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Revue du Mauss 2008- 1 (n° 31)| ISSN 1247-4819 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 978-2-7071-5491-0 | page 411 à 434 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions La Découverte. © Éditions La Découverte. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
L’animal est-il un homme politique ?
Alain Tonnet
RESUME — Dès l’Antiquité grecque, la référence au monde animal occupe une place
centrale dans l’analyse et la constitution du savoir politique. Platon dans le
Politique, un dialogue postérieur à La République, fait un parallèle entre les
activités du pasteur et celles du philosophe-roi présidant aux destinées de la
cité idéale. Aristote, en naturaliste, s’intéresse peu aux mœurs pastorales, il
décrit et tente d’interpréter le comportement des animaux en général et des
animaux sociaux en particulier. Ses recherches le conduisent à catégoriser
l’homme dans une petite niche qu’il dénomme « animaux politiques », où
figurent également l’abeille, la guêpe, la fourmi et la grue. Dans Les Politiques,
il n’hésite pas à mettre sur le même pied l’abeille et l’homme. Ces deux
approches peuvent être vues rétrospectivement comme organisant nombre de
réflexions de philosophie politique. La vision pastorale suggérée par Platon
au début du Politique est envisagée aujourd’hui par Peter Sloterdijk comme
le grand refoulé de l’inconscient politique contemporain. Des variations
sur ce thème animalier du bonheur à la ferme ont déjà été proposées par
George Orwell et l’on peut également être tenté de lire les penseurs de l’ère
préindustrielle qu’ont été Bernard de Mandeville ou Joseph Townsend dans
la lignée des considérations platoniciennes. Pour diverses raisons, il est plus
difficile de trouver des héritiers intellectuels aux théories politiques d’Aristote,
mais peut-être faut-il chercher en dehors de la philosophie politique. Si l’on
s’intéresse aux naturalistes, on peut confronter à titre illustratif la vision de
l’essaim d’abeilles proposée par Louis Bouvier dans Le Communisme chez les
insectes à celle de l’essaim individualiste, jouisseur et politiquement libéral
qui a été développée par Bernard de Mandeville.
ABSTRACT —
In ancient Greek philosophy, the world of animal is frequently used in
a metaphorical way. Plato in the Statesman, a dialogue posterior to The
Republic, draws a parallel between the shepherd minding his flock and the
philosopher-king in charge of the destiny of the city. Aristotle, as a naturalist, doesn’t restrict his vision to agro-pastoral activities but describes and
tries to interpret the behaviour of animals in general and social animals in
particular. His research leads him to categorise the human being in a small
niche which he names « political animals », among these : bees, wasps, ants,
cranes... In The Politics, he doesn’t hesitate to place « man » and « bee »
on an equal footing.
Both approaches may be seen in retrospect very close to various reflections
in the field of political philosophy. The pastoral vision suggested by Plato in
the Statesman is considered today by Peter Sloterdijk as a major component
of the contemporary political unconscious. Variations on the animal metaphor
have also been proposed by George Orwell and some political thinkers from
the pre-industrial era as Bernard de Mandeville or the Pastor Joseph Townsend
could also be classified in a post-platonic context.
For various reasons, it is more difficult to find intellectual heirs to Aristotelian
political theories, but it could be useful to search outside political philosophy.
Looking at naturalists, one may for instance confront the way the French
entomologist Louis Bouvier envisions at the start of past century the swarm
in Le Communisme chez les insectes with Bernard de Mandeville’s consideration of individualistic, sensual and profit minded insects.