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Réinventer une utopie, le Off d’Avignon

2016


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Le livre de Joël Rumello est plus qu’un livre sur le festival Off d’Avignon.

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— S’il dit – et il les dit (avec amour, c’était, là, la condition sine qua non) – l’élan, la folie, le bonheur, le festin de l’esprit, chaque année pendant quelque trois semaines, dans une chaleur généralement étouffante, de l’improbable réunion de plus de 1 300 troupes de théâtre dans une jolie petite ville du sud de la France, réunion qui n’est pas sans rappeler (chacun arrivant de tous les coins de la Gaule francophone avec, pense-t-il, une nouvelle formule magique à offrir) la pittoresque assemblée des druides dans Astérix ;

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— s’il dit – et il la dit (avec une merveilleuse clarté et un sens aigu de l’essentiel) – l’histoire, mouvementée depuis sa naissance, de cette réunion improbable ;

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— s’il dit – et il les dit (avec une documentation digne des grands journalistes d’investigation) – les problématiques infrastructurelles et organisationnelles mais aussi bien politiques, voire philosophiques, tant déclarées que sous-entendues, qui agitent les ténors du festival Off d’Avignon ;

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— s’il dit – et il les dit (avec une honnêteté rarissime – hélas ! – par les temps qui courent) – les positions de l’un ou de l’autre des protagonistes, donnant la parole à tous et à peine une ligne ou une idée paraît-elle l’emporter qu’il l’accompagne immédiatement de son objection possible ou de la difficulté qu’il y aurait à la tenir pour absolument et définitivement juste ;

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— s’il dit – et il le dit (avec un désir d’objectivité quasi scientifique, chiffres à l’appui – et quand il arrive que les chiffres ne soient pas assez sûrs, il le dit aussi) – tout ce qui compose ce festival (« compose » est le mot, concernant cet étrange concert théâtral proche, parfois, de la cacophonie), et qu’en vérité il y en a plusieurs en un, ou qu’il y a aussi bien, ici, du grand théâtre que, là, du pur commerce ;

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— bref, s’il dit (avec, donc, modestie) un champ bien circonscrit et, malgré son ampleur aux yeux de la profession théâtrale, somme toute assez restreint (le festival Off d’Avignon, ce n’est que lui le « sujet », ce n’est que lui le motif, ce n’est que lui le thème), ce petit livre, au fur et à mesure qu’on le lit, et par-delà même son aspect parfois « technique », se met à dire, en creux, oui, comme à l’oreille de son lecteur, autre chose.

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Quelque chose de plus lourd, de plus fondamental.

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Ce livre, entre les lignes, dit le terrain (instable infiniment), la structure (qui n’en finit pas, se faisant, de se défaire), l’impureté essentielle (qu’on ne pouvait, donc, saisir qu’en se restreignant à l’une seulement de ses manifestations : ici, précisément, celle du seul festival Off d’Avignon) du théâtre. Du théâtre lui-même. De l’art, oui, du théâtre – qui est inséparable de sa toujours impossible, et toujours pourtant nécessaire, inscription dans la réalité.

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Prélèvement d’un seul des aspects que prend le théâtre, le festival Off d’Avignon (qui n’intéresse, a priori, que les gens du métier, comme on dit, et quelques politiques peut-être et, aussi, il faut l’espérer, les festivaliers) – au demeurant, ici, techniquement et strictement traité – dit spectralement, en ce livre, cela qui échappe et échappera toujours à tout traitement technique : quelque chose comme une « essence » du théâtre.

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Ce livre nous fait entendre que le festival Off d’Avignon, dans sa diversité abyssale – quoi de commun entre ceux qui déposent sur votre table de bistrot un énième tract en vous promettant, si vous allez voir leur spectacle, que vous vivrez un moment exceptionnel de l’histoire du théâtre, et ceux qui vous assurent, comme si c’était là le comble de la promotion de leur art, que « ça ne prend pas la tête », que « c’est climatisé » et que, surtout, « ça ne dure pas longtemps » (nous laissant d’ailleurs rêveusement penser que si ça durait encore moins longtemps, ce serait, donc, encore mieux, et que si ça ne durait pas du tout, s’ils ne jouaient pas du tout leur spectacle, ce serait carrément génial) ? Quoi de commun entre ceux qui inventent des formes, voire qui cherchent à ouvrir ou à déplacer le concept même de « théâtre », et ceux qui se contentent de vous résumer l’intrigue, de la manière certes la plus alléchante possible mais comme ils le feraient d’un roman ou d’un film, et semblant ne pas soupçonner même qu’il puisse exister au théâtre plus d’une façon de jouer ? –, ce livre nous fait entendre, donc, que le festival Off d’Avignon, c’est le théâtre.

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Il nous fait entendre que, sous chaque notion qui sous-tend ce qu’on appelle « théâtre », est à l’œuvre son spectre contradictoire : pas de singularité sans l’autre, pas d’anarchisme sans organisation, pas d’élévation sans descente, pas d’éloignement sans rapprochement… Le théâtre, dit ce livre, est un éternel festival Off.

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Il est loin le temps où le Off était un « hors-festival ». Aujourd’hui, il est le festival (n’en déplaise à ceux qui ne vont qu’au In par paresse, ou snobisme ; il est vrai qu’il y a aussi ceux qui ne se rendent qu’au Off, et ceux-là aussi ont tort : il y a aussi de merveilleux spectacles dans le In).

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Quelle est la différence, alors, entre le In et le Off (à part la petite différence, certes, de temps, d’argent et de promotion en faveur des compagnies du In) ? C’est que les premiers ont été programmés par le directeur du In et que les seconds s’en sont passé. C’est tout. Aujourd’hui, le In n’est plus qu’un cas particulier du Off. Il n’y a plus que du Off.

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(Mais voilà : le Off est aujourd’hui énorme. Non pas comme tels jeunes Américains trop pleins de hamburgers mais comme le ventre gonflé de certains enfants affamés du Sahel. C’est de malnutrition qu’il est obèse. Parce que les artères du théâtre drainent de plus en plus mal le sens (essayez, aujourd’hui, au milieu des fausses avant-gardes et des vrais amuseurs crétins « vus à la télé », de vous frayer un chemin pour monter, par exemple, une Phèdre de Racine merveilleuse à, je ne sais pas, disons Nogent-le-Perreux et d’y faire venir des programmateurs et des critiques, et vous m’en direz des nouvelles), la seule solution, pour les bons comme pour les moins bons, c’est d’aller là où programmateurs et critiques sont obligés d’être : Avignon, l’été. Avignon est aujourd’hui l’anévrisme des artères malades du théâtre en France. C’est la fête de Dionysos, dit-on. Oui. Mais Apollon manque cruellement. C’est sans doute qu’Apollon nécessite plus d’argent que Dionysos…)

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Le livre de Joël Rumello dit le Off et ses problématiques… mais aussi que « Off » recouvre toutes les problématiques du théâtre. Que le théâtre, c’est du Off. Qu’il n’y a jamais eu que du Off.

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Ce livre dit le théâtre.

Pour citer ce chapitre

Mesguich Daniel, « Préface », Réinventer une utopie, le Off d’Avignon, Paris, Ateliers Henry Dougier, « Le changement est dans l'R ! », 2016, p. 7-12.

URL : http://www.cairn.info/reinventer-une-utopie-le-off-d-avignon--9791031201665-page-7.htm


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