Revue du Mauss 2008- 1 (n° 31)| ISSN 1247-4819 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 978-2-7071-5491-0 | page 122 à 136

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Jeremy Bentham ou la sympathie pour le plus grand nombre

Marie-Laure Leroy


RESUME — Partant de l’accusation d’indifférence à la souffrance humaine souvent portée contre l’utilitarisme de Bentham, cet article établit que la sympathie dispose chez lui d’un triple statut : il revient au moraliste de la reconnaître comme une donnée affective fondamentale, de l’utiliser comme instrument d’éducation sociale et d’ériger la culture de la bienveillance universelle au rang des principaux objectifs de son éthique. Même s’il propose une théorie égocentrique de la motivation et reconnaît que nous sommes inégalement perméables aux émotions d’autrui, Bentham considère la sympathie comme une cause naturelle d’action, irréductible à toute autre forme d’intérêt, tandis que l’antipathie est seulement accidentelle. Toutefois, même si la bienveillance universelle coïncide le plus souvent avec l’exigence de promotion du plus grand bonheur du plus grand nombre, la sympathie n’est pas toujours un bon motif : exclusive, elle peut conseiller des actions nuisibles. On ne peut donc compter sur la seule prédisposition naturelle à la sympathie pour éduquer les hommes à la sociabilité : le moraliste doit plutôt s’adresser à l’égoïsme de chacun pour l’inviter, par un calcul d’intérêt, à coopérer avec ses semblables. L’affirmation de la prévalence de l’égoïsme sur la sympathie apparaît ainsi comme un choix stratégique destiné à augmenter les chances de réussite du projet éthique et politique de Bentham.

ABSTRACT — Bentham is often accused of having framed a dangerous cold-blooded utilitarianism apt to encourage indifference to human suffering. On the contrary, this paper shows that sympathy plays an important part in his philosophy : to him, it is an unquestionable psychological fact, a precious tool for social education, and the fundamental aim of his ethics. Even if Bentham considers that men are self-centered and admits that they are not all capable of feeling the same amount of concern for others, he views sympathy as a natural cause of action, which cannot be reduced to any other form of interest, whereas antipathy is only produced by accidental circumstances. However, when confined to a limited number of persons, sympathy can lead to harmful actions. It is only when benevolence is universal that it is likely to promote the greatest happiness of the greatest number. Thus, to make men more sociable, it is necessary to count on a more potent and constant motivation than natural or spontaneous sympathy : the moralist should induce people to cooperate with others by helping them to calculate their best interest correctly. Thus, Bentham’s claim that egoism is a stronger motive than sympathy proceeds from a strategic choice designed to make him successful in his ethical and political project.