« Faire du chiffre » pour exister
Les gendarmes et les policiers au principe des statistiques judiciaires (1875-1914)
Laurent López
Gendarmes et policiers sont déjà, au xixe siècle, les principaux pourvoyeurs de la justice pénale. À ce titre, ils jouent un rôle fondamental dans la construction de la statistique judiciaire, compilée annuellement dans le Compte général de l’administration de la justice criminelle. Sous la iiie République, ils sont aussi violemment critiqués, sur la base de statistiques criminelles en hausse, supposées démontrer leur impéritie. Stigmatisés au nom de chiffres, gendarmes et policiers cherchent à retrouver une légitimité institutionnelle et une utilité sociale en présentant des statistiques plus à leur avantage. L’amélioration de la productivité judiciaire devient un élément essentiel du débat public sur la sécurité et un impératif pour l’activité professionnelle des forces de l’ordre. Produit de leur travail, la statistique judiciaire alimente à la Belle époque la comparaison entre policiers et gendarmes, ainsi que leur concurrence de papier. Durant cette période, une logique plus qualitative remplace le souci purement quantitatif dans la lutte contre « l’armée du crime » : ce qui compte désormais, ce n’est plus seulement de « faire du chiffre », mais de « faire du bon chiffre».Mots-clés :
histoire des statistiques, histoire sociale.
Gendarmes and policemen were already, in the 19th century, the main suppliers of the penal justice. As such, they played a fundamental role in the construction of the judicial statistics, compiled annually in the Compte général de l’administration de la justice criminelle. Under the 3rd Republic, they were violently criticized, on the basis of criminal statistics in increase, supposed to demonstrate their incompetence. Both gendarmes and policemen thus tried to regain institutional legitimacy and social utility by presenting statistics more to their advantage. Improved productivity in law enforcement became a major element in the debate on security, as well as a necessary part of the job of the law enforcement forces. Judicial statistics also fuelled the competition between policemen and gendarmes. Finally, the Belle Époque saw a shift from a purely quantitative logic in the fight against “the forces of crime” to a more qualitative approach: from then on, what mattered was not only any more to make of the figure, but overall to make of the good figure.
• 1. Des forces de l’ordre condamnées par les statistiques pénales
— L’action des policiers et des gendarmes vue par les gardes des Sceaux
— Policiers et gendarmes derrière les statistiques du crime
• 2. Du procès-verbal au Compte général de l’administration de la justice criminelle
— Du productivisme dans la police judiciaire
— Dérives et abus de l’accumulation des actes de police judiciaire
• 3. La mutation de l’enquête judiciaire à la Belle époque
— « Vive la Mobile ! »
— « La gendarmerie […] mérite par son zèle que la statistique lui rende justice »
• Bibliographie