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Responsabilités des intellectuels

1998

  • Pages : 168
  • ISBN : 2910846083
  • Éditeur : Agone

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Pour les dictionnaires, l’intellectuel est une personne dont l’activité est essentiellement fondée sur l’exercice de la pensée. Dans nos sociétés modernes, certaines personnes sont des intellectuels professionnels, d’autres non. Le travail que l’intellectuel professionnel effectue en échange d’un salaire somme toute confortable est avant tout un travail de réflexion à partir du matériau primordial qu’est l’information. Ce travail suppose une formation préalable souvent considérable, mais, en retour, il confère à l’intellectuel un contrôle certain sur ses propres conditions de travail et, parfois, sur les conditions de travail des autres. L’intellectuel monnaie donc un savoir; marchandise vis-à-vis de laquelle il est en position de quasi-monopole, pouvant, à l’envi, la manipuler, la distribuer, l’utiliser, l’accroître ou la garder pour lui. Noam Chomsky, en tant qu’universitaire de renommée mondiale, est sans aucun doute un intellectuel, mais il existe bien sûr des intellectuels de différentes sortes.

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Quelle est la responsabilité de l’intellectuel vis-à-vis de la société?

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Les textes extraits de Powers and Prospects, qui paraissent ici en français, gravitent dans une large mesure autour de cette question. Souvent invité à y répondre, Chomsky affirme généralement qu’un intellectuel se doit de dire la vérité «du mieux possible», sur des «problèmes qui importent vraiment» et à destination d’«un public soigneusement ciblé, susceptible d’intervenir pour y apporter des solutions».

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La pratique de Chomsky illustre parfaitement ses propos. Il s’est régulièrement interrogé sur des événements politiques, des institutions ou des phénomènes sociaux pour tenter de déterminer à quel point ils affectent l’existence d’un grand nombre d’êtres humains, dans quelle mesure ils sont susceptibles d’être transformés par l’action militante d’une population sensibilisée; enfin, et surtout, en quoi ils nécessitent que l’on s’oppose à leurs effets. Lorsqu’il juge possible de répondre à ces trois interrogations, Chomsky s’exprime alors sans répit –par écrit ou par le moyen de conférences– jusqu’à ce que les injustices dont il fait état soient clairement révélées, permettant ainsi aux parties concernées, et dès lors parfaitement informées, d’intervenir de manière efficace. Ce livre est un exemple parfait de ce type de démarche.

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Deux questions viennent alors aussitôt à l’esprit. D’abord, pourquoi se préoccuper de ce genre de problème? Autrement dit, qu’est-ce qui pourrait pousser aujourd’hui un intellectuel, ou qui que ce soit d’autre, à intervenir dans les affaires humaines? Ensuite, à quelles priorités les intellectuels doivent-ils faire face de nos jours? Je vais m’efforcer d’apporter quelques brèves réponses sur ces deux points, puis je reviendrai sur la question du rôle social de l’intellectuel.

Pourquoi se préoccuper des affaires humaines ?

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Supposons qu’un dieu hypothétique, lassé d’observer le traitement que certains humains font subir à d’autres humains, décide qu’à dater du 1er janvier 2000, les corps de toutes les victimes innocentes du «monde libre» cesseront de se décomposer. Quiconque mourra de faim ou par impossibilité d’accéder aux soins médicaux les plus élémentaires; quiconque sera torturé à mort, assassiné, violé, etc.; bref, quiconque mourra sous le coup d’une violence ou d’une injustice verra son cadavre résister éternellement à la décomposition naturelle. Imaginons que ces cadavres, rendus imputrescibles, soient alors systématiquement chargés dans des wagons aux parois transparentes, rattachés à une locomotive; le tout se déplaçant, sans jamais s’arrêter, à travers les États-Unis. Un par un, les cadavres seront jetés les uns sur les autres dans ces wagons vitrés. Mille cadavres par wagon, deux cents par minute, un nouveau wagon toutes les cinq minutes, nuit et jour, sans répit. Tous ces corps exposés aux yeux de tous, tout au long du trajet de ce «train de la mort violente».

