelés désormais à jouer un rôle de plus en plus important et souvent dramatique, comment y faire face? En privilégiant le versant économique de l’idéal démocratique ou son versant proprement politique (Geneviève Azam) ?
On le voit: ce petit ouvrage offre en définitive pas mal de grain à moudre. Et si le grain ne meurt…
POUR CITER CET ARTICLE
Alain Caillé « Introduction », in Quelle démocratie voulons-nous ? , La Découverte, 2006, p. 5-10.
URL : www.cairn.info/quelle-democratie-voulons-nous--9782707148001-page-5.htm.





