Revue d’histoire du XIXe siècle 2008- 1 (n° 36)| ISSN 1265-1354 | ISSN numérique : 1777-5329 | ISBN : XX | page 19 à 36 | DOI :

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Enquête et fiction : forçats fabulateurs dans l’affaire Louvel (1820)

Gilles Malandain


RESUME — Très minoritaires, certains prisonniers ou forçats, généralement condamnés pour faux, maîtrisent suffisamment l’écrit pour en user comme d’une ressource, soit pour se faire une position privilégiée parmi les détenus, soit pour tenter de s’évader. L’usage de dénonciations ou de « révélations » sur des affaires en cours – et notamment en matière de complot politique – est un procédé bien connu des policiers et magistrats du début du XIXe siècle, qui s’en méfient beaucoup, tout en leur prêtant pourtant attention, en particulier dans certaines conjonctures. L’article développe ainsi un exemple particulièrement riche de ces « révélations annoncées », saisi dans le cadre de l’enquête de la Cour des pairs sur l’attentat de Louvel en 1820. Le dossier constitué autour des lettres de Michel Gérard, bagnard de Lorient, impliquant plusieurs forçats lettrés ainsi que les autorités du bagne, permet de souligner les conditions de réussite et les limites d’une stratégie de subversion de l’ordre carcéral fondée sur un recours systématique à l’écrit, et notamment aux « romans de voleurs », et sur l’opportunité qu’ouvre l’enquête judiciaire.

ABSTRACT — Spinning and exposing stories in order to escape: well-read convicts in the inquiry on Louvel’s case (1820)
In French prisons and penal colonies of the early 19th Century, few convicts were able to read and write, and thus could make use of that literacy in order to improve their own lot in jail, or even to escape through denunciation proposals and transfer. In some circumstances, magistrates or police officers happened to pay attention to letters announcing “revelations”, although their authors aroused deep suspicion. This essay focuses on the case of Michel Gérard, sentenced to hard labour in Lorient for forgery, who tried to take advantage of the exceptional context of February and March 1820, when a political plot was searched everywhere, after the duc de Berry’s assassination by a lowly worker, Louvel. Several well-read convicts, as well as the local authorities and guards, were actually involved with Gérard. On the whole, the judicial material shows the dense circulation and the various uses of writing in the prison microcosm. The case also allows to analyse the conditions for initial success and for eventual failure of the convicts’ strategy, based on the aptitude to tell, or at least to promise, a likely story about the political event. But at last, the trick turns out to be nothing more than a thief’s tale.