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Au 1er janvier 2001, pour le premier anniversaire du convoi, le «train de la mort violente» mesurera environ 3200 km de long et, à la vitesse moyenne de 30 km/h, mettra à peu près cinq jours pour franchir un passage à niveau. En 2010, à supposer qu’aucun bouleversement spectaculaire de nos institutions ou de notre comportement ne soit intervenu pour limiter le processus, le train couvrira sept fois la distance entre New York et San Francisco, et il faudra attendre six semaines entre le moment où la locomotive passera la statue de la Liberté et celui où notre dieu, se demandant encore ce qu’il faudra de temps à l’humanité pour interpréter correctement son message, y verra passer le dernier wagon.

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Si les écologistes ont raison de traiter notre planète en super-organisme, ils se trompent lorsqu’ils considèrent le rejet de déchets toxiques comme la plus mortelle des menaces. Le «train de la mort violente» est bien plus dangereux. Pensons seulement à la douleur qu’évoque la simple lecture des 50000 noms inscrits sur le monument aux morts de la guerre du Viêt-nam à Washington – sans parler des victimes indochinoises, infiniment plus nombreuses. Songeons à toutes ces occasions perdues, ces amours détruits ou disparus avant même d’avoir vécu. Maintenant, imaginons ce train de la mort violente serpentant à n’en plus finir d’une côte américaine à l’autre. Imaginons ce que peuvent représenter ces cadavres embarqués pour tous ceux qu’ils ont aimés ou auraient pu aimer, ont nourris ou auraient pu nourrir, ont élevés ou auraient pu élever.

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Mais qui monte à bord du train de la mort violente? Les populations du tiers-monde échangeant leurs organes pour de la nourriture, vendant leurs bébés pour sauver le reste de leur famille, subissant la famine ou attendant le retour d’un «disparu». Ils ont vécu au Brésil, en Indonésie, au Salvador, à New York ou même à Paris. Chaque jour, par dizaines de milliers, ils s’empilent dans les wagons du train.

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C’est exagéré? Lorsque dix millions d’enfants meurent chaque année pour n’avoir pas reçu une aide médicale élémentaire que les nations industrialisées sont pourtant en mesure de leur fournir, et que cela se passe dans des pays que, par ailleurs, la Bank of America et Exxon pillent sans scrupule, comment peut-on ne pas penser qu’il s’agit là de véritables meurtres de masse? Les enfants affamés, malades, estropiés sont tout aussi victimes de meurtre que les corps criblés de balles jetés dans les fleuves par les brigades de la mort. Refuser l’aide médicale aux pays pauvres et piller leurs ressources économiques n’est pas moins criminel que de fournir du matériel aux tortionnaires ou d’appuyer sur une gâchette.

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L’évolution de l’espèce a offert aux êtres humains la capacité de percevoir, de ressentir, de penser ou d’imaginer. Si nous nous sentons concernés par cette vérité, nous pouvons alors facilement voir ce train de la mort violente et ce qui l’alimente jour après jour. Lorsque nous en aurons réellement pris conscience, comment réagirons-nous? Par la dépression, l’angoisse, le cynisme, le fatalisme, l’espérance, l’action?

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Une fois que nous aurons commencé à regarder ce train en face, que ferons-nous? Quelque chose en moi me dit que ces crimes sont si énormes, si inhumains, que ceux qui les commettent méritent la mort. Un tout petit train pour les assassins et c’en serait fini du «train de la mort violente». Une mort pour en éviter des millions. Mais bien sûr, ce n’est pas ainsi que le monde va. Des gens donnent des ordres, brandissent des armes, accumulent pour eux-mêmes de la nourriture, paient des salaires misérables, conduisent même ce satané train, mais ce sont les institutions qui créent le moule dans lequel ces personnes ont été fabriquées. Quel chirurgien aurait la force de trancher dans le vif, alors que le cancer institutionnel ronge l’humanité tout entière?

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Prendre conscience de la responsabilité de notre pays envers ces cadavres empilés dans les wagons vitrés fait paraître insignifiantes des réactions telles qu’écrire des articles sur le sujet, distribuer des tracts, enquêter, militer pour la paix, inciter les gens à réfléchir sérieusement avant de payer leurs impôts, manifester, faire de la désobéissance civile, créer une institution dissidente ou même participer à une grève d’envergure nationale. Mais le fait est pourtant que ce sont là des actes que notre dieu hypothétique attendrait de nous s’il (ou si elle) décidait de promener réellement les cadavres du «monde libre» le long de nos rues. Ce sont ces actes qui, s’ajoutant les uns aux autres, peuvent rendre toujours plus coûteux les privilèges du pouvoir et de la domination, jusqu’à les rendre finalement si peu rentables que les institutions qui les accordent et les perpétuent commencent à vaciller.

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Comme on dit: «On perd, on perd, on perd et puis, un jour, on finit par gagner.» Tout échec est une étape obligée dans le processus qui conduit à de véritables changements dans les institutions.

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Les guerres et les injustices de toutes sortes –raciales, sexuelles, économiques, culturelles, politiques– sont autant de crimes contre l’humanité. Le train de la mort violente, de la pauvreté, de la maladie, de la famine, des escadrons de la mort, de la terreur, etc., est l’émanation directe de nos institutions les plus fondamentales. C’est pourquoi ce sont elles qui doivent devenir nos cibles privilégiées.

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S’il faut se préoccuper de révéler «la vérité sur des problèmes qui intéressent l’humanité à un public en mesure d’intervenir pour y apporter des solutions», c’est tout simplement parce que seule une opposition active, sérieusement informée et organisée, peut espérer changer le monde, et aussi parce que ceux-là mêmes qui révèlent «ces vérités sur des problèmes qui intéressent l’humanité» peuvent contribuer modestement à cet effort, s’ils s’y consacrent vraiment.

Quelles sont les priorités aujourd’hui ?

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Lorsque Chomsky a commencé à exercer ses responsabilités d’intellectuel, il y a trente ans, le monde était sensiblement différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Au milieu des années 1960, la mission prioritaire pour un intellectuel tel que lui était sans aucun doute de révéler les raisons fondamentales et les conséquences du conflit vietnamien. Il y a trente ans, le simple fait de faire le point sur les responsabilités réelles des États-Unis en ce domaine et d’apporter la preuve que les problèmes étaient davantage liés au système du pouvoir qu’au comportement de tel ou tel dirigeant a provoqué un véritable électrochoc. Le public informé s’était alors indigné et était passé à l’action. Aujourd’hui, s’il reste indispensable d’expliquer les causes de l’oppression avant de tenter de s’attaquer à ses effets, cela n’est malheureusement plus aussi efficace qu’alors. Les temps changent. De nos jours, les gens savent assez clairement que la société est terriblement injuste et que la souffrance y est systématique. Désigner la pauvreté comme un problème social ne scandalise plus personne. Montrer du doigt les maladies du système ne suffit plus à éveiller le désir de le changer. Au-delà de la description de ce qui ne marche pas et de l’explication du pourquoi et du comment, les gens ont besoin d’un projet positif; ils ont besoin de discuter des moyens d’accomplir leurs objectifs. Idéaux et stratégies doivent donc nécessairement faire partie de nos sujets de réflexion.

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Aujourd’hui, pour atteindre l’efficacité sociale que Chomsky obtint il y a trente ans, il ne suffit pas seulement d’imiter sa démarche. Les intellectuels qui se préoccupent du social ne peuvent pas se contenter de décrire l’horrible réalité. Cette insistance sur les horreurs du système et les crimes du pouvoir ne peut que nourrir le cynisme ou le fatalisme ambiants. En tant que groupe social, en tant que totalité, les intellectuels doivent à présent passer de la description de ce qui ne marche pas –du pourquoi et du comment cela ne marche pas– à une réflexion sur la «société dans laquelle nous souhaiterions vivre» et sur les moyens de la réaliser. Il ne s’agit de rien d’autre, en fait, que de tirer toutes les conséquences du conseil donné par Chomsky: apporter «la vérité sur des problèmes qui intéressent l’humanité à un public en mesure d’intervenir pour y apporter des solutions»; ce à quoi il faudrait ajouter: «Ne pas répéter inlassablement des vérités à présent connues de tous, mais plutôt s’interroger sur ce qui fait la différence entre la simple prise de conscience et le militantisme actif, et sur ce qui permet de passer de l’une à l’autre».

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L’alternative devant laquelle nous nous trouvons n’est pas de choisir entre analyser la réalité contemporaine et proposer des projets et des stratégies, mais bien de consacrer collectivement nos efforts à ces deux tâches à la fois. Individuellement, l’intellectuel peut bien choisir de s’adonner à l’une ou l’autre tâche, mais l’ensemble de la communauté intellectuelle se doit de remplir simultanément les deux missions qui lui sont, selon moi, désormais imparties.

Suicide de classe & libération

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Pourquoi, au juste, existe-t-il des intellectuels? Comment se fait-il que, dans nos sociétés, certaines personnes aient pour rôle économique de s’adonner à une activité intellectuelle offrant quelques privilèges, alors que d’autres ont pour destin social de rester confinés dans des activités économiques déconnectées du pouvoir, souvent dangereuses et non qualifiantes? Ce n’est pas parce que Dieu l’a voulu ainsi, et ce n’est pas non plus parce que c’est la loi ou la nature même des choses. C’est parce que les institutions (que nous pouvons changer) ont réparti ainsi les tâches, accordant à certains, de façon grossièrement injuste, un monopole relatif sur des activités qualifiées appartenant à la sphère du pouvoir.

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Dans les économies capitalistes contemporaines, il n’y a pas seulement d’un côté les capitalistes et de l’autre les travailleurs. Les classes ne sont pas seulement une manière de différencier les rapports à la propriété, les unes possédant les capitaux et les autres ne possédant que leur force de travail. En fait, entre le capital et le travail, se trouvent ce que j’appelle les coordinateurs; des gens à qui leur position dans le système économique confère un relatif monopole sur l’information et un certain contrôle sur leur propre rôle économique ainsi que, bien souvent, sur celui des autres. La classe des coordinateurs est celle dans laquelle se situent les intellectuels, qui y forment un groupe social à part. Ils ne monopolisent pas la réflexion mais détiennent, en revanche, une grande part de l’information nécessaire pour mener une réflexion efficace, ainsi que l’accès aux leviers du pouvoir permettant à ces réflexions de devenir réellement efficaces. Cela ajoute, bien sûr, une dimension supplémentaire à la notion de responsabilité intellectuelle; une dimension que les intellectuels doivent aujourd’hui pleinement assumer.

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Ils ne devraient donc pas, comme ils le font le plus souvent, servir la soupe aux maîtres du monde. Ils ne devraient pas non plus, comme cela arrive chez les plus radicaux, diriger simultanément leurs attaques contre le capital et contre le travail, se positionnant en arbitre (contre le capital mais au-dessus du travail). C’est pourquoi, en plus de cette mission qui consiste à dire «la vérité sur des problèmes qui intéressent l’humanité», en plus d’indiquer le pourquoi et le comment des choses et en plus de nous révéler ce à quoi nous pourrions aspirer ainsi que la voie pour y parvenir, les intellectuels se doivent de trahir leur propre classe en travaillant à faciliter l’accès général à l’information et en œuvrant à redéfinir le partage du travail, de manière que cesse la domination des quelques-uns qui monopolisent le pouvoir décisionnaire sur la masse des autres. Pourquoi ne pas leur demander l’impossible? Souvenons-nous de Mai 1968.

Plan de l'article

  1. Pourquoi se préoccuper des affaires humaines ?
  2. Quelles sont les priorités aujourd’hui ?
  3. Suicide de classe & libération

Pour citer ce chapitre

Albert Michael, « Préface », Responsabilités des intellectuels, Marseille, Agone, « Contre-feux », 1998, p. 3-14.

URL : http://www.cairn.info/responsabilites-des-intellectuels--2910846083-page-3.htm


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